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juste pour vous signaler que je suis tombée par pur hazard sur votre poème et je suis restée bouche bée! merci...
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bonsoir, al ors vous pouvez trouver deux livres, l'un sur une partie de ses oeuvres (paris, new-york, rouen...
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Lady Oscar : fics

L'épine du Lys

Publié le 29/10/2009 à 23:12 par ceres
Ecrit par deux Sophie en 2006


Chapitre 1. L'enfant des ténèbres

Une ombre glissa, furtive, et se confondit avec les ténèbres. Rien que l'on ne puisse prendre pour un simple mouvement d'arbres, dont les feuillages encore épais tressaillaient continuellement au gré du vent. Refermant les rideaux, le Ministre réprima un bâillement et s'assit dans le fauteuil richement ouvragé devant la fenêtre. Mais que Diable pouvait-il bien lui vouloir à une heure pareille !
Il avait reçu une lettre, bien surprenante en vérité... Quelques mots griffonnés à la hâte, par le roi lui-même. Il reconnaissait l'écriture fine et penchée dont le souverain paraphait ses missives, le priant de bien vouloir se rendre seul, ce soir même du 30 septembre 1787, dans une des bibliothèques du Petit Trianon sans en informer personne. Il avait quelque chose de très important à lui confier et désirait s'entretenir avec lui dans le plus grand secret.
D'abord méfiant face au contenu plus qu'insolite de la lettre, Monsieur de Calonne s'était rapidement ravisé et s'était senti honteux d'avoir eu pareil soupçon sur son souverain, cet homme si pieux et si faible devenu roi à la mort de son grand-père en 1774, qui avait déjà peine à prendre une seule décision politique sans revenir sur son avis. Il fut donc au rendez-vous comme prévu, trouvant un agréable feu de cheminée dans la pièce, un petit buffet couvert de douceurs et deux fauteuils moelleux faisant face à la fenêtre. « Ah, comme il est difficile parfois d'être au service du roi... » songeait-il rêveusement en s'installant dans un des fauteuils, les mains chargées de petits gâteaux à la crème.
La haute silhouette d'un homme réapparut dans le parc dès que les rideaux blancs eurent été tirés sur la fenêtre. Il était revêtu d'une longue cape noire de la tête aux pieds, un ample capuchon cachait entièrement son visage. Reprenant sa course silencieuse, il se dirigea vers l'entrée principale, franchit la grande porte restée ouverte et monta le large escalier de marbre de ce même pas feutré que personne n'entendait, et qu'il avait appris à exercer à la perfection au fil des années. La porte de la bibliothèque s'ouvrit avec un léger crissement et la silhouette se rapprocha sans bruit du fauteuil. Le Ministre s'était assoupi, cela n'en serait que plus facile...
L'homme rejeta sa capuche en arrière, révélant un visage fin et beau cerclé de boucles brunes. Comme à son habitude, il porta la main à son cou, effleurant le médaillon qui ne le quittait jamais, et leva un instant les yeux au ciel en une prière muette. Calonne se réveilla en sursaut, alerté par le bruit mat des vêtements, et vit en face de lui dans la fenêtre, le reflet noir de l'Ange de la Mort, la tête inclinée en arrière. « Qu'est-ce que... »
L'entendant, l'ange se reprit et sortit en un éclair une lame étonnamment fine de sa cape, lame qu'il enfonça d'un mouvement sûr et précis dans la poitrine du Ministre. Il était mort avant que la surprise n'ait eu le temps d'écarquiller ses yeux... Son corps s'affaissa doucement, et il resta ainsi mi-allongé, mi-assis dans le fauteuil, les yeux grands ouverts, la main encore serrée sur la lettre du roi. D'un geste négligent, l'assassin retira la dague et l'essuya soigneusement. Il prit ensuite la feuille froissée, la jeta sans hésiter dans les braises incandescentes et regarda les flammes en prendre lentement possession, pour la consumer d'un coup l'instant suivant. Il resta encore longtemps, pensif, devant le feu qui se reflétait dans ses yeux vert clair. Puis s'approchant à nouveau de Calonne, il jeta sur son cœur une fleur blanche, comme sur tous les autres, ouvrit la fenêtre et sauta souplement sur le sol. La nuit l'engloutit aussi vite qu'elle l'avait fait apparaître.
Le feu mourait lentement dans l'âtre, et son dernier soupir plongea la pièce dans les ténèbres. Seule une petite tâche blanche au milieu d'un lac de rouge, éclairait encore la bibliothèque d'un faible rai de lumière : sur la poitrine du Ministre des Finances, gisait un chrysanthème.


26 août 1754
Lors d’une nuit d’été silencieuse sans étoiles pour éblouir les rêves, l’intendante des Jarjayes entendit au loin un cri déchirant, celui d’un bébé séparé à jamais de sa mère dans un triste brouillard. Sur le perron, ses yeux attendris virent un frêle ange brun emmailloté dans des langes brodées de fleurs, et dans l’abandon d’une saison devenue soudainement glaciale, censée réchauffer les cœurs. Au cou de l’enfant, une lueur brillante donnait à cette nuit céleste, un goût de secret inavouable mais palpable dans les battements du cœur délaissé.
Son maître, le général de Jarjayes, franchit les grilles noir ébène de sa demeure versaillaise tenant un couffin de sanglots haletants. Se dirigeant vers elle, il lui confia immédiatement l’enfant presque endormi dans son chagrin. Aussitôt eut-elle pris ce petit être chétif dans ses bras accueillants, qu’un élan d’affection fit cesser la détresse de la pénombre glacée. L’intendante avait compris d’un seul regard qu’elle aurait la charge désormais de ce fragile ange de l’obscurité furtive dont les yeux si clairs illuminaient le ciel ombragé. Au service des Jarjayes depuis de longues années, occupant les emplois d’intendante et de nourrice, Adélaïde avait veillé comme une mère sur les cinq filles du comte général.
Seize mois plus tard le 25 décembre 1755, un autre ange aux cheveux blonds naquit au château, une petite Oscar dont le prénom indiquait clairement une destinée peu ordinaire pour une fille ; celle d’un militaire habillé de lauriers, comme en avait décidé son père en élevant de ses bras vigoureux la petite créature vers les cieux. Ainsi les deux enfants furent élevés ensemble dans l’ombre des grilles géantes du château, les retenant dans des jeux interminables de garçons unis par une infaillible amitié. Adélaïde, surnommée Grand-mère par ces deux chérubins, les couvait d’un regard protecteur et tendre contrastant avec la sévérité extrême du général impassible et avare de tendresse.
Cet enfant du mystère ramené par le marchand des ombres une nuit secrète d’août, reçut le prénom d’André, en même temps qu’une éducation soignée de gentilhomme initié très vite au maniement de l’épée et aux leçons d’équitation. Seulement, un sombre nuage venait effacer le sourire d’André à l’approche de la nuit qui insensiblement le séparait d’Oscar, la nuit qui le dépouillait de tout…Grand-mère contemplait étonnée à chaque crépuscule soucieux, deux silhouettes disparaissant derrière les grilles du château, celles du général et d’André, dans un ailleurs inconnu et inquiétant, expirant dans la nébulosité clandestine.

Une main déterminée mais préoccupée couchait des mots obscurs sur un papier raffiné dévoilant la date du 18 octobre 1787. La plume tressaillit au bruit que firent trois coups donnés énergiquement à la porte, puis les mots s’échappèrent dans un secrétaire en acajou fermé volontairement à clé et suivis par un regard intrigué. André pénétra dans le bureau du général et s’assit dans le fauteuil chargé de passementeries que lui indiqua son bienfaiteur.
« André, vous avez réussi votre mission et je m’en réjouis. Grâce à votre brillante intervention, notre roi est débarrassé de quelques ennemis menaçants pour la stabilité de la royauté absolue. Les ministres successifs des finances, De Brienne et De Calonne étaient devenus trop dangereux, en voulant faire passer ces réformes fiscales absurdes, le roi devait s’en défaire... Accabler les nobles d’impôts n’est pas une solution pour sauver le pays de ce marasme économique, sans compter que les seigneurs déjà mécontents vont finir par se soulever contre le roi. Nous devons préserver à tout prix la stabilité du trône, vous entendez André, il le faut !! » Puis en appuyant sur des mots fermes calqués dans un regard pénétrant,
« C’est pourquoi André, votre nouvelle mission consiste à éliminer Axel de Fersen qui à peine revenu des Amériques exerce déjà une influence incontestable et désastreuse sur la reine, elle-même ayant trop d’ascendance sur le roi. Il lui donne des conseils qui concourent à la perte du pouvoir royal. Je vais vous expliquer en quelques mots votre prochaine expédition…»
On entendit juste la porte du bureau refermée doucement par une main résolument obéissante et soumise laissant le général satisfait, un sourire étrange au coin des lèvres, regardant derrière sa fenêtre les feuilles tourbillonner au vent frais avant d’échouer mortes sur la terre gelée.


Chapitre 2. Ame en lames

20 décembre 1765
Un pas lourd et agité se dirigea vers un enfant de onze ans à la chevelure foncée comme la terre et jouant tranquillement dans le parc neigeux avec un autre enfant blond d’une beauté remarquable et dont les rayons du regard azuré perçaient ceux de son compagnon de jeux. Le général de Jarjayes interrompit leurs rires enjoués et ordonna à André de le suivre dans son bureau. Si les étoiles de son regard s’éteignirent, il suivit accompagné d’une imperceptible tristesse le général sans répliquer. Ce dernier aussitôt arrivé ouvrit son secrétaire et en tira un petit paquet qu’il remit à André. L’emballage enlevé, André découvrit un médaillon en or dans lequel avaient été taillés quelques motifs floraux en pierres précieuses. Relevant la tête en direction du général au regard impassible, il attendit que celui-ci lui expliquât cette donation.
« André, il est temps de vous révéler les origines de votre naissance ... Votre père vient de mourir ! Son fils devient donc l’héritier du trône ! Et quand le roi vous a confié à moi, vous portiez ce médaillon…»
« Mon père qui vient de mourir, son fils, l’héritier du trône ! »
Ce flot de paroles froides résonnait dans la tête douloureuse d’André. Cette royale révélation était lancée crûment, sans émotion aucune, à la face d’un enfant de onze ans dépourvu jusqu’alors d’identité, orphelin d’amour filial et brutalement terrassé par cette nouvelle surprenante en accueillant une autre.
« Vous êtes né des amours interdites du Dauphin fils de Louis XV et d’une servante du château de Versailles, morte en couches. Vous êtes un bâtard de sang royal. Le roi Louis XV à l’époque m’a donc demandé de m’occuper personnellement de vous, afin que vous le serviez dignement en échange d’une éducation noble. De génération en génération, ma famille a toujours servi les rois de France avec zèle et dévouement, c’est pourquoi je respecterai la volonté sacrée de mon roi. » Dit-il d’un air doctoral.
« La santé du Dauphin était alarmante depuis des années, à tel point que nous nous attendions sous peu à l’irrémédiable. Votre demi-frère Louis-Auguste montera sur le trône à la mort de son grand-père. Vous André, vous m’avez toujours obéi jusque là, vous me devez reconnaissance de vous avoir recueilli après la mort de votre mère, une pauvre femme. Le sang qui coule dans vos veines est de souche royale, c’est pourquoi vous vous dévouerez à la cause monarchique corps et âme, à la vie, à la mort, je m’y emploierai jour et nuit ! » Reprit le général plus déterminé que jamais.
Une éducation sans amour…Une vie sans amour…Et sans doute une mort sans amour…que pouvait attendre André ? Cette éducation énigmatique sans amour avait donc été l’objet d’un troc nocturne de privilèges, scellant à l’avance un destin d’ombres sanglantes…

En ce soir de fin octobre 1787, André allongé sur son lit, fixait inlassablement le plafond de la chambre plongée dans le noir depuis des heures, alternant en pensées des oui et des non flottant autour de son âme tourmentée. Le matin même, le général lui avait remis une lettre du roi Louis XVI lui confirmant l’ordre de tuer Fersen le lendemain de la fête des morts, le 3 novembre 1787. Depuis le retour du suédois à Versailles, André avait bien remarqué qu’Oscar avait changé, laissant des sourires rêveurs s’éterniser sur son visage séraphique. Elle était heureuse et se plaisait en la compagnie du gentilhomme si affable, à la démarche souple et élégante. L'évidence et la fougue de ces doux sentiments se présentaient douloureusement aux yeux d'André, qui se réfugiait plus que jamais dans le silence et sa solitude. Lui qui jamais ne l'avait considérée comme son frère, malgré leur éducation commune, aimait la fille du général comme seul un fou pouvait aimer...Lui le meurtrier de l'ombre qu'elle pourchassait sans le savoir, le serviteur du roi dont elle ignorait le dévouement infaillible...Que faire contre un choix impossible, obéir ou désobéir ? Tuer Fersen, c’était la perdre pour toujours mais défier le général, c’était aussi la perdre pour toujours…

1767-1787
Il est certaines personnes ainsi, que plus on regarde plus on trouve belles, et Oscar était de celles-là. Elle semblait sortir tout droit d'une gravure antique, sa longue chevelure de walkyrie agitée par le vent, haute et altière comme les amazones qui défiaient par leur courage et leur habileté les plus grands guerriers grecs.
Mais ces derniers temps, la farouche amazone était d'humeur plus songeuse qu'à l'ordinaire, ses mains si délicates traçant pleins et déliés de longues heures durant, avant de les jeter dans la chaleur brûlante d'un feu qui les faisait disparaître dans un crépitement douloureux. Son regard se perdait au-dehors, sur la nature désolée et mourante d'un automne précoce. Le vent émettait des cris plaintifs qui résonnaient dans leurs deux cœurs. Car quelle torture était-ce pour André de se rendre compte que son Oscar, cette seule personne au monde pour qui il aurait vendu son âme au Diable, aimait ce comte suédois aux allures de héros de roman ! Cette même Oscar qui tant d'années auparavant avait promis à André, avec un éclat dangereux dans les yeux, de devenir un homme impitoyable, puis qui avait scellé à jamais son destin en se présentant devant son père, éblouissante dans son uniforme de la Garde Royale. Jusqu'à maintenant elle s'était tenue à ce serment d'enfance et l'on ne comptait plus ses actes héroïques dignes du plus vaillant des soldats. Elle revenait de Versailles absente et taciturne, ne prêtant guère attention aux entrevues de plus en plus longues et régulières d'André avec son père...Il avait réussi à lui dissimuler parfaitement ses longs voyages nocturnes lors desquels inlassablement, le général lui enseignait l'art du combat et de la dissimulation, lui apprenant à ne jamais laisser de traces ni d'éprouver d'émotion en regard de ses futures victimes. Lorsqu'il avait été prêt, il s'était vu confier sa première mission, qu'il avait réussie avec brio, sans que les battements de son cœur ne le trahissent et sans que sa main ne tremblât une seule fois. Pour le bien du roi, son frère et son souverain, il se serait sacrifié sans hésiter. N'était-ce pas ce que le général, ce fidèle serviteur de leurs Majestés, lui avait ordonné ?
Il avait laissé un chrysanthème sur le corps, signant à sa façon son assassinat. Cette même fleur qui était gravée sur le médaillon de son père, et dans son cœur.

Chapitre 3. Noires intentions et blanche apparition

« Il valait peut-être mieux que ce soit lui après tout...Il ne le ferait pas souffrir, et lui garantirait une mort sûre, rapide et indolore. Qui sait ce que ferait un autre ? »
C'est ce à quoi il songeait en ce soir glacé du 3 novembre 1787 en se rendant au Petit Trianon. Fersen était dans le petit salon et attendait anxieux la reine Marie-Antoinette, qui lui avait adressé une fébrile missive lui donnant rendez-vous dans ce lieu chargé de leurs souvenirs, à la tombée de la nuit. La lettre avait bien sûr été écrite par les bons soins d'un faussaire, mais voir la signature de sa bien-aimée suffit à duper un amoureux victime des folies de l'amour... « Oscar, Oscar, pardonne-moi...Je n'arrivais pas à me l'avouer, mais la jalousie aussi a guidé mes pas jusqu'ici. Est-ce qu'un jour tu poseras sur moi ce même regard que tu lui donnes sans compter ? »
Le jeune comte se tenait debout, regardant au loin, son esprit vagabondant vers celle qui allait arriver d'une minute à l'autre...Derrière lui, André porta la main à son médaillon. Pour la première fois il hésitait...Lentement, il leva une main balbutiante et moite, armée du poignard que le général lui avait offert. Il suffisait d'un geste, celui qu'il avait déjà exécuté tant de fois...Un demi-cercle rapide, la lame plongeait dans le cœur, et la victime tombait sans un bruit, morte avant d'avoir touché le sol. Une opération simple et efficace en somme…Seulement, un bras de fer retenait sa main aujourd'hui, et il ne pouvait se résoudre à vaincre ce bras. Pourtant il le fallait, pour le bien du royaume !
« Pardonnez-moi, mon ami, je ne peux faire autrement...»
Fersen plongé dans ses pensées remarqua au bout de quelques instants seulement qu'une ombre menaçante se reflétait dans la fenêtre. La peur le fit se retourner si soudainement que le pendentif qu'il portait valsa hors de sa chemise, offrant à l'ange pétrifié la vision d'une fleur blanche sur une mince chaîne en argent... « Mais !.. »
6 octobre 1763
Le soleil paresseux d’automne tardait à orienter ses rayons austères vers un Versailles noyé dans un maelström de feuilles, en cette matinée sobre d’un octobre de l’année 1763. Les arbres peu à peu se dépouillaient de leur habit de feuillages dorés, balayant la terre affligée et creusant une fosse de branches défuntes. Les dernières fleurs d’un été agonisant, tendaient tant bien que mal de survivre au silence brusque du souffle chaleureux de la vie. Le général de Jarjayes derrière ce miroir de pétales en rafale et de feuilles en deuil, observait les jeux allègres des enfants Oscar et André, paraissant par leur spontanéité joyeuse défier la morosité d’une saison exsangue. Quand soudain il vit apparaître comme par enchantement, une silhouette derrière les remparts treillages du château de Jarjayes, prêtant la même attention que lui à l’insouciance rieuse. Tout de suite, il reconnut cette femme richement vêtue de blanc et semblant dissimuler un regard impénétrable derrière un mouchoir de fleurs ensanglantées. Ses yeux très clairs épiaient surtout les mouvements du petit garçon à peine âgé de neuf ans. « Pourquoi était-elle revenue, que voulait-elle ? » se demandait-il, anxieux à la vue inopinée de cette apparition blanche. Le bas de sa robe opaline en dentelle ondoyait au vent, sifflant une complainte grisante dans la froideur paralysante de l'automne. Malgré le froid régnant en maître incontesté sur cette nature dévastée, des flammes dansaient dans les yeux de cette femme si pâle vêtue à la couleur de la neige, et paraissaient engloutir l’enfant dans ses cendres ténébreuses. Oscar et André dans une course exaltée au milieu d’un chaos de feuilles délabrées par la promesse d’une tempête, avaient tous deux remarqué cette présence inattendue. Un toussotement guttural provenant de l’inconnue aux confins du parc, accompagnait en plaintes saccadées, les rires des enfants. Le général était perdu dans ses pensées et lorsqu'il releva la tête en direction de la grille fermée sur l’enfance indolente, seul le murmure givré d’une brise légère donnait l’impression d’une atmosphère pesante.

Chapitre 4. La fleur du secret

Trianon dans l’attente d’une aurore encore assoupie, laissait entrevoir dans la pénombre, toute la beauté d’un lieu créé par amour, où Cupidon dans son belvédère marbré et dans une éternité extatique, offre aux mortels des cœurs fléchés. Si dans un chant émouvant, l’automne recouvert de feuilles bipennes dansant au vent clamait sa détresse, deux hommes submergés par deux émotions à la fois si différentes et si semblables, se regardaient surpris. Un rayon de lune éclairait le visage émacié du comte de Fersen prématurément vieilli par quelques années de guerre. Mais le charme gracieux qui avait fait battre des cœurs, et surtout celui de sa souveraine, se reflétait encore indéfiniment dans son regard de braise. « Non, pas lui ! » André, son ami avec lequel il avait chevauché le vent ardent quelle que soit la saison, de longues heures durant et liés tous deux par une complicité d’épées, une lame qui à présent voulait lui transpercer le cœur. « Mais pourquoi ? »

« Puissiez-vous me pardonner un jour Fersen, je n’avais pas le choix. Je n’ai pas eu la force d’accomplir ma mission, j’y renonce » dit la voix d’André, presque défaillante même si soulagée.

Celui-ci tout en parlant, ramassa le pendentif gisant sur le sol, laissant d’un geste désespéré retomber le poignard aussi hésitant dans sa lourde chute que dans sa hargne à tuer le suédois. Après un examen minutieux du pendentif, André ébahi le rendit à Fersen en lui demandant fiévreusement d’où il provenait. Le comte encore sous le choc suite à cette émotion pénible, lui répondit nerveusement.

« Sa Majesté la reine me l’a offert récemment pour me remercier de mes services envers notre roi. Louis XVI a fait une belle acquisition de bijoux en août dernier pour les offrir à la reine.»

« Mais alors ! » s’exprimèrent deux yeux écarquillés éclairés par une chandelle mourante cette nuit du 3 novembre 1787.
Est ce un acte d’amour d’offrir un bijou à celui que l’on aime ? Jadis, la reine Anne d’Autriche, par amour, avait offert des ferrets de diamant au duc de Buckingham, en souvenir d’elle. Jadis cette reine avait souffert d’un amour impossible. Les reines sont-elles condamnées à vivre dépossédées de ce qui fait la vie, vivre, aimer…
Si Cupidon de son arc offre des philtres d’amour aux convives émerveillés par la douce mélancolie fugitive de ces lieux, il explore aussi parfois subrepticement les souterrains de l’âme gardée par la nébulosité mystérieuse. Trianon n’est pas seulement un lieu intime où les amants s’échangent leurs cœurs dans les jardins éternels, c’est aussi une maison de pandore renfermant à clé des secrets dont certains s’échappent parfois…

6 septembre 1787
« Veuillez entrer Monsieur, Sa Majesté vous attend. »
Bien qu'il soit déjà venu plusieurs fois ici, André était toujours aussi intimidé par la grandeur et la magnificence étincelante des lieux. Versailles en un vaste songe coruscant dans cette aube vermeille, était éclairé par un soupir scintillant ; l’astre royal occupant en maître ces lieux chatoyants. Dans un bâillement entrelacé de lune et de soleil, Versailles irradiait de mille feux grâce aux noces écliptiques des bosquets solaires avec les fontaines sélénites. Distrait, il admira par l’une des fenêtres miroir du Palais des glaces, l’imposante allée verte du parc, menant des hôtes éternellement séduits vers un reflet pâle en bouquets de nuages ovales s’embrassant sous l’eau du canal. Il laissa son regard se perdre sur des petits anges figés par le temps déployant leurs ailes délicates et leur zèle pour toucher les âmes endormies. Revenu à la réalité de sa visite, il traversa une enfilade de couloirs déserts, suivant le pas assuré du premier valet de chambre du roi. Arrivant au bout de longues minutes devant une porte blanche étrangement simple et commune, le valet frappa sans mot dire deux petits coups.
« Entrez ! », dit une voix douce et posée. La pièce était vide de meubles, excepté quatre fauteuils qui juraient par leur opulence avec la blancheur nue de la pièce. Louis XVI était assis dans l'un d'entre eux, regardant entrer avec un bienveillant sourire le nouveau venu. Dans les deux autres se tenaient ses frères, le comte de Provence et le comte d'Artois, dévisageant André avec un dégoût non dissimulé et un sourire insupportable sur leurs visages poudrés et fardés à l'excès.
« Bonjour André, asseyez-vous, je vous en prie, ne restez pas debout ainsi ! »
« Merci, Votre Majesté... » dit André, appuyant intentionnellement sur « Majesté » et se délectant du frémissement de rage de ses deux plus jeunes frères. Autant il idolâtrait le roi, si tranquille, si honnête et juste, autant il détestait ces deux hommes cruels et méprisants qui n'avaient pas manqué de lui faire savoir à quel point il n'était pas le bienvenu dans leur famille. Après quelques politesses d'usage et des banalités échangées sur tons éminemment obséquieux, Provence et Artois se retirèrent sur la demande du roi, sans même saluer.
« Ne faites pas attention, laissez donc ces deux coqs se pavaner ! » dit le roi en souriant. « Vous savez André, comme il manque à la cour des hommes aussi discrets et calmes que vous ! Si ça ne tenait qu'à moi...»
« Sire, vous savez bien que c'est impossible, imaginez quel scandale ce serait ! »
« Je le sais bien André, je le sais bien. Enfin, ces derniers temps les scandales ne sont pas ce qui manque, me direz-vous. » Le ton se voulait enjoué et plein d'humour, mais il ne pouvait s'empêcher d'être teinté d'amertume, songea tristement le jeune homme. « Mon épouse a été tellement marquée dernièrement, entre ces... pamphlets honteux dont elle a eu vent, les manigances de cette intrigante de La Motte dont elle a été victime, et que sais-je encore... J'ai fait une folie, André » dit le roi en rougissant.
« Une folie, Votre Majesté ? Vous ? »
« Oui André, moi, pour la réconforter je serais capable de bien des choses ! Mon aïeul avait fait à une époque l'acquisition de magnifiques bijoux ornés de fleurs qu'il avait offert à... Enfin, à sa favorite. J'ai racheté il y a trois semaines en secret tous ces bijoux et j'en ai fait cadeau à la reine. Et pourtant, j'ai encore dû prélever sur le Trésor une somme conséquente, et vous savez comme moi que ce n'est pas le moment de faire de telles dépenses ! »
« Sire, ce que vous avez fait là est bien touchant, et je suis convaincu que Sa Majesté la reine en a eu beaucoup de joie. »
« Oui, elle a presque sauté à mon cou... » sourit gêné Louis XVI. « C'est étrange André, j'ai l'impression qu'à vous seul dans ma vie je peux me confier, vous seul ne trahirez pas les secrets de mon cœur... Si vous n'étiez pas mon frère, je vous aurais considéré comme tel ! »
André s'inclina, ému. « Jamais, Sire, jamais je ne pourrais vous trahir. Vous avez eu la preuve de mon dévouement à maintes occasions, et je continuerai toujours de servir mon roi. »
« Je vous suis d'autant plus reconnaissant pour ces missions que je vous confie, je sais combien cela doit vous être pénible. Jamais je ne pourrais racheter ce que mon grand-père vous a infligé monsieur, je serai éternellement votre obligé. Enfin, à propos de missions, je voulais m'entretenir avec vous d'un bien lourd secret... Je ne sais comment le dire... Je suis jaloux, André. Ce n'est pas convenable, j'essaie d'étouffer ce sentiment honteux mais je n'y puis rien ! Ces regards qu'ils s'adressent ne trompent personne, toute la Cour est au courant que ce comte suédois, Axel de Fersen, et mon épouse sont amants. Je ne puis en vouloir à la reine que je n'ai jamais su aimer, mais Fersen ! Ah, comme je le hais, si vous saviez...»

Ainsi c'était elle... Comment André aurait-il pu se douter qu'en cette nuit où il avait bien failli tuer un ami il découvrirait les secrets inavoués qui jonchaient sa naissance...
« Ma véritable mère, Fersen. Le général m'a menti, je ne suis pas le fils d'une pauvre servante, mais je suis né d'une personne plus haut, bien plus haut placée. Regardez mon médaillon, c'est tout ce que je possède de mes parents, vous comprendrez pourquoi j'ai été quelque peu surpris en voyant la chaîne que vous portez au cou. »
Bouleversé, ne comprenant rien aux propos d'André, Fersen observa le bijou et recula, abasourdi.
« Mais, André, on dirait le même motif que celui de mon pendentif ! Comment est-ce possible ? La favorite du roi, Madame du Barry, a été présentée au roi lorsque vous aviez déjà 14 ans ! »
L'esprit d'André, détourné de toute idée de meurtre à présent, réfléchissait à une allure folle. Il ne pouvait s'agir de la dernière favorite en titre... Mais d'une femme qui aurait régné à la cour alors que le Dauphin et Marie Josèphe de Saxe n'avaient pas encore d'enfants.
« Les bijoux que le roi Louis XVI a rachetés à sa femme ne provenaient pas de Madame Du Barry. Je crois deviner, mais la tête me tourne d'apprendre cette vérité qui m'a été dissimulée pour d'obscures raisons Fersen, tout me paraît si trouble...Pourquoi le général de Jarjayes m'a-t-il menti sur l'identité de celle qui m'a donné naissance ? J'ai besoin de savoir...M'accompagneriez-vous au château pour m'aider ? »
Fersen eut un sourire d'excuse. « Je ne sais pas André, j'avoue avoir été assez secoué ce soir... »
« Je comprends que vous refusiez monsieur, il est vrai que j'ai failli vous tuer, mais si vous saviez... Si vous saviez ce qu'est ma vie et les tourments de doute qui m'assaillent en cet instant ! Venez avec moi, je vous raconterai mon histoire en chemin. »
Il avait l'air si perdu et désemparé que le gentilhomme acquiesça, vaincu.
« Soit, je viendrai... Au nom de notre amitié, André. »

Chapitre 5. Echec au roi

1 octobre 1787
Une flaque pourprée d’un sombre secret, submergeant l’une des alcôves de la bibliothèque du petit Trianon, n’échappa pas à l’œil véloce d’Oscar qui cherchait le moindre indice pour confondre l’assassin de ces meurtres nocturnes. Le criminel noctambule avait pris le soin d’effacer toutes les traces compromettantes des homicides perpétrés dans des ténèbres douloureuses. Seules quelques larmes sanglantes estampillant les tapisseries florales d’incompréhension, témoignaient d’un désir de justice. Un masque de sang s’était répandu sur le mobilier étrusque qui faisait florès dans les petits salons des grandes demeures seigneuriales. Un spicilège barbouillé de chiffres en bataille gisait à coté d’une fleur devenue écarlate, plongée dans un lac rutilant prenant sa source au cœur de la nuit. Un énième chrysanthème blanc, signature du meurtrier en cavale, lui aussi comme les autres fleurs défuntes, n’avait pas eu le temps de s’épanouir, noyé déjà dans un silence lugubre. Dans le regard de la victime ouvert sur le néant, Oscar devinait le glapissement rauque défaillant sous la lame tranchante, tous ces cris en thèmes inutiles pour prévenir le geste fatal du semeur de fleurs assassines. Depuis de longs mois, Oscar enquêtait sur ces crimes tous commis au petit Trianon la nuit, sans hélas trouver de pistes sérieuses pour désigner le coupable sanguinaire. Mirabeau, De Brienne, puis ce jour-là Calonne, quelle serait la prochaine victime de l’ombre funeste ? Une pléthore de soldats de sa garnison était postée devant les portes du petit pavillon intime et frivole de la reine Marie-Antoinette. Mais en vain, le mystérieux hôte de l’obscurité frappait toujours très fort, défiant les gardiens de la Vie et disparaissant dans un souterrain labyrinthe des jardins. Le vent complice des délits de la nuit, couvrait toujours le beau visage du colonel de Jarjayes de sa blonde chevelure, valsant sur la mélodie de l’énigme insoluble. A chaque nouvelle investigation policière, le Petit Trianon laissait une Oscar aux portes du découragement, traquant inexorablement une fuite florifère.
Mais le lendemain du meurtre de Calonne tué au soir du 30 septembre 1787, un détail, un petit motif entrevu sur le lieu du meurtre semblait narguer son esprit momentanément amnésique…

1787
Une fois seulement, lors d’une de ces courses poursuites, Oscar avait réussi à rattraper le spadassin et à le désarçonner de son cheval noir. La nuit ne lui avait pas permis de confondre les traits de cet homme masqué. Le défiant de son épée, un combat d’escrime aussi laconique que les deux protagonistes, s’ensuivit. Oscar d’entrée de jeu avait voulu sortir sa botte secrète que lui avait enseigné son père, le général, secret de famille, qui par le passé l’ avait tant de fois aidé à vaincre ses ennemis. Quelle ne fut pas sa surprise de voir sa botte secrète, honteusement réduite en plusieurs morceaux de lune brillant au sol, à défaut de trancher des cœurs corrompus ! Ce monstre était un mystère pour elle. Quel était son but ? Et ces fleurs déposées en guise de signature, souillées par le sang des victimes, ce chrysanthème déjà mort avant d’avoir vécu, voué à pleurer sur les tombes, à pleurer les morts ! Pourquoi ? Elle ne l’avait approché qu’une fois de près et avait ressenti un trouble, comme si ce criminel ne lui était pas inconnu. Et ce combat si momentané où son épée rendit « lame » ! Elle avait eu cette inexplicable impression que cet homme voulait la fuir, évitant de l’effleurer, même du regard. Il voulait en finir le plus vite possible…

Deux chevaux lancés dans la nuit au galop. André, corps et esprit assombris, réfléchissait à la folie qu'il allait commettre et à la nouvelle étrange qu'il venait d'apprendre. Fersen à ses côtés, malgré cette tentative échouée de plein gré et le choc qu'il avait reçu, le soutenait d'un regard clair et sincère. André parla...Se libérant de cette tension qu'il avait gardée en lui ces nombreuses années, il raconta son éducation, son secret et les meurtres qu'il avait perpétrés sous l’œil horrifié du gentilhomme.
« Je trahis mon frère...Je n'ai pas tué Fersen et maintenant, je révèle un secret d'Etat, ma vie... Je trahis mon frère et la France...Mais ce fardeau était bien trop lourd à porter pour les épaules d'un seul homme ! » pensait-il, assailli de remords et de doutes. Et s'il s'était trompé, si ce n'était qu'un malentendu ? Ils arrivèrent à Jarjayes alors que les ténèbres commençaient doucement à se dissiper. Sans bruit, André entra dans le bureau du général, ce lieu sacré dans lequel il pénétrait toujours avec un respect mêlé de crainte. Ils cherchèrent longtemps des preuves de la mystérieuse naissance d'André, sans succès, et allaient abandonner lorsque Fersen remarqua dans l'un des tiroirs de la bibliothèque, un coffret ancien de bois peint, fermé à clé.
« Comment allons-nous ouvrir André ? J'ai bien peur que le secret que vous cherchez ne soit enfoui ici, ce coffre est trop bien fermé pour ne receler que de banals papiers militaires...»
« Ne vous inquiétez pas Fersen. Le général m'a appris bien des choses...Et le forçage de serrures en fait partie. On dirait que la chance se tourne de notre côté par sa faute...» dit André, une expression pleine d'ironie amère sur les lèvres.
La serrure sauta en effet en moins de deux minutes, et les deux hommes s'emparèrent de feuillets ; certains récents sentant encore l'encre et d'autres au contraire jaunis par le temps, pliés soigneusement tout au fond. S'en emparant avidement, André démarra sa lecture, suivi par Fersen, et dès les premiers mots leurs regards se froncèrent. Au fur et à mesure qu'ils lisaient, leurs visages se glaçaient de stupeur et d'effroi. Celui d'André se muait en un désespoir muet et une détresse que plus rien ne guérirait. Les heures passaient à l'examen de ces morceaux du passé, et une aube timide commençait à poindre à l'horizon de ce jour glacé et agité du 4 novembre 1787.
« Regardez... » André pointa sur la dernière lettre qu'il venait de lire. Terrassé définitivement, il s'effondra au sol sanglotant, entraînant dans sa chute les papiers qui descendirent en cercles, comme les feuilles mortes au-dehors.
« Cela suffit ainsi ! », dit Fersen déterminé. « Je pars prévenir le roi de toute urgence. »
Le soleil projetait ses rayons froids sur une terre sans vie quand il sortit. Oscar rentrait d'une nouvelle nuit sans sommeil au Trianon, pensive sur son cheval au pas, et la surprise l'arrêta. « Fersen, mais que faites-vous ici si tôt le matin ? »
« Vous devriez aller dans le bureau de votre père Oscar. André s'y trouve, je pense qu'il a besoin de vous. Adieu mon amie...J'espère qu'un jour malgré ce que vous y trouverez, nous nous reverrons. » Oscar retrouva sa vivacité en un instant et sauta de son cheval à la hâte. Elle gravit les escaliers de la demeure quatre à quatre et entra dans la pièce faiblement éclairée...

« 18 octobre 1787, Votre Excellence, J'ai bien reçu votre ordre du 12, j'ai peur que l'Epine du Lys ne soit troublé par cette mission, Fersen est un ami de mon fils Oscar. Mais il accomplira ce qu'il doit faire, je m'en porte garant. Mes respects Sire, Général de Jarjayes »
« 12 octobre 1787, Général, Le prochain ordre de mission sera Fersen. Il a bien trop d'influence auprès de la reine, et jamais il ne laissera quiconque s'approcher trop près du trône de Louis XVI. Le roi ne sera pas mécontent de sa mort, il est fou de jalousie. Je lui ai fait envoyer une lettre donnant rendez-vous au lieu habituel la nuit du 3 au 4 novembre. Provence »
« 15 septembre 1787, Jarjayes, Vous ordonnerez à l'Epine du Lys de tuer Calonne le 30 de ce mois. Il devient bien trop gênant à vouloir imposer à tout prix cette réforme sur les impôts qui va sans aucun doute nuire à notre plan. Le roi ne désire pas entendre parler d'assassinat... Tant pis, donnez l'ordre quand même, nous nous passerons de son avis. De toute façon, l’heure d’accéder au trône est proche. Bientôt, je pourrais prendre la place du roi mon frère déjà si impopulaire, en le faisant abdiquer. Il ne pourra pas faire autrement quand je le menacerai de révéler à toute une cour scandalisée et au peuple déjà fort mécontent, qu’André, son demi-frère bâtard tue en son nom, d’abord Mirabeau si aimé, puis De Brienne et Calonne ministres successifs des Finances. Personne ne me soupçonnera, mon influence sur mon frère le roi exercée depuis de si longues années va me récompenser enfin !! Provence »
« 20 mars 1785, Je suis très satisfait du premier succès de l'Epine du Lys. Mon frère est paniqué du meurtre de Mirabeau qui va à coup sûr attiser la colère du peuple. Continuez ainsi Jarjayes, vous avez fait un excellent travail. Provence » [...]
« 7 février 1775, Votre Excellence, L'éducation de l'Epine du Lys se poursuit avec grande application. Il a totalement confiance en moi et est persuadé que je sers uniquement les intérêts du roi. Il accomplira bientôt avec ferveur tous les ordres que je lui confierai par votre intermédiaire [...]. Votre éternel dévoué, Jarjayes »
« 28 juin 1770, mon ami, qu'il en soit donc ainsi. Mon frère n'est certainement pas fait pour le trône comme la sage Madame de ... l'avait prédit, j'accepte donc votre proposition. A partir de maintenant nous appellerons le bâtard « Epine du Lys » dans nos lettres. Il nous sera en effet bien utile pour écarter les individus qui pourraient gêner mon ascension au trône. Il faut qu'il soit convaincu qu'il sert le roi par votre intermédiaire, vérifiez toujours de sa fidélité envers vous. J'ai confiance en vous Jarjayes, ne la trahissez pas. Provence »
« 21 juin 1770, Jarjayes, Je suis perplexe devant la lettre que j'ai reçue. Venez à Versailles immédiatement, sollicitez une audience chez le jeune frère du Dauphin, je vous l'accorderai de suite. Nous avons à parler. Provence »
« 18 juin 1770, Monsieur, Je me permets d'utiliser votre temps précieux pour vous communiquer un message de la plus haute importance : Louis XVI, le comte d'Artois et vous-même avez un frère aîné, son nom est André. Un rejeton de Madame de ... et de votre père. Pardonnez ma franchise et mes propos osés, mais l'affaire est urgente et ne peut attendre bien longtemps. J'ai besoin de m'entretenir avec vous pour vous expliquer toute l'affaire en détail. En attente de votre réponse Monsieur, je vous présente mes plus profonds respects, mon dévouement vous est tout acquis. Jarjayes »
Le comte de Provence précautionneux, n’avait pas voulu garder les lettres que Jarjayes lui avait écrites. Ces preuves trop compromettantes que pouvait trouver une main curieuse chez le frère du roi, il ne s’était pas résolu à les brûler. Il avait donc décidé de les restituer à leur propriétaire, confiant dans le caractère secret du général, et sachant qu’elles seraient scellées à jamais dans l’âme tombe du maître de Jarjayes. Pourquoi ne pas détruire ces preuves accablantes ? Entre son frère le roi et lui, un fossé les avait toujours séparé. Un homme bon et faible et un homme rusé et odieux pouvaient-ils s’entendre ? Il est rare dans les histoires de voir des hommes pourvus de traits si contradictoires, s’entendre, surtout s’il s’agit de deux frères. Tel Caïn, Le comte de Provence haïssait son frère, cet Abel royal ! Et s’il venait à être découvert, si le masque devait s’envoler… A terre ? Autant ne pas tomber seul dans la justice vengeresse du lys qui débarrassé de ses épines pourrait à nouveau s’épanouir plus résistant. Alors oui mieux valait-il garder ces lettres jusqu’à ce que Louis XVI à jamais disparaisse…

Mais c’était sans compter un cœur déchiré en lambeaux prêt à reconstituer le puzzle de la vérité…


Chapitre 6. La dame de pique

Ce ne fut pas le regard stoïque de son père qu’Oscar revenue à Jarjayes vit derrière la fenêtre de son bureau, mais une silhouette familière dans une humble posture. En ouvrant la porte, étonnée, elle découvrit André prosterné au sol et alangui par une découverte apocalyptique. « Oscar ! » dit-il en l’apercevant et d'une voix à peine audible. « Pourras-tu un jour me pardonner ce que je vais te révéler et qui sans nul doute, va te plonger dans un immense désarroi ? Ecoute-moi, je t’en prie, sans m’interrompre. Le meurtrier que tu recherches depuis des mois, c’est moi, surnommé l’Epine du Lys par mes tortionnaires ! » Sous l’effet de cette révélation inattendue, Oscar pourtant si vaillante, chancela. « Ton père, » poursuivit André accablé par cette secousse automnale, « ne m’avait accepté dans sa famille qu’à la seule condition que je lui obéisse sans résistance, me persuadant que les missions sanglantes que j’accomplirais ne feraient que renforcer la gloire du roi, mon demi-frère Louis le seizième qui lui aussi a été manipulé, trompé comme moi, victime d’un redoutable stratagème monté par ton père, Provence en qui il avait confiance et cette … » André ne put achever. « Lis ces lettres que je viens à l’instant de découvrir Oscar, tu comprendras pourquoi je n’avais pas d’autre choix que celui d’obéir aveuglément, pensant servir la volonté de feu Louis XV et non celle de ton père et de ces vampires de pouvoir ! » Oscar anéantie lut toute la correspondance entre son père et Provence, mais à peine eut-elle fini que sans lui laisser le temps de réagir, André lui tendit deux lettres parmi d’autres en éventail sur le secrétaire sycophante, révélatrices d’un terrible complot prémédité dans les moindres détails pendant de longues années. « Lis Oscar à voix haute, moi je n’en ai plus la force ! » Oscar s'exécuta sans réfléchir, sous le choc, son esprit embrumé ne réalisant pas encore la pleine portée de ce qu'elle venait de découvrir...
« 7 octobre 1763, Général de Jarjayes, ma présence sur vos terres hier a du vous étonner. Je suis venue pour observer notre œuvre derrière les grilles de votre château. J’ai perçu comme une ombre inquiète sur votre visage. Ne craignez rien mon ami, il est parfait, il a le cœur d’un assassin ! Ce n’est encore qu’un enfant mais sa main résolue viendra transpercer le cœur de ses victimes. D’ici quelque temps, vous pourrez lui révéler qui est son père, pour mieux le tenir sous notre coupe. Il est temps de commencer à vous rapprocher du jeune Comte de Provence. Lui aussi n’est encore certes qu’un enfant, mais il sera un roi parfait et impitoyable, le digne représentant du roi Soleil Louis XIV ! Jeanne-Antoinette, Marquise de Pompadour »
« Te souviens-tu Oscar ? Te souviens-tu de cette femme habillée de blanc que nous avions entr'aperçue un jour, alors qu'on jouait dans le parc ? Nous nous étions demandés qui elle pouvait bien être... » « Oui André, je crois... » dit Oscar d'une voix sourde, son cœur s'affolant sous les doutes qui l'assaillaient. Elle continua sa lecture...
« 4 avril 1763, Général de Jarjayes, je suis satisfaite que cette première entrevue à Trianon hier, se soit déroulée comme je l’avais prévu. Cette maison que m’offre le roi Louis XV, est encore en chantier mais quand il sera fini, j’y règnerai en maîtresse Messaline des lieux où nous pourrons nous rencontrer sans risque. Vous êtes un homme digne de confiance Jarjayes, et je ne doute pas du succès de notre collaboration. Mais revenons sur notre entrevue de la veille, nous devons vite nous organiser avant la mort imminente de Monseigneur le Dauphin à la santé si fragile, d’autant plus que le roi se fait vieux. Cet enfant, André, que sa majesté vous a confié dans le but de servir son fils le dauphin ainsi que son petit fils aîné Louis-Auguste, va d’abord servir nos intérêts. Louis XV comme il me l’avait révélé, ne l’avait-il pas destiné sous votre égide, à devenir l’assassin à la solde du roi ? Nous ne ferons qu’orienter différemment ses missions…Comme vous le savez, les idées innovantes de liberté et d’égalité de ces philosophes trouvent un bon accueil dans les salons parisiens et provinciaux, comme celles de Montesquieu condamnant dans ses lettres persanes la monarchie absolue. Elles sont une entrave rédhibitoire à un pouvoir royal fort, voyez ce qui s’est passé en Angleterre ! Le faible roi Charles Ier a été décapité, ayant échoué à imposer un pouvoir absolutiste dans un pays dirigé par son parlement. Ces hommes de plus en plus nombreux qui s’embourgeoisent en achetant des offices, s’enrichissent dans le négoce, les métiers de la magistrature et constituent ainsi une menace en se mêlant des affaires politiques et diplomatiques du royaume. Il est préférable de garder les nobles sous contrôle, une nouvelle fronde nobiliaire comme en 1648 peut ébranler inéluctablement le trône de France, et le roi déjà affaibli par de perpétuelles guerres ne s’en relèverait pas. Si nous ne réagissons pas, la monarchie absolue de droit divin est vouée à mourir peu à peu ! Louis-Auguste appelé sans nul doute à régner, n’a pas l’étoffe d’un futur roi fort et despotique à l’inverse de son frère le petit comte de Provence ! Je vais vous expliquer en quelques mots ce que vous aurez à faire avec André… » Jeanne-Antoinette, Marquise de Pompadour »

3 avril 1763
Elle lui fit un de ces signes gracieux de la main dont elle avait le secret, lui proposant de s'asseoir sur l'un des fauteuils. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer la beauté de cette femme étrange, dont le visage oscillait au gré de ses humeurs entre la plus exquise des courtoisies et la noirceur la plus totale. C'était leur première entrevue ici, dans ce lieu sentant encore la peinture fraîche, dissimulé aux regards indiscrets.
« Alors, cher général, que pensez-vous de ma nouvelle résidence ? N'est-elle pas ravissante ? »
« Elle est magnifique Madame, je reconnais là votre goût exquis de la beauté et de l'élégance...Nul lieu n'est plus approprié pour nos...entrevues privées. »
Elle eut un petit rire fin derrière son éventail.
« Certes, certes... C'est sans aucun doute le lieu approprié, oui... Alors, comment se porte votre rejeton ? » dit-elle, un rictus mauvais venant assombrir le visage d'ordinaire si régulier.
« Très bien, c'est un garçon fort et intelligent. Nous commencerons bientôt son éducation, et lorsqu'il sera un peu plus âgé je lui révèlerai qu'il est le fils du Dauphin et d'une fille de rien, morte en couches. Il a confiance en moi, il ne posera aucune question. Et s'il en pose, je répondrai comme convenu. »
« Gardez précieusement le médaillon que je lui ai mis au cou à sa naissance, et donnez-le lui lors de ces révélations ! Cela accentuera son sentiment d'appartenance au roi, porter cet objet lui venant de son royal père... Et cela le liera symboliquement à notre cause. Son éducation devra être implacable, vous ferez de lui un assassin impitoyable et efficace ! Le moindre sentiment, le moindre doute dans sa conscience, et cela signera la fin de notre cause ! »
« Bien Madame, vous savez que je m'emploierai à exécuter tous vos ordres ! » dit le général en s'inclinant.
« Je le sais mon ami, je vous en suis bien gré...Vous savez comme cela me tient à cœur que cet enfant soit l'instrument de notre oeuvre. Je refuse ce que lui destinait le roi, pensez-vous, être un simple espion et tueur à ses heures, qui servirait un petit monarque indigne de régner! Il m'a ordonné de dévergonder un peu son fils, puis il se sert du fruit de ces amours pour aider un petit-fils indigne de régner ! Me faire cet affront, à moi...Prenez bien soin que le comte de Provence, notre futur véritable roi, ait une influence croissante sur Louis-Auguste. Il ne doit rien soupçonner, c'est capital... »

20 mars 1764
Les fleurs blanches léthifères poussaient la nuit dans les herbes perfides de Trianon, s’épanouissant dans le cœur de celle qui les avaient semées. La lune opalescente se baignant chaque nuit dans les eaux troubles du Grand Lac, éclairait deux visages complices dans le reflet de la petite bâtisse de marbre, noyée dans un silence ténébreux. Des ricochets de regards prestidigitateurs dans ce clair-obscur immergé, faisaient apparaître puis disparaître l’édifice dévoré de lierres et à peine achevé par l’architecte Gabriel.
La marquise était à demi-allongée sur un sofa. Elle lui parut plus faible qu'à l'ordinaire et d'une pâleur inquiétante, mais des flammes dangereuses dansaient encore dans ses yeux clairs.
« Je vous attendais Jarjayes. Comment cela se passe-t-il ? » à peine eût-elle fini de parler qu'elle partit d'une quinte de toux violente, cherchant à la dissimuler sans succès. Le général vit la tâche sombre qui colora son mouchoir lorsqu'elle le porta à ses lèvres, mais il fit comme s'il n'avait rien remarqué.
« Il sera bientôt prêt, votre Excellence. Il s'exerce à manier l'épée avec mon fils, et il se montre fort doué. Quand vous m'en donnerez l'ordre, je débuterai nos leçons nocturnes. »
« A la mort du Dauphin Jarjayes, seulement à sa mort... Cela devrait arriver bientôt, le père de Louis s'affaiblit de jour en jour, et le roi vient de prévenir son cher petit- fils de l'existence d'André, en ayant le bon sens d'apporter la même version que nous sur sa prétendue mère. Cela évitera le risque qu'il rencontre son père et qu'il lui pose des questions sur sa naissance. Ah...Et j'ai bien peur que vous ne deviez achever seul ce que nous avons commencé tous deux. Les médecins ne me donnent pas plus d'un mois...»
« Comment, mais Madame, j'ai bon espoir, vous vous êtes déjà remise de plus d'un mal, vous guérirez de celui-ci également ! »
« Non Jarjayes, pas cette fois-ci, j'en ai bien peur. Mais je vous ordonne de continuer sans moi, pour qu'au moins ma volonté règne au-delà de ma mort. » Elle poursuivit dans un murmure fébrile, un éclat sauvage dans les yeux, tout en saisissant la main du général. « Je crains qu'un malheur n'arrive si Louis- Auguste accède au pouvoir. Un déluge, un grand bouleversement irréversible pourrait s'installer en France, la noblesse perdrait ses privilèges et toute la reconnaissance qui lui est due. Battez-vous pour qu'il en soit autrement, sauvez la monarchie ! S'il le faut, usez de votre influence sur le comte de Provence pour lui faire prendre les bonnes décisions, vous êtes un homme intelligent et je vous fais confiance pour cela. C'est pour cela qu'André est tellement capital ! Il sera le pourfendeur de nos adversaires, et la raison de l'abdication du futur roi...Par là-même, il sera la petite pierre qui sauvera le grandiose édifice de la royauté ! »
« Madame, je ferai selon vos désirs. Grâce à votre intelligence, nous sauverons le trône, je puis vous l'assurer ! Nous ne laisserons pas Louis-Auguste plonger le pays dans le chaos…A la cour de Versailles, on vous surnomme « la reine du Trianon », mais vous auriez eu toute l'étoffe d'une reine de France. »
Le général s'inclina profondément, et la marquise, sentant qu'une nouvelle quinte de toux allait s'emparer d'elle, lui ordonna de prendre congé d'un léger signe de la main. C'était la dernière fois qu'ils se voyaient...Le 15 avril 1764, Madame de Pompadour rendait son âme damnée au Diable.

Aveuglée par les coups sourds qui résonnaient dans sa tête, ses mains tremblaient si fort qu'Oscar laissa tomber la liasse de papiers qu'elle tenait. « Impossible... Mon père ? Comment aurait-il pu, alors qu'il est si dévoué à Leurs Majestés..? »
« Comme tu peux le constater, on dirait que le général est fidèle à d'autres causes depuis bien longtemps...» dit André d'une voix blanche, presque monotone. « Et tu sais Oscar ? Tu sais le pire ? Cette marquise de Pompadour, celle qui a organisé tout le complot, celle qui en est la source même...C'est ma mère...Regarde le médaillon que m'a offert ton père lorsque j'étais enfant, le chrysanthème est identique à celui qui orne les bijoux qui avaient été offerts à la marquise par le roi Louis XV. »
En un éclair Oscar revit en mémoire, comme dans un rêve, ce même motif qui jonchait les corps des victimes, et qu'elle avait entr'aperçu, sans faire le lien, gravé sur le bois d'un secrétaire élégant de l'ancienne chambre de Madame de Pompadour, au Petit Trianon.
« Je n’en peux plus Oscar... Ma vie était déjà déchirée, la voici en lambeaux ! Tout ce que j'ai cru servir n'était qu'une immense traîtrise... Au moins je sais ce qu'il me reste à faire à présent ! Je vais faire le seul acte utile de ma vie... Parce que je suis l'Epine du Lys, n'est-ce pas ? Mais le lys Oscar, le lys n'a pas d'épines...»
Il porta la main à son médaillon...Le petit bijou s'ouvrit dans un claquement sec, révélant un liquide incolore qu'André avala en un éclair.
« André, non ! André ! » avait-elle crié, comprenant d'instinct ce qu'il venait de faire...
Il chancela, et Oscar se précipita à terre, à temps pour le rattraper dans ses bras. Les larmes inondaient malgré elle son beau visage, et tombaient sur les cheveux du jeune homme, que la Mort n'allait pas tarder à prendre, à son tour, dans ses bras rassurants...Il eut la force de tourner son regard vers elle, une dernière fois, dans un sourire enfin apaisé et heureux.
« Je meurs dans tes bras Oscar, et il n'y a jamais eu de plus grand bonheur dans ma vie. Si tu savais, Oscar, si tu savais comme je t'ai aimée...»
Puis il ferma lentement les yeux, comme à regret de la quitter, et son souffle se tut doucement, dans ce même sourire serein...

1750-1754
La démarche gracieuse de la femme vêtue de neige, semblait séduire tous les hommes qu’elle avait rencontrés. Il suffisait que sa voix si suave s’élève dans le salon de Madame de Necker, pour que les chuchotements des alcôves cessent dans un soupir ravi. Toujours vêtue de somptueuses blanches, tout en serrant sur son cœur un bijou en or cerné d’entrelacs floraux, elle ne perdait pas un seul mot des discours de l’ennemi juré de la couronne française. Voltaire fréquentant les cénacles parisiens où se réunissaient quelques intellectuels, fustigeait entre autres dans ses écrits satyriques, comme beaucoup de ses amis philosophes, les failles de la monarchie absolutiste. En Europe, les souverains faisaient souvent appel à leurs Lumières pour gouverner rationnellement leur pays en quête de libertés économiques et politiques. Si le sourire accueillant de la marquise de Pompadour, première favorite en titre et confidente du roi de France, paraissait adhérer aux pensées de ces intellectuels prônant la diffusion du Savoir dans toutes les classes sociales, ses yeux de lynx poursuivaient avec une malveillance dissimulée tous ces visages érudits. En 1753, Louis XV aux mœurs libertines, lui présenta son fils le Dauphin, homme frêle et timoré, au teint fiévreux. De cette rencontre naquit un an plus tard, clandestinement, un enfant dont les yeux si clairs appartenaient à sa mère. En guise d’amour maternel, elle déposa sur son cœur, un des emblèmes de la Mort, un chrysanthème blanc, puis détacha immédiatement son regard peu attentionné de ce petit ange des ténèbres. Par la fenêtre d’une chambre du château de Versailles dans la nuit du 26 août 1754, un regard de lynx imprima dans ses pensées, l’image d’un homme emmenant avec lui un couffin de sanglots haletants…

Il avait desserré sa main sur celle d'Oscar en tombant, et dans le brouillard qu'était devenue sa vision elle distingua une feuille froissée, dont les inscriptions avaient été en partie effacées par des larmes. C'était son écriture, fine et déliée...
« Oscar, si tu savais quelle tristesse infinie s'empare de moi à l'idée de te quitter ! Mais comment faire autrement ? Celui que j'ai cru servir, celui pour lequel j'étais né, le roi, a été trompé autant que moi par ces vautours assoiffés de pouvoir, son frère le comte de Provence, et ton père, que je considérais comme le mien aussi. J'avais une confiance aveugle en lui, malgré sa sévérité et son manque d’affection envers moi je l'ai aimé... Et le plus horrible, ce qui me marquera à jamais du fer rouge de la honte...C'est ma propre mère qui a imaginé cet infâme complot, cette mère dont j'ai reconnu les insignes de chrysanthèmes sur le pendentif de Fersen. Elle était sans amour, dépourvue de toute tendresse, animée seulement d'un sentiment cruel et avide envers moi. Ma naissance allait lui permettre d'exécuter son noir dessein et elle m'a utilisé sans remords pour être l'objet de son complot. Toute ma vie, par sa volonté j'ai poursuivi une chimère, j'ai tué sans pitié, j'ai assassiné des personnes qui n'ont jamais mérité de mourir, au nom d'une allégeance que je n'ai pas accomplie...J'ai été manipulé pour aider un traître à monter sur le trône, je suis l'objet de son chantage, il menacera le roi de révéler mon identité et mes actions peu flatteuses à son image, si celui-ci n'abdique pas. Je ne peux me résoudre à trahir celui qui m'a élevé, celui qui a fait de moi ce que je suis devenu, ce serait un supplice de plus, une bassesse de plus dans ma vie ! Mais sans moi, tout sera fini, plus de chantage, plus d'abdication. Je vais enfin servir les intérêts du roi, que Louis XV m'avait destiné à ma naissance, je vais anéantir le funeste projet de cette odieuse femme que je ne peux me résoudre à appeler ma mère. Adieu Oscar, tu as été la seule lumière dans ma vie, la seule petite étincelle qui aura permis que je ne sois pas totalement plongé dans les ténèbres. Adieu...Ton ami, André. »
On était à l'aube du 4 novembre 1787...

Chapitre 7. Ombres au crépuscule

Elle avait erré longtemps, cherchant en vain à réaliser ce qui venait de bouleverser sa vie à tout jamais. Toute son existence était pétrie de mensonges, comme l'avait été celle d'André. Cet ami qui l'aimait et qu'elle-même un jour, aurait peut-être aimé, qui sait de quoi est fait l'avenir...Il était cet assassin froid et sans pitié qui semait sang et fleurs partout où il passait. Il était mort...Par la faute de la femme qui lui avait donné naissance, ce fantôme qui vivait par le complot qu'elle avait ourdi avec le général de Jarjayes. Son père... Cet homme qu'elle respectait jusqu'à la vénération, qu'elle aimait et qu'elle pensait fidèle par essence, avait voulu renverser le roi... Un carnaval où les protagonistes portaient des masques invisibles jusque maintenant à ses yeux. Si seulement il l'avait découvert plus tôt, si seulement il s'était confié à elle ! André, Son frère tant aimé... Entre les larmes qui aveuglaient ses yeux, elle jura de le venger, et de rendre enfin la justice aux responsables des meurtres. Le roi abasourdi par les révélations de Fersen, avait réclamé les preuves de ces propos absurdes. Oscar lui avait donné toutes les lettres sans exception, ne ressentant presque aucun remords à mener son père à une mort certaine. La peine et la colère du roi avaient été sans limites lorsqu'elle lui avait appris aussi la fin tragique de ce frère de l'ombre. Il condamna son frère à l'exil sur une île, loin des fastes de la cour et du pouvoir, et le général de Jarjayes fut enfermé dans une cellule isolée à la Bastille, attendant un jugement qui n'arriva jamais...
Par un froid matin de février, une soubrette venue réveiller son illustre maître déchu était sortie de sa chambre à coucher en pleurs, criant dans sa panique des mots indistincts. Le comte de Provence, qui vivait sans être inquiété outre mesure dans un petit château avec une cohorte de domestiques à son service, avait été retrouvé mort dans son lit, un poignard en plein cœur. Le garçon d'écurie se souvenait seulement avoir vu, tôt le matin même, un cavalier blond à la silhouette hellénique qui galopait au loin, les sabots de son cheval soulevant un nuage de poussière. Ce n'est que plus tard qu'on remarqua une petite fleur blanche sur la poitrine maculée de sang.

1787-1789
Adélaïde se souvint de ce soir d’orage du 5 novembre 1787. Les éclairs tour à tour, illuminaient les visages courroucés d’Oscar et de son père, s’échangeant regards et paroles belliqueuses dans la bibliothèque des Jarjayes. La traîtrise du général avait taillé dans le cœur d’Oscar une morsure profonde, une mort sûre de cette dévotion paternelle qu’elle avait cru éternelle. Et même en dépit de ce cocktail de colère bouillante et de désespoir glacé, dénoncer sans hésitation celui qui lui avait donné la vie avait été pour elle une souffrance mortifiante. « André mon ami, je le fais pour toi, au nom de notre amitié au delà de la vie ! » L’encre rouge sinueuse de son cœur avait coulé à flots, les mains tremblantes, en remettant les lettres délatrices au roi. Le ciel chargé de larmes atrabilaires avait lancé sa foudre fulgurante sur la demeure de l’offense. Depuis ce soir de tonnerre, jamais Adélaïde ne revit son maître, arrêté sans résistance par les soldats de la garde royale, ni Oscar dont la chevelure flamboyante disparut dans la nuit diluvienne. Reclus dans sa nouvelle demeure, la forteresse de la Bastille abritant les recoins sombres de son âme félonne, le général ne reçut que la visite quotidienne de son geôlier. Seul l’œil curieux regardant par le trou de la serrure aurait pu dire comment il passait ses journées. Seul le souffle invisible aurait pu lire l’impassibilité de cet homme ignorant le remords, longtemps assoiffé de prestige et parjure de son roi. Seul l’isolement intemporel, aurait pu surprendre parfois un regard perdu dans le vide, fixant une image d’éternité. Et seule enfin l’imagination mélancolique aurait pu laisser entrevoir cette image d’éternité, de deux enfants souriants dans un jardin de feuilles ambrées. Si la tourmente révolutionnaire déclenchée à l’aube du 14 juillet 1789 avait brisé une par une les pierres de la forteresse, elle en avait aussi rompu les chaînes de tous les prisonniers. Le général et ses compagnons de chaînes s’étaient évanouis à jamais, dans un pays en quête d’une nouvelle identité, avec des rêves de liberté.
Quelques années plus tard, on entendit parler en France, d’un soldat au visage séraphique et à la légendaire chevelure solaire qui servit glorieusement sous les ordres du général Washington aux Amériques.


La symphonie hivernale : Lady Oscar chap 13-15

Publié le 06/08/2008 à 12:00 par ceres
13) Trois hommes dans le brouillard

« Si j’avais su est trop tard, mâchoires, d’une pierre tombale
Le j’aurais du dérisoire sans voix et là
J’ai un peu froid, à chaque fois je sens l’émoi… »

L’aurore dans sa belle cape vermeille, ne voulait pas se lever ce matin-là, endeuillée dans une rosée intarissable. Seules les couleurs d’un cauchemar sans fin, voulaient ombrager le ciel versaillais et faire disparaître la beauté romantique des jardins du parc dans une immense brume semblant se perdre dans l’infini. Les manilles des cœurs affligés n’auraient plus jamais l’espoir de voir les chaînes de l’amour victorieux, se briser pour vivre heureux. Plus jamais le soleil ne brillerait sur Versailles, délaissant l’astre lunaire dans une évection assombrie. Le soleil qui jadis offrait ses rayons dorés aux amants, n’avait plus aucune raison d’offrir sa chaleur aux êtres en quête d’éternité. Non, autant se cacher, perdu, portant un deuil inconsolable derrière de lourds nuages gris puisque la plus somptueuse des roses n’était plus…La plus belle des roses endormie à jamais dans ses bractées fanées.

Marie-Antoinette se reposait dans sa chambre à Versailles, ne parvenant pas à trouver le sommeil. Comment pourrait-elle dormir après ce qu’il s’était passé ? Comment retrouver le repos apaisant après ce chaos sanglant ? Oscar, n’était plus de ce monde, Oscar qu’elle considérait comme son amie, en qui elle avait une confiance absolue. Non Oscar n’était plus, Oscar lui avait sauvé la vie !
Marie-Antoinette pleurait à chaudes larmes, vidant son cœur dans cette source de douleur et de culpabilité. C’est parce qu’on la détestait, qu’on avait voulu la tuer, qu’Oscar s’était sacrifiée.

Tant de haine...tant de souffrance...Le néant

Elle revoyait Oscar le premier jour de leur rencontre, sa prodigieuse chevelure blonde, ce regard impénétrable inspirant pourtant la confiance. Oscar ne ressemblait à aucune autre... A aucun autre... Non Oscar était unique, l’âme et le cœur si purs ! Marie-Antoinette revivait sans cesse cette tragique scène. Oscar héroïque les cheveux d’or dans le vent, se jetant à corps perdu devant elle. Oscar lui avait fait le don le plus précieux en cette terre, sa vie. Un murmure d’Oscar résonnait dans sa tête tourmentée reposée sur un oreiller baigné d’une pluie de regrets. Oscar avait quitté ce monde prématurément mais en héros légendaire dont on se souviendrait éternellement de l’exploit. D’années en années, de siècles en siècles, le nom Oscar de Jarjayes brillerait dans les histoires que l’on raconte aux veillées pour émerveiller les rêveurs de rêves. Ce nom à l’infini susciterait l’admiration transie en éveillant les cœurs juste d’un souffle, d’un vent léger. Oui, on se souviendrait d’Oscar de Jarjayes qui avait sauvé la vie de sa souveraine en sacrifiant la sienne.

Le roi et la reine avaient décidé d’organiser des obsèques exceptionnelles en mémoire du soldat héroïque ainsi que la nomination posthume d’Oscar au grade de général, la plus haute distinction militaire. La reine sachant à quel point Oscar aimait les roses, avait commandé un déluge parfumé de ces fleurs, pour recouvrir son cercueil. Les roses de l’éternité prenaient pour refuge chaque année, la demeure des Jarjayes, les pétales inclinés vers la chambre de leur souveraine Oscar comme pour lui rendre hommage au retour de la belle saison. Oscar aimait sentir leur doux parfum enivrant et attendait chaque fois leur éclosion, leur renaissance au soleil fier de vivre pour elles.

Le jour du recueillement à la mémoire d’Oscar, se déroulant à la chapelle royale pour exalter l’héroïsme et la grandeur du colonel de Jarjayes, les parents, les amis, vêtus de nuit, étaient présents. Jour de grand deuil et jour de bruine, flou ténébreux qui semblait désormais se satisfaire du paysage versaillais, les regards tous mornes, inclinés vers le sol, balayaient de leurs larmes, les poussières de leur cœur en haillons.
Les soldats de la garde royale avaient revêtu leur uniforme comme pour témoigner leur dévouement immuable à celui qui avait su d’un seul regard les dompter, à obtenir une obéissance inaltérable. Les mérites exemplaires d’Oscar furent largement mentionnés glorieusement tout au long de la commémoration religieuse. Les femmes présentes surtout, pleuraient une sœur, une amie si chère. Leurs sanglots en écho retentissaient dans la chapelle givrée de consternation larmoyante. Les hommes, eux ne pleuraient pas mais leur détresse sans doute était plus palpable dans le silence de leurs cœurs anéantis, écrasés sous l’effet de cette hécatombe vernale.
Trois hommes en particulier auxquels l’incompréhension avait spolié leurs larmes, se tenaient immobiles, le regard vide en direction d’Oscar endormie dans sa sépulture de roses. Trois hommes, un père, un ami et un amant...

Le général de Jarjayes n’avait pas revu sa fille depuis ce jour terrible de colère, le 28 décembre 1787. Il était parti emportant avec lui l’image d’une Oscar terrassée au sol, accablée sous la gifle douloureuse paternelle.
Il devait conduire à bien une expédition militaire censée ramener secrètement en France à Paris, un convoi d’armes provenant d’Autriche, au cas où un soulèvement populaire viendrait menacer la stabilité politique et économique du royaume. Le peuple s’agitait de plus en plus en proie à un violent mécontentement suite à un nouveau marasme et une augmentation des impôts. Les ministres des finances n’arrêtaient pas de se succéder, impuissants à faire accepter des mesures d’urgence qui sauveraient les finances de l’Etat monarchique et permettraient de prélever moins d’impôts. Ils se heurtaient systématiquement à l’indignation et à l’opposition virulentes des nobles et du clergé souhaitant conserver leurs privilèges.
Le général revint de son voyage, le jour même où sa fille donnait sa vie à la reine. Quand il apprit la terrible nouvelle, il ne put réagir immédiatement, comme frappé par la foudre. Puis il tomba à genoux, les poings serrés, la tête d’un mouvement convulsif venant frapper le sol plusieurs fois.
Quand il se releva longtemps après, avec un large trou rouge sur le front donnant naissance à une rivière pourpre vif sinueuse coulant sur la joue, il se dirigea, claudiquant, dans son bureau plongé dans l’obscurité, refermant la porte et le sourire à jamais derrière lui. Il ne versa pas une seule larme mais son affliction était si intense, qu’il resta des heures interminables, l’impuissance clouée sur une chaise, incapable du moindre mouvement, le regard atterré dans une avalanche nébuleuse de questions sans réponses. Pourquoi Dieu lui avait pris son enfant, pourquoi elle, si honnête et si pure ? Il avait voulu de toutes ses forces avoir un fils, mais à quel prix ? Car le prix de la vie est trop cher, trop précieux, pour être ainsi exposé aux mille souffrances de l’absence. Oui il avait voulu un fils, un héros dont on chanterait les louanges mais pas perdre son enfant, sa chair, son double. A ses yeux, malgré ses doutes lorsqu’il avait su qu’Oscar s’était rendue à un bal habillée en femme, elle était un héros. Oui un héros depuis sa nomination au grade de colonel. Pourquoi lui avoir parlé de cette façon là, à son fils si vaillant, pour une broutille ? « Si j’avais su, si j’avais su mon enfant chérie ! » répétait-il.
Le fait qu’Oscar s’était sacrifiée pour sauver la reine, n’était pour le moment pas une consolation pour ce père meurtri pleurant son enfant, se sentant si coupable. L’aurait-il autant aimé si elle avait été élevée comme la nature le souhaitait, une fille ? Cela était moins sûr, car le général de Jarjayes avait façonné Oscar à son idée, à son image, s’occupant scrupuleusement de son éducation. Il aurait voulu une seule fois, juste une fois, la revoir vivante, lui sourire, lui serrer les mains en signe de reconnaissance, d’affection, lui parler, lui dire tout ce qu’il avait gardé d’amour en lui pour elle. « Si j’avais su, si j’avais su…. »
Plus tard, beaucoup plus tard, seulement, il aurait la consolation, de parler en toute circonstance, de l’exploit de son fils, de l’encenser fier, si fier d’avoir eu une telle progéniture, un héros mythique comme on n’en verrait plus jamais. Jusqu’à la fin de sa vie en 1814, le général torturé par la perte inacceptable de sa chair, le visage transfiguré en un visage ému et rempli de bonté tendre, parlerait de son fils si vaillant et si glorieux, tout en vivant dans le souvenir de son exploit, ne perdant jamais une occasion de parler de lui.

André n’avait pu détacher son regard d’elle, depuis son dernier soupir expirant dans les bras de l’autre, Fersen. Ce sont dans ses bras à lui, qu’elle aurait du vouloir s’endormir à jamais, en toute quiétude. Non, décidément, son regard ne pouvait se détacher d’elle. Même dans cette position allongée, sans vie, elle était si belle, éternelle, immortelle…Quand on déplaça son corps sans vie dans la chapelle au marbre blanc, les yeux ahuris d’André la poursuivit machinalement jusqu’au centre de la nef où il s’agenouilla consterné. Rien ne put le faire changer de position, il voulut rester là de toutes ses forces à la regarder pour capturer son image de rose éternellement épanouie. Elle paraissait sourire dans son sommeil céleste, déesse de ce décor de pierres blanches, de bronze sculpté et de marbre de diverses couleurs lumineuses, heureuse d’être partie avec un amour réel et si vivant. André, ne voyait plus qu’elle dans cette chapelle palatine éclairée de cierges pâles à la flamme grelottante et de vitraux flamboyants.
Elle ne pouvait pas l’avoir abandonné, elle lui avait promis de rester avec lui pour toujours.
Le jour de la cérémonie, André affaibli n’écouta pas le discours de l’évêque célébrant la messe, non peu lui importait ce qu’on disait. Il voulait juste aller la rejoindre dans son cercueil, se blottir tout prêt de son cœur en y collant une oreille d’espérance. Peut-être entendrait-il à nouveau battre le cœur de son Oscar ? Peut-être lui seul aurait le pouvoir de lui rendre par un souffle baiser, un vent de vie sempiternelle ? Il ne comprenait pas cet appel céleste d’emmener Oscar dans un ailleurs inaccessible. Il en voulait au destin de lui avoir arraché son amour, au général d’avoir élevé Oscar comme un homme et à Fersen de lui avoir volé le cœur de son aimée. Il les maudissait mais cette haine, il la retourna aussitôt contre lui-même, n’ayant pas su la protéger, n’ayant pas eu le même réflexe qu’Oscar, comme paralysé au moment où le monstre avait tiré sur elle. Il se disait qu’il aurait du prévoir le geste de l’assassin et plonger au devant d’Oscar pour la sauver. « Si j’avais su, si j’avais su mon Oscar !» se disait-il. Il ne pouvait pas croire qu’il ne verrait plus son sourire, qu’il n’entendrait plus son rire. Non il ne réalisait pas qu’elle ne serait plus à ses côtés à chevaucher ensemble dans les contrées sauvages, à se chamailler, à courir l’un après l’autre au bord de la Seine paraissant les guider dans leurs longues fugues. Jamais il n’accepterait sa disparition, de vivre avec la souffrance de l’absence, avec ce manque cruel de chaque seconde, de vivre dans l’immonde. Partir la rejoindre, refuser la vie sans elle non par manque de courage ou preuve de lâcheté mais parce que la force de continuer sans Oscar l’abandonnait. Il avait vécu pour elle avec longtemps l’espoir qu’un jour elle finirait par l’aimer de la même façon que lui l’aimait. Alors sans elle avec juste un désespoir permanent teinté de noir et de souvenirs en pleurs, comment tenir, comment continuer autrement mais sûrement ?
Il était resté agenouillé au centre de la nef, son cœur embué de larmes rouges pour avoir tant saignées, les autres personnes présentes n’osant lui demander d’observer une position plus discrète. Son regard toujours dirigé vers Elle ne cessait de répéter ces paroles : « si j’avais su, si j’avais su…. »

Axel de Fersen, debout, livide, au fond de la chapelle n’avait plus prononcé un seul mot depuis que son amante avait rendu l’âme. Lui qui voulait créer de beaux néologismes pour émerveiller son amour, voyait les mots heureux disparaître avec Elle dans son tombeau, des mots évanides d’amour. Lui qui voulait l’emmener en Suède, l’enlever à cette vie laborieuse de soldat exemplaire, faire d’elle une femme, une vraie femme, se sentait soudainement si seul, rongé par une violente tristesse qu’il contenait ardemment. Elle n’aurait pas aimé, le voir triste. Il se rappelait ses derniers mots, des mots d’Elle où elle souhaitait plus que tout son bonheur. Dans un sourire ému, il se rappela leur nuit d’amour, cet inoubliable instant magique où ils s’étaient promis de s’appartenir dans un philtre baiser langoureux, leurs corps follement serrés, unis dans des retrouvailles longtemps espérées. Des retrouvailles funérailles…. S’il avait su, au réveil, il l’aurait empêchée d’accomplir cette dernière mission de sécurité royale. Oui s’il avait su, il l’aurait emmenée immédiatement loin de cette vie si fragile, si précaire, si menacée ! « Si j’avais su, si j’avais su…. » Pourtant, il avait eu un mauvais pressentiment, un réveil en sueur comme terrorisé par une force inconnue et obscure qui voulait le dépouiller jusqu’aux entrailles, lui volant un avenir heureux, le condamnant à un tourment désastreux, pour son pauvre cœur fossoyeur creusant lui-même sa propre tombe.
Il se rappela aussi son éblouissement à la vue de l’apparition irréelle et merveilleuse qui avait bouleversé sa pitoyable existence sans véritable amour.
Oscar lui avait redonné goût à la vie et voici que justement la vie s’arrachait brutalement d’Elle, de cet être exquis, divin. Lui qui pendant la guerre d’indépendance avait souhaité en finir avec la vie par tous les moyens, coûte que coûte, n’avait pas réussi à s’en débarrasser et voilà que capricieuse et insensée, elle abandonnait l’être auquel il tenait le plus au monde. Vivre pour elle, voilà ce qu’elle désirait, mais comment trouver la force nécessaire pour continuer d’exister sans elle, sans sa présence enchanteresse, sans sa vie. Le cimetière de son âme était si vaste, que Fersen ne savait plus où errer, solitaire et désœuvré. Il n’entendait pas le chant des anges dédié non pas au soldat ou au héros militaire mais à la déesse des roses, d’une saison inachevée, d’un espoir de bonheur trépassé. Non il ne voyait pas les anges cristallins aux ailes délicates et limpides s’afférer autour d’elle, lui jouant de leur cithare une douce mélodie. Il ne voyait plus rien, juste le corps sans vie de son amour volé, arraché par un destin cruel et impitoyable. « Jamais je ne serais revenu en France, si j’avais su, si j’avais su…. »

Trois hommes haïssant la Mort venue chercher celle pour laquelle ils avaient vécu, erreraient désormais le regard abîmé, reclus dans le sanctuaire mortuaire des remords et dans la chapelle des séquelles.
Oscar fut enterrée dans la propriété des Jarjayes et chaque été, des roses venaient orner sa sépulture, des roses chimériques rappelant à quel point la vie est éphémère et inestimable. Des symboles funéraires avaient été déposés comme une épée rappelant la bravoure d’Oscar et une étoile lumineuse, l’astre le plus brillant, luisant dans la mort, conduisant la belle sur le chemin des cieux. Beaucoup de personnes s’étaient ainsi recueillies sur sa nécropole céleste arrosant de leurs larmes les roses déposées sur son absence.
Une plaque ovale en or enfoncée dans la pierre tombale rappelait son exploit sacrifice légendaire.

« 25 décembre 1755 - 20 mars 1788, Ici repose le général Oscar François de Jarjayes, qui a sauvé glorieusement la vie de sa souveraine, la reine de France Marie-Antoinette, en sacrifiant la sienne. Notre cher Oscar bien-aimé à jamais vit dans nos mémoires et dans notre cœur. »

14) La morte amoureuse

« Je ne pouvais plus y tenir; cet air d’alcôve m’enivrait,
cette fébrile senteur de rose à demi-fanée me montait au cerveau,
et je marchais à grands pas dans la chambre,
m’arrêtant à chaque tour devant l’estrade pour considérer
la gracieuse trépassée sous la transparence de son linceul »*

Fersen depuis la disparition de son aimée, passait ses journées affligées à rêver et ses nuits à fixer le vide noir, le regard dans le néant si sombre et si solitaire. Il n’arrivait plus à trouver le sommeil sauveur, le repos permettant d’oublier cette terrible tragédie. Même ses rêves revivaient ce jour qui n’aurait jamais dû exister, cette agonie perpétuelle enchaînée à vie, à mort à ce visage du désarroi, à cette tristesse de la pénombre, à ses sourires décombres, à son bonheur défunt. Seul, si seul et désarmé sans Elle, sans ailes pour voler jusqu’à Elle, la rejoindre dans son tombeau céleste parmi les séraphins musiciens faisant valser les notes, les clés de sols avec les clés de fa, les silences avec les soupirs, les blanches avec les croches. Dans ses rêves, plusieurs chemins se présentaient pour la rejoindre, des chemins devenant des labyrinthes géants pour revenir enfin de compte au point de départ aussi désœuvré et perdu sans Elle. En quelques jours, en quelques heures, il avait terriblement vieilli laissant le chagrin dessiner sur son visage accablé quelques plis de détresse qui ne s’effaceraient jamais, visible témoignage empreinte d’une jeunesse gâchée, écrasée par le poids féroce du destin. Ses larmes semblaient errer sur les ruines de son cœur battant au ralenti comme essoufflé d’avoir trop aimé en si peu de temps.
La lumière du jour lui semblait insupportable, l’épreuve de la survie insurmontable, tournant en rond, la tête vide, le regard avide d’obscurité silencieuse. Il n’attendait plus rien, ni la vie, ni la mort, juste ce vide de remords sans fin, les chandelles éteintes du cœur du matin au soir désespoir, du soir d’un matin incertain.
Il avait confié son régiment à un militaire qualifié, incapable lui-même pour le moment de se changer les idées, incapable de partir loin d’elle, de sa sépulture fleurie, de ses blessures meurtries. Même s’il n’avait pas la force de revenir dans la demeure des Jarjayes, pleurer sur sa tombe, s’éloigner de Versailles lui semblait impossible. Des années auparavant, il avait fui son amour pour la reine, essayant vainement de l’oublier, mais à présent affaibli par la perte de l’être aimé, de son Oscar adorée, ayant vécu, consommé réellement son amour dans le bonheur, l’extase folle, comment partir, comment oublier, comment vivre ?

La nuit, parfois, il la cherchait comme un aveugle privé de source lumineuse et chaleureuse, il la cherchait à tâtons dans le noir, effleurant désespérément l’oreiller absent, la couche abandonnée et mouillée de cette attente vaine, de cette peine d’infinie, d’agonie lente.
Les secondes, les minutes, les heures s’écoulaient si lentement que Fersen avait parfois l’impression que le temps s’était arrêté sur son désespoir pour s’en nourrir et le propager à tous ceux qui avaient connu la plus belle des roses, comme pour le propager dans des orages hurlant leur colère amère, dans des éclairs tapageurs et rageurs, dans des nuages lourds avec l’envie de s’écraser fatalement brisés dans des vapeurs d’eau intarissables. Parfois, la nuit il sortait pour errer sans but dans les rues étroites de Paris, juste pour marcher, s’empêcher de lui dédier des tendres pensées enlacées, embrassées au néant, à l’absence blonde, aux yeux de l’océan. Les épaules affaissées, le regard hagard baissé vers le sol reflétant pourtant partout l’image de l’idole sacrée, le cœur encré dans ses moisissures déchiquetées, enclavé de rêves dans ces pavés de toute beauté, d’irréalité, Fersen marchait péniblement, obsédé par la vision de son amante absente, suivi par des violons violents, volant dans la pénombre.
L’archet penché, ces violons en grêlons jouaient, une mélodie en élégie non pour raviver la flamme d’une bougie défunte mais pour accompagner Fersen dans sa tristesse détresse.

S’il n’avait pas eu la force de se recueillir sur sa tombe, tous les jours il commandait des roses rouges de la passion et les roses blanches du deuil perpétuel, pour lui rendre hommage, comme pour lui témoigner son amour éternel. Il se surprenait souvent à lui parler toujours seul dans le noir, lui dédiant tout son amour, lui si peu prolixe jadis, passait de longues heures à parler au vide, au vent soufflant sur sa destinée solitaire. Il lui racontait son enfance en Suède, sa complicité avec sa sœur Sofia, ses voyages en Italie. Il racontait tout à l’absente, comme si elle était présente à ses côtés en éternelle confidente. Non, il ne pouvait aller se recueillir sur sa tombe parce que c’était accepter de ne jamais la revoir par cette croix cruelle à la fois perpendiculaire et parallèle à la terre désolée qui vous nargue, vous déclare froidement qu’il n’y a plus d’espoir, qu’il faut désormais continuer juste avec des souvenirs, renoncer à un avenir heureux. Cette croix décharnée de vie, d’humanité, vous fait comprendre sans égard pour votre peine qu’il faut renoncer à revoir l’être aimé dans le monde des vivants, qu’il faut accepter l’inacceptable et si non guérir un cœur orphelin, l’aider à vivre avec le sourire.

Accepter l’inacceptable, il en était incapable, les sanglots étouffant dans la nébulosité de la chambre muette d’étreintes baisers passionnées, de mains amoureuses dansant en accord sur les corps fougueux, de regards acolytes jouant à cache-cache pour mieux se retrouver et ne jamais se quitter. Fersen, s’adressait à un dieu imaginaire, lui reprochant de lui avoir volé son amour prématurément sans le préparer à l’irrémédiable avec ce mot qui revenait sans cesse accusateur, pourquoi, pourquoi et pourquoi ?

Pourquoi Dieu auquel il croyait, lui avait enlevé son bonheur, lui qui avait servi sa patrie pour des causes justes, qui avait déjà une fois sacrifié un amour voué au bûcher, lui qui avait déjà vécu d’épouvantables souffrances ! Pourquoi lui infliger une autre souffrance encore plus douloureuse et insurmontable, car il n’existe rien de plus terrible que de voir partir la personne que l’on aime le plus au monde avant soi ? Pourquoi le condamner à la souffrance en errance, aux regards inclinés vers un passé irrécupérable, dans le souvenir d’un paradis terrestre trépassé ? S’il pouvait la revoir une fois, juste une fois même dans le noir, pour lui dire en larmes tout son amour sans doute encore plus fort, plus poignant, plus mûr dans ce murmure de tristesse infinie !

Il entendait parfois ou il croyait entendre une voix qui lui disait : « je viendrais quand tu connaîtras ta pire angoisse ! », une voix rassurante qui venait le bercer, le consoler de sa solitude alarmante, de l’absence qui hante.
Et puis une nuit, une nuit comme les autres où le sommeil se faisait encore vainement désirer, il la vit cette apparition fantôme qu’il espérait depuis tant de mois, depuis qu’Oscar avait quitté le monde des vivants.

Non décidément, c’était bien elle, sa morte amoureuse qui le regardait avec béatitude auréolée de beauté divine. Oscar vêtue comme une reine dans sa robe de velours nacarat, les longs cheveux d’or illuminant la pièce sombre, était là, les bras ouverts, le sourire accueillant. Cette vision étincelante éclairait la chambre triste et glaciale de ses prunelles brillantes, fixant inlassablement Fersen transi d’émotion et paralysé par la vue de son amante céleste aux yeux limpides lançant des rayons de soleil ressuscité pour redonner un peu de vie, endormie dans le cœur de Fersen.
Puis l’apparition irréelle, Oscar revenue dans le monde des mortels cette nuit de printemps sans fleurs, en continuant de regarder son aimé avec un amour fou, un amour qui ne s’invente pas, mais qui vit au plus profond de ses entrailles de cœur, adressa la parole à Fersen, des mots se voulant réconfortants, apaisants.

« Fersen mon ami, je vous aime, je vous ai toujours aimé et même si je ne peux demeurer à vos côtés en tant que madame Oscar de Fersen dans cette vie, je serai patiente et je vous attendrai dans l’autre monde. Je suis à vous, je vous ai donné mon cœur cette nuit qui nous a unis, rappelez-vous. Fersen, je vous l’ai promis, je vous aime et de vous savoir si abandonné, livré à vous-même me brise le cœur ! »

« Oscar, je vous ai fait une promesse aussi, celle de vivre pour vous, mais sans vous j’en suis incapable, je ne peux pas oublier. » Dit-il désespéré en accourant vers elle comme pour l’étreindre, en vain….

« Nous ne pouvons nous toucher, je n’appartiens plus au monde des vivants et je ne peux rester longtemps, mais je suis venue juste une fois pour que vous me réitériez cette promesse, que vous continuerez à vivre, à exister, à sourire pour retrouver cette force que j’admire en vous. Je veux revoir mon Fersen, l’homme fort et solide que j’aime. Oui c’est ce Fersen-là que je veux revoir ! Je ne vous demande pas de m’oublier, mais de vivre avec l’espoir que nous nous reverrons, qu’un jour enfin nous serons éternellement réunis. Vivre, vivre mon Ami. Vivez ! Je vous en prie ! » Dit l'apparition suppliante

Ses yeux quémandeurs récitaient une prière d’amour, un chant d’espoir et les amants enfin réunis un jour dans les cieux, seraient l’amour.

« Non, ne partez pas Oscar, j’ai besoin de vous, de votre amour, longtemps j’ai vécu sans amour et puis je vous ai retrouvée et j’ai découvert que je vous avais toujours aimé moi aussi, ne partez-pas mon amie, je vous aime et la vie sans vous est un enfer, un supplice ! »

« Il le faut mon ami, maintenant que je vous ai revu, je sens que je peux partir sans inquiétude et que votre chagrin s’atténuera avec le temps. Adieu mon ami et merci de m’avoir permis une fin de vie et une mort heureuses que rien au monde je ne souhaiterais échanger contre une longue vie sans vous. Je suis heureuse Fersen parce qu’aucune femme au monde, n’a autant été aimée et choyée que moi par un homme, un homme tel que vous. Promettez-le moi Fersen, vivez ! »

« Je vous le promets, je vivrai mon amour, mon aimée, mon Oscar, mon doux visage d’ange …»

« Je peux m’en aller tranquille maintenant, adieu mon aimé, nous nous reverrons… »

L’aube vermeille à travers les persiennes de la chambre apaisée vint réveiller le cœur abîmé d’un Fersen accroché amoureusement à un rêve merveilleux, celle d’une apparition divine aux longs cheveux d’or, d’un doux visage d’ange au regard limpide et au sourire accueillant.


15) Les cœurs ensevelis

« Il pleut des bouts d’astres sur les toits de la terre,
Les drus frissonnent, la sève au ralentie,
Les passeurs marchent entre au clair,
S’amenuise l’hivernale symphonie »

Chaque saison avait décidé d’emporter avec elle, un être cher, un être qu’Oscar avait aimé. L’été où s’épanouissent les roses vite fanées par le temps lasse et l’attente surannée, avait préféré emmener avec lui un André qui n’attendait plus rien de la vie puisque qu’Oscar n’était plus qu’un spectre vivant dans l’ombre de son cœur endolori. Il n’avait aimé qu’un seul être dans sa vie, mais d’un amour fou et inavoué, un amour qu’il n’avait pu partager, un amour à l’abandon pourtant encore si fort, si entier. Après l’enterrement d’Oscar, André avait disparu de la demeure des Jarjayes, emportant avec lui son secret et son amour en larmes devenues silencieuses. S’il en avait laissé beaucoup sur son passage, des larmes flaques, sa détermination à fuir tout ce qui lui rappelait son amour impossible mais inaltérable en avait déjà effacé les traces humides.

Il s’engagea dans la garde française et se lia d’amitié avec un autre soldat Alain Delavigne, un homme discret, comprenant les maux muets de son compagnon d’armes.
Si André ne parla jamais d’Oscar à Alain, ce dernier comprit dans les silences aveux de son ami, qu’il portait le deuil d’une femme adorée, vénérée depuis toujours.

La colère du peuple prisonnier d’une misère accablante et d’impôts comme la taille, la capitation ou la gabelle, grandissant d’année en année devint agressive dans son désir d’émancipation à scier depuis des années les barreaux de leur indigence. Les bourgeois eux-même dénonçaient une monarchie désuète, une caste aristocratique despotique et corrompue, une société inégalitaire, à tel point qu’en juillet 1788, le roi garant d’une monarchie dénigrée et velléitaire prit la décision bien malgré lui de convoquer les états généraux, la « représentation du royaume », qui ne s’étaient pas réunis depuis 1614. Puis le 05 mai 1789, ceux-ci composés des trois ordres pyramidaux, la noblesse, le clergé et le tiers état se rassemblèrent dans un brouhaha mécontent de désaccords et de débandades stériles. Le tiers état composé de bourgeois, de marchands, d’entrepreneurs, de roturiers, de paysans et de petits exploitants, contestaient la misère populaire suite à une crise économique sans précédent.

Et ce n’est guère la personnalité du monarque loin de ressembler à son aïeul Louis le Grand, qui pouvait calmer les esprits agités face à la vie chère et à la pauvreté accablante dans cette France peuplée de 28 millions d’habitants en 1789. Après une révolte nobiliaire en 1787 refusant de céder du terrain sur ses privilèges féodaux, Louis XVI dut affronter deux autres révoltes simultanées, celle de la bourgeoisie et celle des paysans mécontents. Aux Etats Généraux, le tiers état, exigeait le vote par tête qui permettrait selon lui aisément d’engager des réformes, les représentants du Tiers étant plus nombreux que les deux autres ordres des classes privilégiées réunies ainsi que la vérification des ordres en commun. Louis XVI influencé par son entourage, refusa de se plier à ces demandes et fit donc fermer le 20 juin la salle de réunion. Les députés du Tiers souhaitant obtenir l’égalité fiscale et l’abolition du régime féodal, bien décidés à se faire entendre, se rassemblèrent dans une autre salle, « le jeu de paume » En France, les paysans et les bourgeois prirent peur face à cette résistance des privilégiés. Constatant que les troupes royales formaient un rempart face aux volontés du peuple, ils commencèrent à se soulever comme en Normandie. Puis le renvoi le 11 juillet, du ministre des finances Necker très estimé, acheva de paniquer le peuple qui décida de prendre la bastille située dans l’est parisien, bastion prison de l’arbitraire royal, le 14 juillet 1789. A l’échelle nationale, cette révolte insurrectionnelle devint une révolution ou régnèrent la peur et la colère. Les paysans jadis soumis, animés d’une volonté de feu, pillèrent et incendièrent les châteaux des seigneurs.

Comme André, les officiers des gardes françaises étaient tous des roturiers gagnant une maigre solde qui ne leur permettait même pas de nourrir leur famille. Certains en cachette étaient obligés de vendre leur fusil ou leur uniforme pour survivre. André quelques années auparavant même s’il avait été élevé comme un noble malgré sa condition de roturier, éprouvait de la compassion pour le peuple affamé. Lui-même avec Oscar avait vu souffrir sur les terres des Jarjayes, des familles de paysans affaiblies par les famines. Puis, le soir, parfois, il se rendait à des manifestations secrètes se déroulant la plupart du temps dans des églises où il rencontrait beaucoup de gens mécontents venant de divers horizons comme des petits propriétaires et des avocats désargentés dénonçant le despotisme aristocratique et l’asservissement des paysans. André avait peu à peu épousé leurs idées, lui-même ayant entendu maintes fois grand-mère lui raconter la misère de ses parents, leur souffrance dans cette survie constante journalière à recommencer à chaque fois un jour incertain, un jour de disette.

La garde française aussi gagnée par la cause populaire, décida de se rebeller aux ordres royaux afin de se joindre le 14 juillet à un Paris en fureur, les fusils pointés vers le ciel en signe de protestation. Bien sûr André fut l’un des leaders avec Alain de ce soulèvement militaire, ayant tous le regard habité d’une détermination arrêtée, servir une cause juste. Ils se mêlèrent à la foule qui s’était emparée de la poudre, des canons et des armes se préparant à un 14 juillet sanglant. C’est avec une résolution sans failles, qu’ils menèrent les troupes à la Bastille et à la victoire.

C’est avec une résolution sans failles qu’André dans un chaos ensanglanté rendit son dernier soupir dédié à son amour secret en prononçant une dernière fois son prénom Oscar… « Oscar je t’aime ». Dirigeant avec fermeté, le buste provocateur, le poing serré, l’un des canons en direction de la bastille ainsi que sa rage d’en finir une fois pour toute, il fut terrassé par la riposte sans espoir des adversaires repliés dans la forteresse menacée. Son corps criblé de balles chancela, inerte sur le sol avec ce cri de joie, « enfin… » Enfin, il avait avoué son secret, enfin il s’était libéré, il pouvait partir maintenant…Alain attendri, lui ferma les yeux qui avaient l’air de contempler un doux souvenir, une image merveilleuse…Des bras entrouverts l’emmenant loin de cette vie dévastée…

L’automne dans une journée monotone d’octobre 1793, assista aux adieux d’une femme humble vêtue de blanc de la tête aux pieds. La personne mandée pour coiffer puis couper les longs cheveux blancs de Marie-Antoinette enfermée dans la prison de la conciergerie à Paris, pensa que cette femme avait dû endurer beaucoup de tourments pour être si abandonnée à elle-même, le regard perdu. Marie-Antoinette regardant son triste reflet dans un petit miroir brisé, repensait à ces dernières années qui l’avaient complètement mûrie et destituée de son rôle de reine de France. L’année 1789 lui avait enlevé son fils chérubin, le dauphin si frêle et si chétif. Elle avait prié pendant de longues heures pour qu’un miracle permette à son fils adoré de survivre mais en vain le 04 juin, le petit dauphin expira dans le regard affligé de sa mère anéantie.

Puis les évènements révolutionnaires arrachèrent la reine et sa famille définitivement de Versailles pour les retenir captifs à Paris au palais des Tuileries. Jamais la reine encore plus que son mari un peu réceptif aux idées patriotiques, n’accepta la révolution et les revendications de son peuple. Correspondant secrètement avec son frère pour solliciter une aide étrangère qui permettrait de mater les troubles et restaurer l’ordre ancien, ses manœuvres et celles de son époux furent à plusieurs reprises déjouées.

Le 20 juin 1791 au soir, aidée de Fersen, l’ami dévoué de toujours, la famille royale s’enfuit dans une berline, mais reconnue et arrêtée à Varennes en Argonne près de la frontière luxembourgeoise, elle fut ramenée sous bonne escorte à Paris par une foule belliqueuse, insultant la reine soupçonnée de traîtrise. Par ailleurs, le 10 août 1792, nouvelle journée insurrectionnelle sanglante, la monarchie mourut pour donner naissance à une république fragile, effervescente. Le roi et la reine sous haute surveillance au palais de Tuileries que fit construire la régente Catherine de Médicis en 1564, depuis leur fuite du 20 juin 1791 et soupçonnés de connivence avec l’étranger, devinrent donc des citoyens comme les autres mais prisonniers de cette république soucieuse d’égalité et d’émancipation.

La reine d’abord enfermée au temple puis ensuite peu de temps après la mort du roi sous le couperet de la guillotine le 21 janvier 1793, instrument d’une république terrorisante et menaçante, fut transférée à la conciergerie dans un cachot froid et humide attendant son jugement prochain. Pendant son procès, elle garda la tête haute et fière répondant intelligemment aux questions assassines de ses bourreaux, sans jamais capituler et accepter cette révolution lui ayant arraché sa famille, ses enfants, son âme, son sourire.

Séparée de son second fils bien-aimé, elle plongea son cœur dans un mutisme englouti dans les douleurs du passé. Accusée des pires vilenies, elle se résigna à quitter cette terre âgée de 38 ans seulement mais usée, vieillie par ces années de combats. Elle avait mené une vie dissipée et dissolue dans l’insouciance payant en fin de vie, toutes ces années à vivre dans le luxe provocateur et narquois. Sa conscience de reine s’était réveillée trop tard aux réalités politiques, la machine révolutionnaire sous-jacente mais hurlante depuis de nombreuses années l’avait déjà écrasée malgré une lutte acharnée. Le jour, où la sentence de mort fut prononcée, elle garda ce calme froid comme apaisée enfin, soulagée de n’avoir plus rien à attendre.

Le 16 octobre 1793, elle avait confectionné une rose en laine blanche; elle se rappelait à quel point Oscar les aimait, à quel point la présence d’Oscar à ses côtés lui avait manqué. Oscar son amie, ne pourrait pas lui sauver la vie une seconde fois, Oscar qui avait laissé une empreinte indélébile sur son cœur fatigué. Avant de monter courageusement sur l’échafaud sous les exclamations injurieuses d’une foule ravie de ce spectacle d’une reine déchue et humiliée, sa dernière pensée fut pour ce beau colonel ami, qui lui avait sauvé la vie. Même si Marie-Antoinette n’avait jamais accepté la révolte et la concession de libertés politiques et économiques à son peuple, Oscar lui avait ouvert le regard en direction d’un pays infortuné.

Elle avait eu une seule et véritable amie qu’elle admirait par-dessus tout, Oscar qui ne l’avait jamais abandonné, ne l’avait jamais jugée. Elle partit avec l’image heureuse d’Oscar chevauchant avec son fils aîné, le dauphin Louis-Joseph si affaibli par la maladie mais le visage irradiant de bonheur sur son le beau cheval blanc du colonel le menant aux portes du paradis. Elle avait demandé à la jeune femme qui l’avait coiffé ces dernières journée de captivité, de porter cette rose sur la tombe d’Oscar…

Le printemps n’avait jamais vécu puisqu’il était né avec la mort d’Oscar et abandonné à jamais avant de s’évanouir, avec le trépas de Fersen le 20 juin 1810 à la veille d’un été brûlant les cœurs avant de les ensevelir à jamais sous la terre mère de toutes les peines, accueillant chaleureusement les larmes fécondes.

Fersen avait continué sa vie avec l’espoir de rejoindre un jour naturellement son amante, son Oscar. Il avait tenu sa promesse pendant de nombreuses années mais jamais il ne s’était marié, restant fidèle à son amour intact, vivant au-delà de la vie, au-delà de la mort, au-delà de tout. Revenu à Stockholm, Il avait attendu patiemment qu’à son tour, enfin la mort qu’il avait sollicitée plusieurs fois au cours de sa vie, vienne le chercher pour l’unir enfin dans une éternité extatique et sereine à sa tendre moitié. Détesté par le peuple suédois le soupçonnant d’être responsable de la mort du prince héritier de Suède en faisant partie d’un complot, Fersen resté attaché à l’Ancien régime, continuait sa vie lasse, sans se soucier de la haine dangereuse dans des lettres anonymes et des insultes à son encontre. Enfin quand il rendit son dernier souffle à la vie, il offrit à la mort son plus beau sourire, sachant qu’Oscar l’attendait en lui ouvrant ses bras pour un menuet romantique et amoureux immortel… « Oscar, mon aimée, enfin ensemble pour toujours…. » Furent les derniers mots que la foule massacrante entendit.

Bien des années après, le nom Oscar de Jarjayes fut loué, encensé dans les histoires que l’on raconte aux veillées, dans un hommage musical en symphonie hivernale. Le général Régnier de Jarjayes avait beaucoup voyagé pour raconter l’exploit de son fils et étrangement, chaque hiver enneigé rappelant un doux menuet à Versailles, voyait quelques roses orner sa sépulture bien-aimée…

Au-delà de l’exploit, ce sont Oscar et Fersen qui dansent, valsent dans la légende éternelle, dans les mémoires fidèles faisant quelques ricochets de cœurs amoureux dans les larmes émues. Dans nos mémoires fidèles que vivent en légende, en symphonie hivernale, Oscar et Fersen….

Fin

* Théophile Gauthier : contes fantastiques

La symphonie hivernale : Lady Oscar chap 10-12

Publié le 07/06/2008 à 12:00 par ceres
10) Quand les soleils nocturnes se rencontrent

« La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient des mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles
C’était le jour béni de ton premier baiser »

Fersen, ce matin-là, lui aussi était songeur, assis dans un fauteuil à contempler l’horizon d’une danse sempiternelle. Il semblait déjà l’avoir vue quelque part mais où ? Qui pouvait bien être cette extraordinaire créature céleste ? C’était comme si en dansant avec elle, juste en un regard, il l’avait toujours connue. Quel sot il avait été ! Incapable d’aligner correctement un mot devant un autre comme si les mots s’étaient évaporés en fumée à la vue de cette charmante apparition. Des mots, il aurait voulu en habiller d’autres des atouts les plus merveilleux, parer les mots d’usage d’autres sublimes, inimitables inventés par lui, juste pour lui offrir toute son admiration transie. Tout ce qu’il avait pu prononcer, c’était « ton doux visage d’ange », et il se frappait la tête d’une main légère, indigné par l’indigence et la maladresse de ses propos.

Mais heureusement pour lui, elle semblait ne pas y avoir prêté attention. Elle semblait tout à lui malgré les syllabes rauques découpées en mille morceaux et tremblantes comme des notes perdues qui s’échapperaient de leur portée.
Et sa musique à elle, il ne l’avait pas entendu, pas une seule parole prononcée mais il avait deviné le son délectable de sa voix mélodieuse et suave, les mots délicieux qui émanaient de son regard empreint d’émotion.
Leur silence parlait savoureusement d’amour dans le clair-obscur de leurs deux cœurs âme sœur.
Des pétales de fleurs imaginaires pleuvaient par milliers sur leurs visages de neige, caressant leur peau réchauffée par la danse. Il aurait voulu déposer un chaste baiser sur ses lèvres vermeilles qui paraissaient en un souffle tendre, appeler les siennes.

Rêveur, Fersen imaginait cette scène angélique d’un baiser intense échangé sous le regard des dieux, ses deux mains effleurant le visage de son éternelle, un baiser en écho infini au goût vernal d’une saison synonyme de renaissance, de vie par le mariage des lèvres amoureuses, amantes aimantes.

Mais où avait-il pu voir déjà cette perle rare et si raffinée ? Dans ses rêves les plus fous ? Dans une autre vie où ils avaient déjà vécu une romance idyllique mais séparés par une tragédie où désormais sans cesse leurs âmes errantes chercheraient à se rejoindre ? Dans un ailleurs inaccessible au commun des mortels, un ailleurs où seule la musique en dièse et en bémol jouerait une belle complainte envoûtante pour ses idoles célestes ? Une douce musique baroque, « las folias antiguas », testament d’un compositeur anonyme dédié aux sentiments des amants tragiques et romantiques…
Il voulait connaître l’identité du mystérieux visage d’ange coûte que coûte, prêt à interroger toutes les personnes présentes ce soir-là, même de nouveau assister à un bal à Versailles.

Puis il eut une idée qui lui parut brillante. Une personne certainement au courant de beaucoup de choses à Versailles puisqu’elle y passait une grande partie de son temps, une personne assistant à tous les bals de la cour. Oui Oscar en tant que colonel de la garde royale pourrait peut-être l’aider à retrouver la mystérieuse et gracieuse colombe blanche envolée dans la nuit obscure. Oscar saurait nommer cette princesse venue d’ailleurs.

Mais ses affaires et son rôle de diplomate, l’appelant à Paris, il dut remettre son entrevue follement désirée avec Oscar. Il faut dire que la reine après leur entretien quelques jours après le bal, lui avait suggéré par la suite l’achat d’un régiment moyennant 100000 livres, « le Royal suédois », et plusieurs missions de commandement lui furent attribuées à ce moment. Militairement partagé entre deux patries La Suède et La France, il s’y résigna par devoir. Cela tombait très bien pour lui puisqu’il ne parvenait plus à dormir, poursuivi par l’image fantôme de sa belle et ravissante inconnue. Elle était partout dans le jour et dans la nuit, en spectre brillant en lune de jour comme en soleil de nuit, Elle, toujours étincelante comme le plus pur des diamants taillé sur mesure. Quand il rencontrait d’autres femmes, c’était son visage à elle qu’il voyait, son visage si merveilleux, brillanté de réverbérations lunaires chatoyantes, sa taille souple et légère, ses mains fines et exquises. Elle gouvernait en souveraine absolue sur sa destinée désormais entre ses mains, dans son cœur. Il dut partir plusieurs semaines pour Landrecies puis pour Valenciennes emmenant dans son voyage, l’image de son inconnue.

Quand il revint à Paris à la mi-mars de l’année 1788, son exaltation amoureuse était toujours intacte plus vivante que jamais, rêvant de vivre dans les yeux de celle qui en une seconde d’apparition l’avait enlevé à une vie plate et insignifiante. Il avait toujours la résolution de voir Oscar pour quérir des informations et puis c’était aussi une bonne occasion de prendre directement des nouvelles de son amie colonelle.

Oscar et son père ne s’étaient plus adressés la parole depuis ce matin de décembre orageux, évitant de se rencontrer, gênés par leur présence mutuelle en un même lieu.
Oscar avait repris le jour même son commandement auprès de la reine, en évitant de prêter oreille aux médisances nobiliaires s’attardant sous les alcôves bavardes et irrévérencieuses à tenter de deviner subrepticement qui pouvait être cette belle inconnue du bal ayant longtemps dansé avec le beau suédois. Son père en un geste, en une empreinte ineffaçable sur sa joue dolente, avait anéanti tout espoir de bonheur. Et même avant ce sombre moment de bourrasque paternelle, déferlant sur son être en paroles blessantes et en coups violents, n’avait-elle pas déjà pris la décision de renoncer à Fersen, pour lui, pour son père qui ne lui accordait plus un regard, plus une parole, plongé dans un mutisme rancunier. Ce malaise planait dans toute la maison soudainement refroidie dans cette atmosphère silencieuse et pesante. Seul André clairvoyant, devinant sa tristesse, attentif, prévoyant, veillait sur elle et parfois arrivait par un soutien et une écoute de tous les instants, à esquisser sur le visage d’Oscar reconnaissante de ce dévouement, un sourire, un petit sourire.

Mais c’était surtout le souvenir d’un Fersen captivé par elle, qui la faisait tenir, maintenir en vie, qui l’aidait à faire semblant chaque jour, revêtant le masque stoïque de la froideur. Elle connaissait bien ce rôle d’homme impassible et sévère de toute façon puisque son père le lui avait appris toute sa vie et qu’elle-même s’était efforcée d’améliorer par des entraînements ascétiques et intensifs chaque jour en leitmotiv.

Elle n’avait pas revu Fersen depuis cette nuit presque irréelle. Fersen ne l’avait pas reconnu mais s’il la revoyait en tant qu’homme, en tant que colonel, en tant que celui qu’il avait toujours connu, aurait-il ce même déclic après avoir aimé en un regard l’inconnue du bal ?
Et puis même si dans le puits profond de son cœur, elle attendait un rayon de soleil la délivrant de son cauchemar, elle ne pouvait s’empêcher de penser aux foudres de son père, à ses éclairs terribles dans ses yeux torturés.

Un début de soirée de mars 1788, A Versailles au palais des glaces, un Fersen agité qui était rentré d’une expédition militaire, rencontra le visage pâle d’une Oscar surprise et rougissante. Cette rencontre préméditée depuis longtemps par Fersen allait leur permettre sous le voile serein de la nuit de se retrouver après quelques semaines d’absence. Troublé vaguement, Fersen proposa après les salutations et les politesses d’usage de faire une petite promenade dans le parc du château. Il ne l’avait pas reconnu, pourtant il fut instantanément troublé sans comprendre les raisons de sa confusion, il se sentait bien, envahi d’une ivresse bouleversante et insondable. Que lui arrivait-il ? D’où venait ce trouble, ce parfum de fin d’hiver annonçant un printemps abondant d’arc-en-ciel en effusions de pétales de roses ? Il regardait admiratif Oscar comme s’il la voyait pour la première fois, réalisant à quel point son amie était belle, malgré cette mélancolie visible siamoise de sa beauté. Pourtant dans son souvenir, il revoyait une Oscar forte, à la volonté tenace et résolue, commandant hardiment ses troupes. Et là devant lui, c’était une Oscar étrangement fascinante et attrayante dans cette expression sucrée qu’il ne lui avait jamais vue. Oui, étonnamment belle dans cette douceur fragile et cette réserve adorable qui agissaient sur lui comme un charme. Il ne l’avait jamais vraiment regardé, pas de cette façon là en tout cas et là il se devait d’admettre son ravissement de voir une autre facette surprenante et envoûtante de son amie. Elle avait l’air émue, lui qui ne lui avait jamais vu emprunter pour son visage une de ces expressions d’émotions, que ce soit la joie, la colère ou le chagrin, il fut charmé. Pendant des années, il n’avait aimé qu’une seule femme au point d’en oublier toutes les autres se pâmant à son passage. Il avait même dû repousser et fuir les assiduités insistantes de nombreuses femmes comme l’inclination violente de la duchesse de Sudermanie, épouse du frère cadet de Gustave III.
Oscar était son ami depuis longtemps, son confident de cœur et ce jour-là, il découvrit agréablement surpris une autre Oscar, une Femme délicate à travers ses habits d’homme.

Oscar, elle, essayait de dominer avec peine son émotion à coups de cœur violents dans sa poitrine, partagée entre deux envies : se blottir tout contre lui juste sans parler, se laisser aller à son sentiment le plus tendre et celle de disparaître à nouveau, à jamais. Non il ne l’avait pas reconnue, mais il l’examinait curieusement non sans émotion.

Ils se sentaient émus par ces retrouvailles à Versailles dans le paradis où ils s’étaient unis l’un à l’autre dans une Chaconne de Marin Marais. Ils s’étaient donnés dans une alliance étoilée, ayant pour témoins ébahis les Dieux de l’Olympe. Ces deux astres solaires la nuit et lunaires le jour, se retrouvaient pour la seconde fois dans cet endroit magique où seule la promesse d’éternité a un sens.

Fersen était ému mais il attribuait surtout cette émotion par sa présence dans ce lieu chargé de souvenirs inouïs. Il n’avait pas compris que c’était plutôt la présence d’Oscar, de son amour tant recherché et rêvé qui le propulsait à nouveau dans cet enchantement. Ils s’étaient arrêtés devant le bosquet de la Colonnade où ils avaient poursuivis cette danse nocturne.

"Oscar, je suis très heureux de vous revoir, nos occupations militaires ne nous permettant pas de nous rencontrer aussi souvent que je le souhaiterais. "

"Il est vrai que ces derniers temps, nous avons été chacun très occupés, vous par le commandement du Royal suédois m’a t-on dit et moi préparant le retour de la reine à Trianon."

Elle avait guetté le visage de Fersen en parlant de la reine mais celui-ci resta impassible, passant déjà dans son impatience au sujet fatidique.

« Oscar, je me suis rendu à un bal de la cour en décembre dernier, le 27 précisément, à cette occasion, je ne vous y ai pas vu. Où étiez-vous donc ? »

« La reine n’assistant pas au bal pour les raisons que vous savez, n’avait pas besoin de mes services. J’ai délégué mon commandement à Girodelle ce soir-là pour surveiller le parc et les alentours de Trianon. Une nuit de repos m’a fait le plus grand bien. » répondit-elle troublée.

« Je voudrais vous poser une question Oscar. J’ai dansé avec une charmante personne cette nuit-là et l’idiot que je suis, a oublié de lui demander son nom. C’est une jeune personne, très belle, blonde aux yeux à la couleur de l’océan, la démarche altière, vraiment resplendissante. Elle est arrivée seule comme par enchantement dans cette soirée monotone. Nous avons dansé dans le parc à l’endroit même où nous sommes. Elle portait une majestueuse robe blanche brillant sous les feux étoilés. J’aurais aimé la revoir et je me suis dit que vous la connaissiez peut-être. »

Oscar était de plus en plus troublée sous les compliments de Fersen 

« Vous savez des jeunes femmes blondes aux yeux bleus, il y en a beaucoup à Versailles. Je crains de ne pas pouvoir vous aider. Je ne m’attarde pas non plus sur les détails vestimentaires des dames de la cour. » Sur un ton qu’elle voulait détaché et froid. »

Comme elle aurait voulu lui révéler le nom de cette inconnue !! Lui hurler en se jetant dans ses bras, mais c’est moi, c’est moi !!!! Oui il la recherchait et elle ne s’était pas trompée. Elle lui avait plu vraiment toute tremblante et nerveuse qu’elle était, doutant de sa tenue ayant peur d’être ridicule. Il l’avait trouvé charmante, belle, altière, resplendissante. Il parlait d’elle à ne pas douter !Tous ces beaux compliments lui étaient adressés. Elle crut chanceler sous ces mots magiques résonnant dans sa tête à répétition.
Fersen lui se sentait étrangement bien, inconsciemment heureux à discuter avec la belle Oscar, tout occupé à parler d’Elle…

Ils parlèrent ainsi longtemps heureux de la compagnie de l’autre, de l’aimé, assis sur un banc accueillant, dans l’endroit même où était né leur amour. La nuit extatique dans son manteau de fleurs célestes et brillantes, peu à peu les enferma dans cette magie de félicité, enlevant ces deux êtres épris d’azur et d’éternité. Epris l’un de l’autre et pris l’un par l’autre……

***

11) Une dernière danse

Quatre jours plus tard, le 19 mars 1788, un bal fut donné à la cour pour célébrer la renaissance du printemps. Les paysages sombres de l’hiver sous les nuages en flocons obscurcis prématurément en cette période, avaient été balayés au profit d’un ciel bleu offrant quelques rayons d’un soleil timide ne demandant qu’à s’installer durablement à Versailles.
Versailles était en liesse, suivant le rythme des saisons, s’alliant aux humeurs versatiles du temps. Le printemps prodiguant toute son attention aux amours naissantes et balbutiantes comme un enfant faisant ses premiers pas dans la vie sous le regard émerveillé de ses parents, était arrivé avec un jour d’avance promenant fleurs en pétales dans la salle des bals, laissant couler l’eau cristalline des fontaines aux reflets solaires, sous la complicité divine de l’astre le plus étincelant du ciel.

Fersen avait décidé de se rendre au bal qui peut-être lui rendrait son inconnue, lui restituerait cette nuit de bonheur auprès de l’elfe lumineux de son cœur. Si Oscar ne savait pas qui était cette jeune et belle inconnue, personne d’autre ne le pouvait le savoir. Il fallait donc mieux surveiller soit-même, guetter dans un souffle trépident, cette apparition d’une seconde qui change une vie entière. Il s’était confié à une Oscar étrangement muette et attentive à son secret d’amour ; un secret qui aurait voulu franchir la porte du cœur pour envahir le monde de son euphorie amoureuse, arracher de sa poitrine cette poignante douleur d’amour. Il lui avait fait part de son plan d’assister au bal suivant, espérant ainsi revoir cette déesse enchanteresse, ne serait-ce qu’une fois ! Il s’était exprimé avec une telle fougue, un tel feu, désemparé à l’idée de ne jamais la revoir, qu’Oscar ne le quittait pas des yeux, quelque peu frémissante luttant de toute son âme pour ne pas faiblir, ne pas se trahir, ne pas désobéir…

Elle n’avait pas dormi de la nuit. Que devait-elle faire ? Le bonheur de son père où celui de Fersen lié au sien en même temps ? Le sien, comme cela lui paraissait secondaire à présent ! Fersen l’aimait même s’il ne l’avait pas reconnue ! La volonté de son père où l’amour de Fersen ? Et Elle ? Et elle... Dans un soupir, elle retournait ces questions sans parvenir à trouver une solution-réponse, un miracle, comblant ces deux êtres qu’elle aimait par-dessus tout.

Fersen lui aussi était agité, il n’était pas retourné à Versailles depuis ce bal. Allait-il enfin revoir l’être de ses pensées, l’enlacer dans un souffle baiser ? Comme elle était belle avec ses airs timides et gracieux, cette générosité dans son éternel regard qu’elle lui avait offert sans détour, sans artifices aguicheurs dont étaient habituées les dames de la cour dans leurs jeux de séduction ! Non rien de tout cela, juste une grâce pure à faire tomber toute l’averse de ses yeux, à réveiller les momies glaciales dans leur sarcophage, à réveiller les cœurs morts d’avoir espéré en vain un amour divin.

Fersen était arrivé en avance encore plus nerveux et hésitant qu’au dernier bal de l’année 1787, un peu comme le fiancé transi attendant sa promise éternelle au pied de l’autel. Alors que les autres dames de la cour cherchaient à attirer son attention en balançant gracieusement leurs éventails, les regards acheminés vers lui, Elle fit son apparition.

Elle était venue, se trouvant à quelques mètres de lui, semblant timidement chercher quelqu’un quand son regard d’azur plongea dans un lac profond semblant l’inviter dans ses eaux chaudes, troublées et accueillantes.

Comme la première fois et de peur qu’un chevalier servant s’empressât auprès d’elle attirant une nouvelle fois tous les regards d’admiration, il s’avança ému et tremblant pour l’inviter à danser et la garder tout contre lui pour toujours. Il la trouva plus belle encore que dans son souvenir, belle et si gracieuse qu’encore une fois les mots galants lui manqua. Se maudissant à ce moment, n’ayant que dans son garde-mots, des mots nodulaires, il n’eut plus qu’un regard fou d’amour à lui donner. Ils commencèrent à danser s’attirant un assortiment contrasté de paroles chuchotées dans l’ombre, celle-ci irrémédiablement repoussée par la lumière éblouissante de leurs corps unis et bénis dans cette valse convulsive des yeux entrelacés. Ils revivaient émerveillés l’un par l’autre l’éternité de leur toute première danse ensemble.
Cette naïade, fille d’Océanos dans sa robe noctiluque, par la source sacrée de ses yeux merveilleux et par la nitescence de ce corps lisse, répandit tous les bienfaits de sa modeste présence.

Un aristocrate sur un ton envieux. : « Monsieur de Fersen a bien de la chance de danser avec cette gracieuse personne !! »

« Ce sont toujours les mêmes qui ont le droit de danser avec les plus belles femmes de la cour, la reine et puis là cette merveilleuse jeune femme évoluant gracile dans la danse !!! » Un autre aristocrate ruiné sur le même ton

« Mais, c’est que cette demoiselle a l’air enchantée de danser avec l’ancien amant de la reine, voyez un peu comme ils se regardent ! Elle irradie de beauté ! » soupira un murmure admiratif.

«  A la prochaine danse, j’enlève à Fersen cette beauté, il n’a pas le droit de la garder pour lui tout seul ! » S’exclama un duc

« Moi aussi !!!! » S'écrièrent en chœur les pauvres délaissés….

Ils dansaient sans se quitter des yeux, peu soucieux des attentions de dévotion pressantes autour d’eux, emportés comme la première fois par le songe d’une nuit merveilleuse.

Et puis tout d’un coup, elle eut un geste, un petit mouvement de la tête sur le côté, qui passa comme un éclair dans le regard de Fersen. Cette façon d’incliner le visage tout en posant un regard ouvert sur l’horizon, mais il l’avait déjà vu !!!!! Oui et pas plus que quatre lunes auparavant. Une seule personne au monde soulevait son regard et sa tête de cette façon-là !!!

Non, ce n’était pas possible, cela ne pouvait être elle !!! OSCAR, OSCAR, OSCAR, sa chère amie, son compagnon de combats et d’épée, sa confidente. Il ne put s’empêcher d’avoir cette expression de surprise muette, les yeux grand écarquillés, que l’on a normalement à la suite d’une secousse sentimentale intense. L’océan du regard de sa compagne de valse en une seconde avait emporté dans un raz-de-marée son cœur. Elle devina tout de suite dans son regard médusé et à la crispation désarçonnée de ses mains dans les siennes à ce moment, le cataclysme émotionnel qui submergeait son cavalier, cette collision sismique violente des cœurs qui se découvrent. Elle comprit qu’il l’avait reconnu, qu’elle s’était trahie…


Il ne put que bégayer tout bas trois fois son prénom, paralysé par son étonnante découverte
« Oscar, Oscar Oscar…. »

Oscar brusquement s’arracha de ses bras, le visage baissé et en sanglots, s’enfuyant une nouvelle fois, dans un menuet de Boccherini et ne laissant qu’aux autres danseurs sur la piste de bal, l’image pluvieuse d’une fugue gracieuse et instantanée. Aussitôt dehors, elle se dirigea puis monta dans un carrosse qui disparut dans un soupir désorienté.

Fersen ayant repris ses esprits, se mit à sa poursuite, ne voulant pas la laisser partir. Il voulait comprendre. Surtout, sitôt son image de doux visage d’ange éclipsée de sa vue, il se sentit seul, sans âme, vide et inutile. Oscar, c’était donc elle la jeune inconnue mystérieuse qui avait fait battre son cœur à se briser en mille éclats, en mille larmes. C’était elle son amie de toujours qui lui avait redonné goût à une existence confiante et douce. Pourquoi ne l’avait-il pas vu plus tôt ? Son amour pour la reine ne lui avait pas permis de regarder dans une autre direction le prenant entièrement dans une souffrance solitaire et angoissante.

Mais Oscar alors ? Elle l’aimait donc alors d’où ce changement radical d’expression sur son visage, son air ému à l’écouter parler, sa joie spontanée en octobre dernier quand il était revenu ! Elle l’aimait et il ne s’en était pas rendu compte. Mais depuis combien de temps ? Quels obstacles avait-t’elle dû surmonter pour venir jusqu’ici, en femme raffinée ?

Et puis tant pis si cette inconnue était Oscar ! Au diable cette amitié qui par leurs obligations respectives les éloignait l’un de l’autre. Il l’aimait, il avait enfin trouvé son double, son égérie, sa muse, la compagne idéale de ses rêves, lui qui n’avait pas voulu se marier. Oscar était noble et accessible pour une union à deux bénie des Dieux même si elle avait suivi un destin d’homme, une carrière militaire. Non ce n’était pas une farce, Oscar était bien trop intelligente et soucieuse du respect de l’autre pour avoir joué une comédie grotesque deux fois de suite en plus. C’était pour cette raison, alors qu’elle paraissait si troublée l’autre jour dans le parc quand il lui parlait de son inconnue. C’était pour cette raison uniquement aussi qu’il s’était senti si ému, heureux d’être en sa compagnie. Oscar longtemps demeurée dans l’ombre, était sa moitié, le morceau de puzzle qui manquait à sa vie d’homme. Il le savait maintenant, il ne pourrait plus vivre sans elle…

Aussitôt sorti du château avec toutes ses réflexions méli-mélo en tête, il reconnut au loin le cocher emmenant Oscar dont la robe venait de disparaître dans une brise nocturne légère. André s’improvisant pour la seconde fois de sa vie cocher, ramena Oscar dans une brume confuse éparpillée cachant la lune, chez les Jarjayes.
Oui Oscar, c’était bien elle, il ne devait pas perdre de temps et la rattraper, rattraper le temps perdu, la prendre dans ses bras juste sans un mot cette fois, pas de mots superflus mais un souffle divin. Il grimpa promptement dans la berline qui lui était destinée et somma son cocher de s’arrêter devant la demeure des Jarjayes. Deux carrosses dans la nuit roulaient en direction de l’amour, l’un éperdu dans ses larmes, l’autre impatient dans sa fougue. Aussitôt arrivé, Fersen descendit du carrosse, et devant la grille reconnut au loin André qui donnait les ordres aux palefreniers de rentrer les chevaux et la voiture dans les écuries. André n’avait pas voulu questionner Oscar pensive et mélancolique qui de toute façon s’était aussitôt esquivée dans sa chambre. Ses pensées floues ne cessaient de revivre le regard de stupeur de Fersen. Oh mais qu’avait-il pensé ? Il l’avait du la trouver ridicule de s’être laissée aller à ce point dans ses bras ! Il devait bien se moquer d’elle et de son pauvre amour à présent, de sa faiblesse de s’être livrée ainsi !
Les cheveux défaits, le regard abattu, elle laissa sa honte pleurer silencieusement sur son lit obscur. Elle laissa son âme sur les rivages d’un lac né de larmes intarissables.

Fersen franchissant les grilles d’entrée, s'engagea discrètement dans le parc de la demeure des Jarjayes prenant garde de n’être vu de personne, caché par un buisson. Il resta plusieurs minutes hésitantes fixant désespérément la chambre de la jeune fille dont les fenêtres avaient été laissées ouvertes par mégarde.

Que devait-il faire ? S’en aller et la laisser seule et confuse ou la rassurer d’un seul regard ? Bien sûr, à cette heure avancée de la nuit, il ne pouvait se présenter sans motif important chez les Jarjayes. Mais son amour désespéré et fiévreux n’était t’il pas une raison suffisante pour tout braver, se présenter au devant elle en lui tendant ses bras et son cœur. Cette ultime raison le fit sortir de sa léthargie passagère en décidant coûte que coûte de la voir, revoir son sourire.

Fersen s’improvisa donc en Roméo Versaillais n’ayant qu’une seule envie, rejoindre en un baiser, sa Juliette bien-aimée qui se devait se morfondre dans le supplice de l’incertitude, de la pénombre. Il se sentait coupable d’avoir réagi de cette façon hébétée et stupide, aussi peu chevaleresque provoquant ainsi la fuite douloureuse de son Oscar blessée, humiliée. Sans réfléchir et non sans mal, à l’aide de lierres incrustés sur la bâtisse, il se mit dans son ardeur agitée à escalader le mur jusqu’à la chambre d’Oscar à quatre mètres du sol puis s’introduisit dans la chambre noire d’Oscar. Cela ne ressemblait pas au suédois de nature si raisonnable et circonspecte d’agir ainsi en visiteur aliéné et inattendu de la nuit démente mais parfois l’amour dans ses mystères vous offre des ailes pour voler fatalement jusqu’à lui. Fersen qui pendant des années avait pris une multitude de précautions pour ne pas afficher son amour pour la reine, en arrivait dans un état second à cette heure propice aux folies, à agir comme un jeune adolescent à l’aube de son premier grand amour.

Oscar au bruit que fit Fersen, se retourna, stupéfaite, effarée de le voir atterrir dans sa chambre, surtout de cette façon là, cela ne lui ressemblait pas de faire des choses aussi insensées que celle-ci ! Lui si calme et flegmatique, au tempérament placide et précautionneux, que venait-il faire à cette heure de la nuit, dans sa chambre en plus, se présentant à elle les habits en désordre, le visage hagard et exalté ? ????? Elle eut un doute en l’espace d’une seconde. Etait-ce bien lui, celui qu’elle n’attendait pas, qu’elle n’attendait plus anéantie, recluse dans son désespoir ? Etait-ce bien lui qui venait jusqu’à elle cette nuit, en s’introduisant clandestinement en sa demeure comme un voleur en quête d’un trésor inestimable ???
Dans la même ferveur insensée, Il s’avança vers Oscar effondrée, égarée et apeurée, ne sachant plus quoi penser et il eut un geste fou. Il effleura amoureusement et éperdument d’une caresse passionnée son visage comme pour en effacer les traces de chagrin récent. Il mit dans son plus beau sourire toute sa fidélité amoureuse pour la rassurer et lui faire comprendre que désormais, elle pouvait disposer de son cœur et de son âme. Puis, ils se regardèrent follement et en un seul de ces regards qui vous emmènent dans un pays extraordinaire chavirant les âmes éprises, ils se comprirent dans ce paysage azuré se reflétant dans leurs yeux. Ils se comprirent dans un regard puis dans un long baiser échangé dans ce paysage azuré….
Dans la chambre des retrouvailles, deux ombres s’étreignirent imprimant sur leurs lèvres ces trois mots d’amour qui ne pourront que survivre à l’empreinte de leurs étreintes. Ils poursuivirent toute la nuit cette valse sur la couche vierge de longues années d’errance en souffrance, unissant leurs bouches et leurs corps en accords dans cette dernière danse….

***

12) Les adieux de la rose

« Sous le voile léger de la beauté mortelle
Trouver l’âme qu’on cherche et qui pour vous éclôt
Le temps de l’entrevoir, de s’écrier, c’est Elle !
Et la perdre aussitôt »

Le lendemain matin, jour de baptême du printemps, Marie Antoinette se promenait rêveuse près de son refuge bucolique, le Hameau, petit village onirique près du grand lac de Trianon et construit par Mique entre 1783 et 1785. Caprice frivole de la reine, les travaux entrepris pour la construction du hameau regroupant huit fermes, devaient répondre aux besoins de redécouverte de la nature par la création d’un ruisseau récitant des poèmes anacréontiques, de rochers recouverts de mousse artificielle, d’aménagements divers de sites pastoraux. Comédienne dans l’âme, la reine avait fait venir des figurants pour décorer sa sphère pastorale, des paysans authentiques travaillant dans son paradis champêtre, des vraies vachères et des bergers gardant leur troupeau, des lavandières et des animaux n’évoluant que dans un cadre rural, vaches, moutons, brebis, cochons et lapins. Dans ce décor de maisonnettes et d’étables voulant calquer la Nature, la reine sous son ombrelle heureuse, se baladait dans ces sentiers fleuris.

Mars préparant depuis plusieurs jours l’arrivée de la saison de la renaissance, voyait ses arbres se vêtir d’une robe de feuilles vertes, le soleil tester ses rayons auprès des bourgeons en fêtes, la nature se parer de couleurs pastelles et la musique des oiseaux réapprendre leur solfège. Pendant que les amours affûtaient leurs flèches pour toucher en plein cœur, le jour conquérant et plus fort chassait la nuit lugubre sans relâche. Le ciel était en train de composer une symphonie de fleurs en bouquets pour offrir au monde des vivants, ses plus beaux présents célestes, des jonquilles, des parfums à la vanille, des perce-neige poussant à travers la couverture blanche de la terre, des boutons d’or à l’aise seulement dehors, des abeilles préparant leur miel.

Sur les instances de Fersen, la reine se préparait à revenir au Château, auprès de son mari, là où était sa véritable place de souveraine. Elle abandonnait à regret, sa résidence de Trianon qui l’avait éloignée de l’ennuyeuse étiquette de la cour et de ses devoirs. Difficile sacrifice que de renoncer à son refuge en miniature où elle avait passé tant d’heures à rêver, à s’oublier.

Mais la reine en revenant à Versailles savait qu’elle ne rencontrerait pas que des amis, que l’on ne crierait plus « vive la reine ! » sur son passage. Haïe par de nombreux courtisans ne lui pardonnant pas sa légèreté arrogante et de son peuple l’accablant de tous ses maux, de sa misère, elle ne comptait plus que sur quelques rares appuis dont Oscar et Fersen, les fidèles de la première heure. Attisant silences sournois, rancunes tenaces et perfides de hauts nobles soucieux de bonnes mœurs, écartés volontairement par elle, rumeurs et calomnies assourdissantes sur ses folies dépensières, au fil des années l’impopularité de la souveraine, avait crû dans son royaume.

Inculte en matière politique, elle intervenait auprès de son faible époux que pour faire et défaire les ministres, privilégier à un poste honorifique, un de ses protégés. Fière et insouciante, Marie-Antoinette préférait ignorer les arômes empoisonnés venant des alcôves, des boudoirs isolés où ses ennemis s’acharnaient à détruire son image à travers des pamphlets satiriques, malveillants et assassins.
Oscar était à son poste depuis l’aurore, prête à escorter la reine et ses enfants afin que ceux-ci arrivèrent sans encombres au château. Elle avait réuni tout le régiment de la garde royale pour maintenir une sécurité irréprochable autour de sa majesté la reine. Le commandant Girodelle nota un changement radical, surprenant sur le visage de son colonel. Non, il ne s’était pas trompé, c’était bien un sourire heureux qu’il lisait sur un visage transfiguré. Mais transfiguré par quoi ? Il n’en avait aucune idée mais, ce dont il se rendit compte, c’est qu’Oscar ce matin-là n’était pas la même, un peu ailleurs dans des pensées indéchiffrables. Rarement il l’avait vu sourire et surtout Oscar n’était homme à laisser paraître aussi facilement ses émotions, surtout devant son régiment. Oscar, cet homme aux boucles d’or et au regard imperturbable avait permis l’asile à un beau sourire sur son visage sévère.

Oscar effectivement était ailleurs, sa tête remplie des inoubliables moments souvenirs de la veille. Elle était devenue une femme, elle qui n’était plus que l’ombre d’elle-même depuis tant d’années d’errance, avait aimé cette nuit enfin. Elle s’était donnée corps et âme à Lui Fersen, dans un flot de larmes émues, en ouvrant enfin son cœur longtemps caché dans les profondeurs d’un sacrifice en douleur. Cela lui paraissait presque irréel, enfin la vie lui semblait belle. Elle s’était endormie dans ses bras protecteurs prolongeant ainsi la félicité d’être aimée quelques heures. D’un seul regard, ils s’étaient compris et ce regard de deux êtres qui interminablement s’étaient cherchés sans se trouver, les liait à jamais dans un mariage boréal de la fougue tendre et de la douceur bouillonnante.

D’abord rougissante et hésitante, elle s’était peu à peu livrée non sans craintes, ignorante des caresses, honteuse de sa nudité de femme si longtemps dissimulée puis Fersen tout aussi troublé non par manque d’expérience mais par l’émotion tremblante que ressentait Oscar et la sienne aussi, l’avait rassurée doucement dans un murmure effleurant son oreille. Il l’avait laissé venir à lui, s’habituer à la chaleur de leurs deux corps qui à cet instant unique ne souhaitaient que dans une fusion orgasmique ne faire qu’un. Dans une effusion charnelle, renouvelée, une jouissance intense des sens, leur amitié dont il ne restait que des lambeaux s’était éclipsée à jamais face à un adversaire de taille, un amour fou et démesuré.

Enfin, cette nuit avait fait d’elle une femme accomplie, une rose enfin épanouie au prélude d’un printemps en bourgeons fragiles dans leur cocon douillet mais ne demandant qu’à vivre à la lumière, en pleine éclosion de fleurs savoureuses et aux multiples parfums enivrants, grisants. Une femme, une vraie femme enfin heureuse à reposer sur le torse nu réconfortant de l’aimé, de l’ange gardien de ses rêves d’évasion, de voyage. Puis, ils s’étaient parlés, retrouvant enfin des mots d’éternité à s’échanger dans des serments de sentiments réciproques et immuables. Dans l’obscurité complice des délices de la chair, deux baisers amoureux avaient convolé dans les gondoles de la félicité, deux baisers langoureux s’étaient envolés en idoles de leurs reflets, loin de la réalité. Deux corps sangsues elle et lui sur la couche nuptiale des retrouvailles s’étaient promis un bonheur de tendresse dans des caresses sensuelles. Désormais elle ne pourrait vivre sans lui et lui sans elle. C’est avec regret et peine, qu’elle s’arracha de ses bras pour accomplir une dernière fois son devoir, protéger la reine.

Elle savait qu’elle ne pourrait plus cacher son amour, faire semblant d’être un homme insensible, garant de l’ordre. Dans ses bras ardents, elle avait choisi instinctivement de renoncer à son poste de colonel et d’affronter son père pour enfin devant lui se dévoiler, lui montrer la vraie Oscar, sa fille. Si son père l’aimait, il essaierait de comprendre même si cela lui paraissait impossible de lui faire entendre raison. Quelques jours auparavant, elle avait prit la décision irrévocable d’obéir jusqu’au bout à la volonté ferme de son père et puis l’amour volant comme par miracle cette nuit à sa fenêtre, l’amour seul lui avait ouvert les yeux. Non, même par amour pour son père, elle n’avait pas à se sacrifier. Pendant plus de trente ans, machinalement, elle avait accompli le destin qui lui avait été imposé. Bien sûr, elle était bien plus libre que les autres femmes de condition, vouées à des mariages arrangés, sans amour et censées donner le bon exemple devant le Monde. Elle, Oscar, avait mené une vie d’homme certes discipliné mais lui permettant certaines libertés interdites aux femmes comme boire de la bière dans une taverne, se battre, prendre d’importantes décisions. Mais elle avait dû renoncer à l’essentiel, à sa nature de femme faite pour aimer et être aimée.

Fersen lui avait déjà fait part de son intention de l’enlever à cette vie militaire, de peur de la perdre définitivement, comme s’il avait la prescience d’une menace mortelle. Non cette fleur délicate et sauvage, n’était pas faite pour se salir les mains, des mains si fines et risquer sa vie à chaque instant. Même si elle était le plus courageux et le plus fort des hommes parmi les hommes, elle devait redevenir mademoiselle Oscar de Jarjayes et qui sait dans ses espérances, Madame Oscar de Fersen. Bien sûr, il n’avait pas encore de projets d’avenir très précis en tête, c’était prématuré d’organiser un futur à deux, mais il savait ce qu’il devait faire, il savait qu’il ne pourrait plus vivre sans elle à ses côtés. Maintenant qu’ils s’étaient donnés l’un à l’autre, ils ne pourraient plus se quitter. Il avait réalisé à quel point Oscar et lui étaient si semblables, tous deux militaires longtemps confrontés à des souffrances similaires. Ils avaient le même tempérament flegmatique en apparence et bouillant à l’intérieur, la même façon de penser, de voir la vie, les mêmes valeurs. Ensemble, ils ne pourraient qu’être heureux, avancer main dans la main. C’était une évidence, Oscar était son âme sœur, son amour, son unique amour.
Il parlerait au général qu’il avait déjà entrevu plusieurs fois lors de ses séjours chez les Jarjayes. La douce et tendre madame de Jarjayes comprendrait, elle si effacée, que pensait-elle au fond ? Et puis avec ou sans leur consentement, il l’enlèverait. N’était-elle pas libre de toute façon ?

Au réveil d’une nuit idyllique, après maintes promesses de se retrouver dans quelques heures à Versailles pour escorter ensemble la reine, puis après, ensemble pour une autre vie, Oscar avait revêtu son uniforme pendant que Fersen repartit de là où il était apparu emportant dans son cœur, l’image d’une Oscar souriante les paupières reposées sur un doux rêve et belle à contempler, les longs cheveux d’or habillant un corps souple et harmonieux.

André ignorait la venue exceptionnelle de Fersen dans la chambre d’Oscar. La dernière fois qu’il avait vue sa chère Oscar, elle paraissait triste, le regard désarmé, fuyant. Elle lui avait très peu parlé la veille, prétextant un mal de tête. Il s’était douté qu’un incident survenu au bal était la cause de cette détresse muette mais palpable. Et puis, aux écuries, le lendemain, il avait trouvé une Oscar calme et étrangement souriante, sereine. Evitant de la questionner pour ne pas indisposer son amie devant être uniquement concentrée sur les dispositifs de sécurité assurant la protection de la reine, il se posa néanmoins de nombreuses questions sur cette humeur changeante, lunatique. Heureusement, pour lui, il était loin d’imaginer cette nuit d’amour intense entre Oscar et Fersen car même résigné à taire son amour, la souffrance n’aurait pu s’empêcher de venir cogner à la porte de son cœur agonisant dans les affres de la jalousie cachée et de la torture.

Ils se retrouvèrent ainsi tous trois à Trianon quelques heures plus tard, André près d’une Oscar au regard de béatitude adressé à un Fersen très réceptif. Fersen avait tenu lui aussi à accompagner la reine et lui témoigner un dévouement assidu et sincère, un dévouement à la couronne absolutiste de France en ces temps changeants et suspicieux de tout.

La berline où était confortablement installée Marie-Antoinette, commença à rouler tranquillement entourée de Fersen, d’André, d’Oscar et ses troupes. Marie-Antoinette se retourna une dernière fois pour voir disparaître son cher havre de paix où s’étaient écoulées d’heureuses années. Ils arrivèrent dix minutes plus tard devant le canal du château quand soudainement, un homme à cheval surgissant de nulle part, se dirigea précipitamment en direction du cortège, brandissant un revolver tout en hurlant férocement, le regard hagard, les yeux injectés de sang, « mort à l’autrichienne, mort à l’autrichienne !!! »

Oscar, immédiatement, réagit en ordonnant à Girodelle et ses officiers de canaliser l’assaillant. Mais avant que les officiers ne parvinrent à arrêter l’agresseur, celui-ci rapidement pointa son pistolet prêt à charger en direction de la reine effarée, paniquée devant cet homme qui voulait sa mort. Il réussit à tirer trois coups à bout portant et s’enfuit. C’est avec effarement, dans un cri vain d’impuissance que Fersen et André virent Oscar tentant le tout pour le tout, désespérément se précipiter au devant de la reine faisant ainsi barrage de son corps, les bras écartés, le regard grand ouvert. Consternés, paralysés par l’effroi, ils la virent tomber à terre la main droite sur la poitrine, sur son cœur.

Fersen dans un cri de rage et de démence, poursuivit le monstre armé suivi d’une partie des troupes de la garde royale et réussit dans son désir brûlant de vengeance à le blesser mortellement pendant qu’André livide, blême et la reine les yeux remplis de larmes, s’agenouillèrent autour d’Oscar qui respirait encore faiblement, économisant son petit reste de vie dans un souffle haletant. Les officiers sous le choc baissaient la tête, les yeux rivés vers le sol, anéantis par cette terrible tragédie. Non, c’était impossible, pas leur colonel, cet homme si fort et vaillant qui leur semblait invulnérable, immortel, « Non, non, non, pas lui » Pensèrent certains, les mains crispées sur leur tête affligée, les coudes en avant, s’arrachant les cheveux ne pouvant y croire.
Les balles avaient perforé inéluctablement ses poumons ne lui laissant aucun espoir de survie. Girodelle était parti chercher un médecin même si en examinant furtivement les blessures de son colonel, il avait tout de suite compris que l’espoir à tire d’aile s’était enfui. D’un signe de tête, il fit comprendre à la reine et à André que c’était fini….

« Majesté, vous êtes en vie, je je je ne me serai jamais pardonnée s’il vous é était arrivé quoi que ce soit…. Si si si ce monstre vous avait blessée. » balbutia Oscar.

 « Tais-toi Oscar, ne parle pas. On est allé chercher un médecin, ce n’est rien. Tu vas voir, tu vas t’en sortir Oscar. Tiens le coût, je t’en prie. » lui répondit André à peine audible.

Marie-Antoinette pleurant lui prit la main et la baigna de ses larmes  

 «  Oh très cher Oscar, mon cher Oscar, mon fidèle ami, quelle abnégation, quel dévouement mon ami !!! Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi. Vous allez vivre Oscar, il faut vivre, je vous l’ordonne moi votre reine !!! »

« Oh oh votre majesté, je n’ai fait que mon devoir !!!! » Puis regardant André, Oscar lui adressa ces paroles si douces, enveloppées déjà d'un voile obscur et profond.

« André, pardonne-moi !! Je me sens si faible, si épuisée, je ne vois presque plus clair, est-ce déjà la nuit ?? »

Puis se reprenant : «  Mais il faut que je parle. André, André écoute-moi s’il te plait sans m’interrompre. Je veux que que tu dises à mon père que je je l’aime Andrrrrré. Père, Père !!! J’ai fait mon devoir. Je je peux partir avec Fersen maintenant, je suis libre. André, mon ami, merci merci pour tout Andrrrrrrrré. Il te te faudra continuer ta vie sans moi. Il fait si noir, j’ai froid !!! Je ne vois plus le soleil. Fersen, Fersen où êtes vous ??? »

André dans une fureur désespérée, le regard amer et dévasté, anéanti, les larmes volant sur la poitrine désolée d’Oscar: « Pourquoi lui Oscar ? Qu’à t’il fait pour mériter ton amour ?? N’ai-je pas toujours été auprès de toi, ton seul ami. Oscar, non pas lui !!! Souviens-toi de notre pacte ??? Nous resterons toujours ensemble toi et moi, unis à la vie à la mort toujours, n’est-ce pas Oscar, n’est-ce pas ? »

« Pardonne-moi André, André pardonne-moi !!!! Fer sen… ».

Ce si tendre nom déjà coupé en deux, séparé à jamais par les ténébres...

Fersen qui était revenu, pâle, chancelant, défait, le regard embué d’un brouillard sombre s’était empressé auprès d’Oscar, André fébrile et effondré lui laissant sa place tout en ne la perdant pas de vue, voulant la voir, la contempler jusqu’à son dernier souffle.

Fersen, anéanti lui prit délicatement les mains puis les baisa dans un élan passionné murmurant des mots désespérés mais qui veulent y croire malgré tout, malgré l'évidence des derniers instants.

« Oscar, je suis là, ne vous ai-je pas dit que je serai toujours là pour vous, à vos côtés et que jamais je ne vous quitterai. Vous êtes ma vie, ma moitié, mon âme, alors vous n’avez pas le droit de partir, pas comme ça. Vous êtes si jeune, si pure, si belle, si brave. Mais il arrive ce docteur ?» Dit-il d’une voix éraillée entre deux convulsions de cœur

« Fersen, Fersen non arrêtez !!! Je suis heureuse vous savez !! Oh Fersen, j’arrive à vous voir, oui je vous vois mon ami, mon amour. Je je suis heureuse car j’emporte avec moi pour toujours le souvenir d’un menuet si merveilleux, j’emporte votre amour, notre amour d’une nuit éternelle. Je dois partir mais j’emmène vos regards. Je veux votre bonheur, je veux que vous soyez heureux, vous vivrez pour moi n’est ce pas ???

« Je vous le promets mon Oscar chérie, ma belle inconnue du bal. Je suis à vous et je vous en réitère le serment. Comment vais-je vivre sans vous ? Ne me laissez-pas » Dit-il dans un dernier sanglot.

« Adieu…Adieu….Fersen, Fersen, Fersen, Oh Fersen, mon ami….Je vous aime….. »

Oscar ferma les yeux puis dans un sourire serein expira. Son cœur venait de s’arrêter sur ces trois mots. Non le printemps n’existait pas puisque la rose son symbole, la reine de toutes les fleurs venait de s’envoler à jamais. L’hiver désormais s’installerait dans les cœurs toute l’année, une seule saison survivrait aux autres, privant l’éclosion des fleurs, assombrissant le ciel de moroses présages.

La mort n’était pas cet abîme profond et obscur où reclus à jamais on appelle inutilement en vain, non la mort était belle et accueillante puisqu’elle se présentait sous le visage de l’être aimé, le visage de Fersen.

A suivre...

La symphonie hivernale : Lady Oscar chat 7-9

Publié le 19/04/2008 à 12:00 par ceres
7) Une longue attente

Revenons un peu en arrière…
Oscar ce soir de décembre 1787, demanda à l’intendante de lui confectionner une robe afin de se rendre au bal du Château. Aussitôt, la vieille femme qui espérait secrètement que sa jeune protégée qu’elle avait élevée, redevienne un jour celle que la nature avait fait naître, mit toute la demeure des Jarjayes en émoi. Enfin, sa chère petite Oscar consentait à se laisser dominer par une nature féminine, fine, féline qui était réellement sienne depuis sa naissance mais refoulée par la volonté impitoyable du destin. Mais que lui passait-il par la tête ? Quel était ce revirement soudain ? Pour qui ? Pourquoi ?

Les réponses importaient peu à l’intendante, son rêve allait juste se réaliser et compenser une attente qui n’attendait plus vraiment : celle de voir la plus fraîche rose de Versailles enfin s’ouvrir, s’épanouir dans la rigueur d’un hiver recouvrant de neige les toits des maisons, les terres en jachère appelant des jours meilleurs pour redonner de la vie fertile, de l’espoir à des sourires résignés.

Les autres domestiques de la demeure, entendirent dans la chambre d’Oscar, pour leur première fois de leur vie, un tel vacarme de langues déliées en brouhahas et de petits pas trotteurs enjoués, qu’ils s’étaient arrêtés de travailler pour écouter ce tapage de chiffons, de pieds et de mains en bataille, voulant être témoins de la transformation du jeune colonel androgyne en une femme délicieuse et apprêtée.

Après maintes retouches de sa tenue et de ses cheveux finalement retenus en un vaste chignon en tresse par un diadème en saphir sur la tête, laissant juste de chaque côté, retomber une longue boucle en or, la jeune femme fit son apparition en haut d’un royal et vaste escalier paré d’un tapis rouge vif couvert d’entrelacs en or. Les domestiques et André qui attendaient impatiemment l’entrée magistrale de la dernière-née des Jarjayes, s’étaient bousculés, se chamaillant pour avoir la meilleure place de spectacle, accoudés béatement aux rampes cirées de l’escalier.

Quelle ne fut pas leur surprise quand ils virent descendre la Grâce, la plus belle de toutes les créatures dont on ne soupçonne pas l’existence ! Oscar était si belle, surprenante, inattendue, que tous les spectateurs transformés en admirateurs frénétiques à ce moment là, ne purent ouvrir les lèvres pour prononcer un mot. Seuls leurs yeux grand écarquillés, témoignèrent de leur saisissement à la vue de cet ange blond auréolé d’éclat lumineux et aux contours si délicats, revêtue d’une divine robe blanche aux rutilantes étoiles satellites de sa beauté vénusienne, poursuivant harmonieusement les lignes de ce corps parfait.

André peux-tu faire atteler la calèche et me conduire à la réception ce soir ? » Dit-elle sur un ton peu assuré et hésitant.

Malgré les exclamations de surprise que sa tenue élégante produisit, elle se sentit un peu mal à l’aise dans cette robe et ces escarpins auxquels, elle devrait s’habituer. Elle n’avait pas l’habitude de vivre en femme, de réagir comme une femme du moins extérieurement, mais elle assumerait jusqu’au bout malgré son manque d’assurance.

André sous le choc de la beauté féminine d’Oscar, avait deviné les raisons de ce changement brutal d’identité. Sans broncher, tristement, prépara les chevaux destinés à mener la belle au bal.
Il la conduisit comme on conduirait une reine dans un palais aux multiples trésors, passant par les endroits les plus agréables, invitant ainsi la jeune femme à contempler de beaux paysages sombres et brillants habillés de blanc, évitant les cailloux au bord des chemins.

Mais quand Oscar descendit du carrosse dans sa robe liliale, sa robe de neige reflétant une infinie d’étoiles en cristal, pour se rendre à la danse, déjà ailleurs, elle ne put voir le regard accablé de son ami ni toute l’admiration transie dont il la poursuivit jusqu’à ce qu’elle disparût dans cette foule élégante d’éventails, de diadèmes et de rubans colorés.

Il l’attendit longtemps cette nuit-là, insomniaque et silencieux en apparence, car dans son cœur, ce furent des bruits incessants, des chuchotements, des murmures, puis des cris, des hurlements insupportables au fur et à mesure que son imagination lui infligeait l’image de son Oscar enlacée dans les bras de cet autre.

Etait-elle avec lui ? Que faisaient-ils ? Fersen, l’avait-il reconnue ? Pourquoi, lui n’était-il pas noble mais juste un simple roturier, juste son ombre à elle, prête à l’enlever dans l’obscurité de son amour ne demandant qu’à vivre au grand jour, au soleil ? Qu’avait-il de plus que lui, ce Fersen, ce suédois, ne serait-ce que la haute et noble naissance, cette injustice de la vie qui vous fait naître soit pauvre, soit riche, tout ou rien ? Si sa condition avait été différente, l’aurait-elle aimé, l’aurait-elle regardé ? Ce soir pour la première fois de sa vie, il l’avait vu comme il la rêvait depuis tant d’année, en une femme belle à mourir, une femme amoureuse, radieuse dans sa robe de bal. Qu’aurait-il donné pour que ce désir de féminité, cette grâce magnifique s’adresse à lui, se donne à lui ! A travers ses larmes nocturnes, il était heureux et malheureux à la fois de cette transformation incroyable de l’homme impitoyable en une femme splendide. Il l’avait tant espéré ce changement ! Il l’avait tant espéré…Pour lui…Ce changement de toute une vie !

Il tortura son esprit déjà bien tourmenté toute cette nuit blanche dans ses draps froids soudainement décorés par tous ces points d’interrogation tentant de se réchauffer. Il se la représentait dansant avec Fersen, le contemplant comme il aurait voulu qu’elle le regardât, lui si pauvre qu’il fût. Il avait comme point commun avec Oscar d’avoir été confiné à la place de l’éternel second pendant des années, cette place de confident, secrètement meurtri d’un amour en coulées laviques sur son cœur, caché, dissimulé au plus profond de ses entrailles. Pendant des années, il avait espéré juste un regard attendri, aimant, venant se noyer dans le sien à la couleur verdoyante d’un été perpétuellement en éveil. Mais la plus belle des roses n’avait pas le cœur pour s’enraciner en reine dans cet été vivant de fleurs prêtes à éclore, à s’incliner devant elle, qui préférait survivre dans un hiver enneigé de flocons en perles irréelles et sinueuses sur la joue endolorie d’un amour vain.

Cette perle de neige préférait perdre ses pétales d’hiver sous un soleil sibérien malgré ses rayons n’arrivant pas à réchauffer un cœur en demandes, un cœur en attente. Des pétales répandus, perdus en chemin sur l’attente d’un lendemain heureux, encerclés par un espoir souhaitant au-delà de la survie, exploser, s’affirmer, se convertir… André attendit, comptant les heures, les minutes, les secondes vespérales uniquement concentré sur ce calcul précis et inutile du temps qui passe dans le décor de méandres de tièdes larmes réduites déjà à la tombée du visage, en cendres. André minutieux dans le décompte précieux du temps, immobile, attendit dans la folie de l’ignorance, dans la folie de la désespérance… Il n’attendait presque plus rien…Juste son retour….

Oscar, elle aussi avait attendu pendant neuf ans le retour de Fersen, tremblant à chaque heure que la guerre, de ses ravages sanglants, ne le lui enlèvent à jamais. Elle voulait revoir son visage, ses yeux, ses mains, son corps, son être, l’entendre, le toucher du bout du regard. Elle aussi, pendant d’interminables nuits, l’avait attendu, cherché dans ses rêves. Avait-il pensé un peu à elle pendant toutes ces années ? Même en tant qu’amie, que confidente, avait-il eu une fois une petite pensée pour elle dans un coin de sa tête ?

Et puis quand il revint enfin ce jour ensoleillé d’octobre, un instant elle oublia toutes ces journées, ces mois, ces années d’attentes qui ne voyaient pas le fond du tunnel, cherchant désespérément le jour à tâtons. Que s’était-il passé à ce moment dans la tête de la jeune femme vivant depuis toujours comme un homme au regard froid immuable, imperturbable, impénétrable ? Disparue dans les profondeurs d’un abîme ténébreux, sa joie refit surface à la simple vue de la lumière surgissant d’un coup comme par magie. Pendant des années, dans l’aven profond de sa peine, ses veines en pleurs autour de son cœur, avaient continué leur chemin de vie dans ce corps troublé par les transformations de sa féminité longtemps occultée.

Fersen lors d’un entraînement matinal à l’épée, lui parla de ce bal à la cour ce jeudi en neige du 27 décembre de l’année 1787, de son intention de revoir la reine, où du moins juste l’entrevoir une fois pour s’assurer qu’elle allait bien. A ce moment, qu’aurait-elle donné pour que son cœur douloureux s’arrachât de son corps pour frapper à la porte du sien afin de s’y réfugier, s’y échouer comme une sirène sur le sable fin épuisée par une nage sans fin ?

Qu’avait-elle à perdre de toute façon si ce n’est que cette amitié pesante ? Elle voulut qu’il la vit au moins une fois désarmée, débarrassée de cette toile infranchissable que son père avait tissée à la naissance et qu’elle avait continuée d’agrandir tout le long de sa vie. Elle voulait qu’il voit Oscar, la femme fragile, douce et amoureuse et non plus l’homme certes beau comme Adonis mais viril, froid et charismatique. Le jour du bal étant arrivé, en attendant que l’intendante lui confectionnât sa robe, elle se reposa assise sur le lit de sa chambre, le regard d’océan noyant un horizon hivernal. A quoi allait-elle ressembler dans ce nouvel accoutrement ? Serait-elle à l’aise dans cette tenue inconnue pour elle ? Lui plairait-elle ? La remarquerait-elle où serait-elle encore obligée d’assister aux retrouvailles de Cupidon et de sa dulcinée ? Tous ces points d’interrogations envahissant l’horizon nuageux expirèrent dans un soupir quand l’intendante appela la jeune femme pour essayer sa tenue de bal.

Le vendredi 28 décembre de la même année, le devant de la robe de la nuit fit peu à peu une demie rotation pour laisser place à une robe de jour baignée dans une rosée glacée, gelée. L’aube cornaline pâle et fragile après quelques longues heures d’un repos mérité se leva dans le vent frileux et dans une attente remplie de points d’interrogation de suspension...


8) Cupidon seul lance la flèche

« Cupidon seul lance la flèche
Redoutable au cœur du guerrier
Et seule celle qui blesse saurait guérir la douleur »

Ce 28 décembre 1787, Marie-Antoinette était penchée sur le berceau vide de sa deuxième fille, caressant les langes royaux du petit ange parti pour toujours dans un éternel voyage dans les cieux. Ce beau bébé né le 09 juillet 1786, Marie Sophie Béatrice, aux grands yeux bleu turquoise et vert chrysoprase avait été pendant onze mois, une source de bonheur et d’amour pour la souveraine désormais éplorée. Après la naissance de Madame Royale en 1778, elle avait mit au monde deux fils qu’elle chérissait plus que tout, l’aîné Louis Joseph né le 22 octobre 1781 pour sa fragilité et le cadet Louis Charles né le 27 mars 1785, pour sa vivacité. Elle passait de longues heures dans le jardin de Trianon, son paradis d’évasion, en compagnie de ses fils bien-aimés. Elle oubliait son rôle de reine dans ce refuge champêtre, troqué contre celui de d’hôtesse et de mère aimante, attentionnée envers ses deux fils, jouant de longues heures avec eux, riant, courant dans le jardin.

Marie-Thérèse dite Madame Royale, l’aînée des enfants de la reine, se sentait un peu délaissée par sa mère, orpheline d’amour que sa dernière donnait à ses deux fils. Les garçons de la couronne depuis toujours étaient chéris, assurant la transmission du pouvoir royal de génération en génération et captivaient donc toute l’attention de leurs majestueux parents.
Presque abandonnée à elle-même, tristement solitaire et fragile, Marie-Thérèse en manque d’amour maternel, passait des heures dans un monde imaginaire où elle cristallisait la réalité, emportait avec elle dans ses rêves, seule la beauté d’un monde chahuté, basculé dans les tourmentes humaines. Dans ce monde où elle y mettait beaucoup de magie, beaucoup d’elle-même, sa mère la berçait, attentionnée, s’intéressant à son univers peuplé de fées et d’animaux sur des airs de musique d’enchantement. La petite fille pleurait souvent toute seule dans son lit, cachant sa peine dans l’obscurité de la nuit, son chagrin d’être reléguée au second plan dans l’affection de sa mère, non que celle-ci ne l’aimât mais faisait peu de cas de son enfant au visage livide, terne et au sourire mélancolique. Pour fuir ses larmes, Marie-Thérèse s’envolait dans son refuge onirique et souhaitait y demeurer toujours en éternelle enfant innocente même si pour son jeune âge, elle était déjà bien consciente des vicissitudes félonnes de la vie.

Parfois seule, la châtelaine de Trianon, le visage tragique, demeurait dans le Temple de L’amour où pour un temps elle avait rangé tous ses maux orageux dans la boîte de pandore. L’amour en marbre blanc occupé à tailler son arc, instrument visant les cœurs fléchés, l’accueillait dans une rêverie mélancolique appelant silencieusement l’être chéri à la rejoindre.

Puis les deuils, d’abord de sa mère en 1780, puis de sa dernière fille en ce mois vernal de juin 1787, ainsi que la santé délicate du dauphin, l’aidèrent à mûrir, assagie dans son désir de frasques luxuriantes et d’émancipation. Si elle vivait toujours recluse dans son domaine de Trianon obstinée dans la pérennité de son intimité, l’expression de son visage avait changé, rendant cette femme insouciante si jolie et coquette jadis, plus belle, plus raisonnable à la physionomie grave.

Mais il était trop tard pour cette reine en deuil, de regagner la faveur de son peuple accablé de misère, la haïssant à travers de virulents pamphlets et de grossières caricatures. A la fin d’une terrible méprise en 1786, connue sous le nom de « l’Affaire du collier », la reine pourtant innocente et étrangère à la duperie machiavélique et cupide d’une aventurière comtesse de La Motte, perdit tout crédit auprès de son peuple, son image ainsi flétrie et piétinée à jamais. Le cardinal De Rohan appartenant à la très ancienne et illustre maison des Rohan tirant son origine des anciens souverains de Bretagne, devint la grande victime du stratagème venimeux de La comtesse de La Motte et de ses complices souhaitant par-dessus tout s’enrichir. Déjà méprisé par la reine le poursuivant d’une vindicte apparente, souveraine aimée à laquelle il avait cherché à plaire, le cardinal De Rohan très populaire fut exilé dans son abbaye de la Chaise-Dieu en Auvergne par décision royale même si le parlement l’avait innocenté et acquitté le 31 mai 1786. Cette sentence irrévocable aliéna une partie du tiers et de la noblesse contre Elle.

Ces récents malheurs et le mépris affiché des Français, la rapprochèrent de son mari Louis XVI qui commençait à faire appel à elle dans les affaires politiques du Royaume. La reine, étourdie dans les plaisirs légers, rebutée par les questions sérieuses de gouvernement, pour la première fois de sa vie allait devoir prendre des décisions primordiales pour le maintien de la paix à l’intérieur de son royaume et la stabilité de la monarchie absolue dans ce siècle où les Lumières défiant l’obscurantisme, faisaient naître des idées abracadabrantes et modernes dans les esprits.

Les récoltes très mauvaises, plongèrent le pays dans un marasme économique et financier difficile à enrayer. Les finances se portaient très mal, épuisés par la participation de la France aux guerres et le trou creusé par le désir de magnificence de la reine, de sa générosité légendaire par la distribution de confortables pensions à ses amis courtisans couverts d’honneurs sans mérite.

Le 28 décembre 1787 au lendemain du bal, la reine apprit le retour de Fersen. Toute sa joie effondrée dans la souffrance, dans la disparition d’êtres chéris, réapparut comme le soleil aux premiers bâillements de réveil de l’aube.
Fersen encore tout bouleversé de la soirée du bal où une inconnue avait emprunté dans un regard enflammé, son cœur vestige des amours tourmentés, demanda une audience pour être reçu à Trianon. Marie-Antoinette les yeux brillants d’espoir, accepta de le recevoir dans son antre champêtre intime.

Mais parfois lorsque l’on a perdu un être cher qu’on pensait ne plus jamais revoir, le flambeau de l’amour des premiers jours, des premières années, ne vacille plus forcément d’un feu vif et rutilant.

Lorsqu’ils se revirent quelques jours après le bal, si l’émotion était au rendez-vous, leur amour de jeunesse s’était éteint depuis longtemps certainement dans l’écoulement de l’horloge temporelle, la danse circulaire et éternelle des saisons et dans les événements tragiques poursuivant leur existence. Leurs êtres avaient pris deux chemins différents pour mieux se rejoindre dans ce labyrinthe de maux mais ce qu’ils retrouvèrent les étonna : une amitié sincère et solide qui n’était pas prête de se rompre. Ils se croyaient encore amoureux comme aux premiers jours avant ce face-face tant espéré et ils se retrouvaient même si amers de cette découverte inattendue, amis.
Fersen qui avait conscience du mépris des sujets de Marie-Antoinette à son égard, voulut la mettre en garde, ayant déjà la prescience d’un danger imminent. Cupidon avait repris leurs flèches solidement plantées pendant de nombreuses années dans leur cœur dorénavant guéri.

Fersen agenouillé : « Majesté prenez garde à la colère de votre peuple qui menace de monter sur Versailles, fatigué par la faim et affaibli par les épidémies, la précarité d’une vie misérable. Ecoutez-les, car ce sont eux qui chaque jour produisent les véritables richesses de ce pays, en labourant la terre durement, fabriquant, concevant, les matières que vous revêtez chaque jour, les mets raffinés que vous mangez, le mobilier dont vous jouissez à chaque instant. Revenez à Versailles où est votre véritable place de reine ! Vous vous devez d’être présente en votre royaume aux côtés de votre époux. Eloignez-vous de vos amis qui profitent grandement, sans scrupules de vos largesses, du clan Polignac en particulier « ces alentours dévorants » comme les nomme l’ambassadeur autrichien, le comte de Mercy. Votre majesté, je suis de retour pour vous servir, devenir vos yeux, aider votre conscience de reine à s’épanouir pour éteindre le brasier d’un mécontentement populaire croissant. Pour votre sécurité, votre vie et au nom de cette amitié qui ne s’éteindra jamais, je vous en conjure votre majesté, écoutez-moi ! »

Au nom de leur ancien amour si fort estampillé à jamais dans le souvenir et de cette nouvelle amitié indéfectible, il voulait la protéger, faire un rempart de sa vie pour elle, la servir toujours.

Marie-Antoinette : « Mon ami, vous avez toujours été d’un grand réconfort pour moi, faisant preuve d’une loyauté qui n’a jamais failli à mon égard. Sans vous, votre bonté, votre délicatesse et votre soutien, je me sentais perdue en proie à ces vautours de courtisans n’attendant que ma chute précipitée dans le gouffre le plus sombre, sans espoir de soupirail sauveur. Avec votre présence à mes côtés, je me sentirai plus forte, plus vindicative pour affronter les rafales funèbres qui soufflent sur nos destinées. Fersen, je suivrai vos conseils, je reviendrai à Versailles. »

Fersen partit le cœur à la merci de toutes sortes de sentiments contradictoires. D’un côté, il se sentait déboussolé, dérouté, désemparé de l’envol à jamais de son amour pour cette reine qu’il avait tant aimée, chérie, adulée dans son cœur si longtemps et d’un autre côté, ses pensées de manière obsessionnelle, étaient habitées par la belle inconnue du bal. Il voulait la revoir, danser à nouveau avec elle pour une valse éternelle. Un nouvel amour chassant l’ancien, le tenaillait du plus profond de son être.

Ainsi Cupidon avait décidé du sort de cet amour impossible entre la reine et le Suédois, le philtre du temps n’ayant plus d’effet sur leurs cœurs jadis désespérés de se quitter. La Didon de Trianon avait attendu, espéré longtemps en tragédienne noyée dans le faste, le retour de son diplomate suédois d’Enée, puis lorsque ce dernier enfin était réapparu, les chaînes de leurs cœurs s’étaient brisées enfin délivrés de leur assuétude amoureuse.

9) Père et fille

Ce vendredi 28 décembre, tout comme Marie-Antoinette était penchée rêveuse sur le berceau vide de sa fille, Oscar elle était penchée sur les souvenirs de la veille, les yeux fermés sur l’oreiller. L’aube paresseuse n’était pas encore levée ce qui donnait le loisir à la jeune fille de se laisser aller à la rêverie sur son lit.
Quelques heures auparavant, elle était dans ses bras, heureuse à oublier le temps, à oublier sa condition quotidienne de colonel de la garde. Elle avait laissé dans un regard amoureux, son cœur s’exprimer, se donner dans cet élan féerique dans un cadre somptueux. Elle n’avait pas eu froid dans ses yeux à lui. C’était comme si elle y avait toujours vécu venant y puiser la force nécessaire de vie. Les mains chaudes du suédois dans les siennes si menues les avaient unis dans une quête d’amour heureux, inépuisable prenant sans cesse sa source dans leur cœur.

Elle n’avait pas rêvé, ce regard, était celui d’un homme fou d’amour, non qu’elle y connût grand chose en l’amour réciproque mais cette chaleur qui l’avait enveloppé pendant la danse, ces flammes si vivantes dans les yeux brûlants de Fersen. Si l’un se noyait dans les prunelles océanes de la plus belle femme du bal, l’autre, la belle brûlait, sous les flammes rutilantes des yeux de l’homme surnommé, « l’iceberg élégant ». Cela ne pouvait être une illusion. Même en rêve, on ne vit pas ce tel déluge des cœurs tendant à se confondre, on ne vit pas cette magie en poussières d’étoiles qui vous propulse dans un monde où seul l’amour a sa place. Cet instant d’éternité où l’on se livre à l’autre complètement dans un regard chargé de promesses heureuses, pour rien au monde, elle n’aurait voulu l’échanger. Si court que fût ce moment en réalité, il avait été à elle, il lui avait appartenu juste en un vent tiède soufflant sur sa nuque, lui susurrant des mots inaudibles, tremblants et balbutiants mais des mots chauds et sincères. Des mots qui lui appartenaient désormais dans son souvenir, qu’elle garderait là enfermés à tout jamais dans le coffre-cœur dont elle seule avait la clé.

Elle se mit à imaginer ce que serait sa vie de femme avec Fersen. Dans son rêve, elle se représentait mariée à lui sans contraintes, libre et loin de cette vie si triste, juste enveloppés tous deux dans la chaleur de leur amour, enlacés à se contempler, à s’effleurer par des regards-caresses. Elle ferait semblant d’être jalouse quand il rentrerait tard. Elle l’attendrait et ne pourrait s’empêcher en riant de lui demander avec qui, il l’avait trompée. Et lui sur le même ton rieur et complice il lui répondrait :

« Mais avec ton sosie mon amour ! Je ne peux te tromper qu’avec toi-même ! Une femme ayant ton doux visage d’ange, ton âme, ton cœur ! »

Oui, rougissant et souriant dans la béatitude, elle se surprit à imaginer ce genre de scène doucereuse et tendre d’amoureux heureux dans un quotidien nouveau, inconnu où elle mènerait une vie de femme mariée. Mais longtemps habituée à vivre dehors dans des conditions difficiles à poursuivre les ennemis de la royauté, à veiller sans relâche sur sa majesté, pourrait-elle s’accoutumer à une vie dans les dentelles, à entretenir un intérieur, à épauler son mari en toutes circonstances ? Pourrait-elle se laisser, elle si fière, dominer par un homme ?

Cependant, même si elle avait vécu le plus beau moment de sa vie, en tant que femme rayonnante dans son amour partagé, une femme épanouie et gracieuse en une nuit, elle devait redevenir Oscar François de Jarjayes non sans regrets, non sans larmes. Par devoir, elle ne pouvait abandonner son poste de Colonel de la garde; elle avait une mission, veiller corps et âme sur la reine qui avait plus que jamais besoin d’Elle, de sa protection. Et puis, ce serait trahir la volonté de ce père qui avait cru en elle, en lui son fils, sa fierté immense reluisant dans ses yeux vifs à chaque fois qu’il la regardait.

Car le général se félicitait chaque jour d’avoir un tel fils ! Il n’aurait pu rêver mieux même si Oscar était née garçon. Non, Oscar régnait seul en maître de la terre des Jarjayes, prenant toutes les décisions importantes au nom de sa famille en tant que chef. Elle en imposait par son éminent charisme, son sens de l’honneur irréprochable. Oscar, tout au long de ces années était devenue, sa seule raison de vivre, sa gloire personnelle, son trophée. C’était lui en son désir d’avoir un fils, qui l’avait fait naître veillant chaque jour sur elle. Il l’aimait son enfant, sa chair, au fond de lui, il la chérissait bien plus que ses cinq autres filles, bien plus que sa femme. Oscar était sa vie.
Oscar était aussi celui qu’il aurait voulu être, un homme glorieux, craint mais respecté, admiré pour ses étonnants exploits légendaires. Oscar était un héros à ses yeux, bien plus que cela que pour n’importe quel autre au monde !

Oscar aimait son père, respectant sa volonté même si pendant des années, elle avait souffert le martyre d’être ainsi l’objet d’un désir arrêté. Avant de découvrir son amour pour Fersen, elle s’était résolument acharnée à tenter de devenir l’homme brave et digne que son père voulut qu’elle fût.
Eloignée de ses sœurs et de sa mère pendant de nombreuses années, son père restait sa réelle seule famille. Privée donc de l’amour de sa douce mère et de la compagnie de ses sœurs, elle avait voulu plaire à son père exauçant ainsi son vœu le plus cher, ne serait-ce que pour exister à ses yeux.

Et puis, Fersen était rentré dans sa vie refusant obstinément de sortir de son cœur même absent et si loin. C’était son cœur de femme qui s’exprimait à travers une mélancolie qu’elle se forçait à cacher. Son père ne s’était aperçu de rien pour son plus grand soulagement à elle, sinon comment aurait-il réagi s’il avait su que le cœur de sa fille, de son colonel de fils battait très fort pour un autre homme et en plus celui réputé pour être l’amant de la reine ? Double trahison alors !!!!

Oscar était abandonnée à son rêve à l’aube d’un éternel recommencement, quand soudain son père fit irruption dans sa chambre, le regard irrité, en feu. Il s’avança, le pas lourd vers sa fille, la tira violemment de son lit sans que celle-ci abasourdie de cette intrusion inopinée, ne pût réagir. Puis d’une main colérique, le visage visiblement agité, il la repoussa durement contre le mur tout en la giflant. La jeune femme sous l’empreinte indélébile de la main glaciale et rêche de son père sur son visage, chancela puis tomba à terre, désespérée de tant de brutalité.

Le général en proie à une forte colère: « Je viens d’apprendre en entendant certains commérages échappés de nos domestiques, que vous avez ridiculisé le nom des Jarjayes, en vous attifant de grotesques nippes et qu’en plus non contente d’avoir fait ça, vous avez voulu vous exhiber ainsi à Versailles, au bal de la cour ! Que vous est-il passé par la tête mon fils ??
Et qu’êtes-vous allez faire, seule en plus, dans cette parade ridicule de courtisans peu scrupuleux ? »

Sans attendre la réponse d’Oscar humiliée et toujours clouée au sol par sa peine tellurique, il dirigea exaspéré, sa rage contre la robe posée délicatement sur un fauteuil, en la déchirant en mille pièces sous le regard consterné de sa fille.
« Et c’est avec ce chiffon, que vous vous êtes rendue au bal ??? Quelle humiliation pour nous !!!! Quel déshonneur, mon fils déguisé en courtisane débauchée et dissolue !!! Je ne peux pas le croire, ce n’est pas possible, je fais un cauchemar !! Pourquoi vous êtes-vous travestie en femme, coquette en plus ??? J’espère que l’on ne vous a pas reconnue, que vous ne vous êtes pas exposée aux moqueries de ces aristocrates qui ne savent faire rien d’autre que de jaser livrés à leur oisiveté ! Mais répondez-moi ? Où est passée votre fierté mon fils ? pourquoi ? Pourquoi ? »

Il déambulait ainsi fou avec sa hargne sectaire et sa horde de pourquoi à ses trousses dans la chambre de sa fille, faisant les cent pas, accablé de chagrin et d’incompréhension suite au comportement étrange selon lui de sa fille. Non son Oscar, n’avait pas pu lui faire ça à lui ! Peut-être s’était-elle déguisée pour accomplir une mission, démasquer un traître en voulant à la vie de la reine ? Où alors était-ce juste un moment de folie curieuse, un jeu peut-être ?
Non Oscar n’avait pas le droit d’agir ainsi, de renier l’éducation qu’elle avait reçue de lui. C’est lui qui l’avait faite, qui avait construit sa renommée. Elle ne pouvait pas l’abandonner, lui à qui elle devait tout, l’honneur, la position, la gloire, le rang !! Elle devait se sacrifier pour sa famille en renonçant à sa vie de femme.

Oscar exsangue était toujours couchée à terre, laissant ses larmes inonder le sol, anéantie, les yeux grand écarquillés suite à cette violence paternelle cyclonique. Elle se sentait impuissante, lasse, renonçant même à formuler une explication plausible d’excuse à son père. Il ne la comprenait pas, il ne l’avait jamais comprise ! Il n’avait pas saisi que c’était pour lui qu’elle avait renoncé à sa féminité et pendant des années à son amour pour Fersen. A quoi bon essayer, la communication était stérile, à l’avance condamnée par ce mur cruel d’intransigeance et d’entêtement ! Une forteresse d’incompréhension et de souffrance mutuelle les séparait désormais. Son père était le seul être à qui elle avait souhaité plaire en sacrifiant sa vie de femme, et voilà que juste une fois à se laisser aller au bonheur tant rêvé, il la repoussait brutalement. Abandonnée, à sa souffrance elle songeait que son père souhaitait son bonheur à lui à travers elle, sans se préoccuper de ce qu’elle pouvait penser, vouloir, endurer.
Son père devant lequel, elle avait toujours plié, ne lui avait permis aucun repos, aucune fantaisie, pensant que s’il était heureux, sa fille l’était aussi. Non il ne cherchait pas à comprendre, cela ne lui était jamais venu à l’esprit d’essayer de lire sur le visage de sa fille, toute la détresse immense dans laquelle elle se perdait de plus en plus. Allongée, fébrilement sur le sol, elle semblait ne pas vouloir quitter sa position, prostrée dans son affliction touchante, laissant l’averse diluvienne de son cœur, l’immerger dans une mer de regrets.

André qui n’avait pas dormi de la nuit, en entendant la voix tapageuse du général dans la chambre voisine, se précipita au secours d’Oscar, le regard chargé de reproches en direction du père de la jeune femme.
Mais le général écartant André de son passage partit en claquant la porte avec virulence, ne pouvant supporter de voir sa chair si faible à terre. Il demanderait des explications plus tard, car à cet instant, c’était plus qu’il ne pouvait endurer.
André partagé entre la douleur et la colère, oubliant lui-même sa propre détresse, prit Oscar dans ses bras, l’entourant de tout son soutien, tout son amour.
Oscar dans son spleen hivernal attendant la renaissance de la vie, lui ouvrit spontanément ses bras et son cœur endolori, touchée par l’attention réconfortante d’André. Comme à chaque fois où elle se sentait démunie face aux épreuves pénibles qu’inflige la vie, il était là comme une ombre loyale à ses côtés.

« Ma pauvre Oscar, ma pauvre Oscar, ma chère Oscar ! Je suis là » Répétait-il désespéré, l’entourant de ses bras protecteurs.

A ce moment Oscar livide dans sa douleur réalisa qu’André avait toujours été là depuis l’enfance pour elle. Oui elle réalisa combien à ses yeux, elle était chère, si aimée, si choyée, toujours protégée. Elle comprit non pas l’amour fou qu’il lui portait, mais le dévouement à chaque seconde de sa vie, toute l’abnégation d’un être prêt à tout pour voir sa moitié sourire, voir le bonheur prendre pour demeure son cœur. Elle comprit dans cette chaleur réconfortante, cette fraternité de tous les instants, à ce moment précis où André risquait de s’attirer le courroux du général en le défiant ainsi d’un regard haineux, qu’il l’aimait et serait prêt à tout pour elle ! Elle se rendit compte que ces dernières années, elle l’avait un peu négligé, trop absorbée dans son amour impossible pour un autre. Elle aussi, elle l’aimait comme un frère qui avait comblé le manque d’amour familial et qui n’attendait rien en retour. Il ne lui avait pas posé de question la veille quand elle était apparue dans sa robe de bal du haut de l’escalier. Non il était resté discret par égard pour l’embarras qu’elle aurait pu éprouver à devoir rendre des comptes sur sa tenue et sur sa soirée.

Oscar réfugiée dans les bras d’André : « Oh André si tu savais !! Si tu savais pourquoi j’ai fait çà !! Si tu savais ce que j’ai enduré pendant toutes ces années !!! »

André tremblant, les larmes aux yeux : « Oui Oscar, je sais. Je sais tout. J’ai toujours su. Mais ne t’inquiète pas, je suis là, c’est tout ce qui compte ! Je suis là et je ne t’abandonnerai jamais, jamais. » Soupira t-il.

La chambre les avait gardés là, immobiles dans les bras l’un de l’autre à pleurer effondrés sous les gifles impitoyables de la vie.


A suivre...

La symphonie hivernale : Lady Oscar chap 4-6

Publié le 29/03/2008 à 12:00 par ceres
4) Trois amours impossibles

A l’âge d’un an, André Grandier perdit ses parents emportés par une terrible épidémie de typhus à laquelle par miracle il échappa, fin de l’année 1755. Sa grand-mère, intendante des Jarjayes et d’un caractère trempé, prit l’orphelin sous sa protection au château de ses maîtres. Le petit garçon s’attacha à la petite fille aux boucles solaires habillée en garçon.

Des privilèges identiques à ceux d’Oscar lui furent accordés. Ainsi, il mangea à la table des Jarjayes et prit les mêmes leçons qu’Oscar. Assidu et bon élève aux cours de maintien, de français, de latin, d’histoire, sa soif d’apprendre n’avait pas de limite.
D’un caractère vif, intelligent et intuitif, il comprenait les velléités humaines échappant à l’esprit des plus éclairés. Au-delà des savoirs théoriques, des connaissances pratiques, il avait appris à lire dans les regards souriants et les sourires éclairés. Dans les cœurs surtout... Il devinait chaque faiblesse, percevait par une écoute attentive, la détresse surtout si celle-ci n’était pas palpable et fouillait les moindres recoins sombres des âmes égarées.

Roturier de naissance, il mena une vie de noble aux côtés de son éternel camarade de jeux, Oscar. Sa présence était autorisée dans les réceptions mondaines des Jarjayes. Pourtant il savait d’où il venait, quelle avait été l’existence de ses parents laboureurs, habitués à une vie misérable et cela, il ne l’oubliait pas. Il ne l’oublierait jamais. Les Jarjayes ne le traitaient pas non plus comme l’égal d’Oscar, voyant en lui, le compagnon idéal dans les jeux solitaires de leur fille éloignée volontairement de ses sœurs.
Oscar et lui ne se quittaient jamais, inséparables rires résonnant dans les communs des Jarjayes, ils pensaient défier par une insouciante jeunesse l’horloge du temps.

« Tu ne me rattraperas pas André ! » Disait l'écho dans un rire bipenne.

« Attends-moi Oscar, ne pars pas sans moi ! » répondait un autre écho

D’un naturel gai et serviable, André choyait Oscar d’un amour fraternel. Malgré sa frêle silhouette, celle-ci manifestait déjà un fort tempérament, habile dans le maniement de l’épée, agile comme un lynx attendant le moment propice pour bondir féroce sur sa proie. Souvent lors d’un exercice militaire, Oscar déterminée, les yeux jetant la foudre, l’emportait aisément sur son adversaire obligé de capituler face aux ronces corrosives de la rose enflammée.

André connaissait Oscar par cœur, l’Oscar de son cœur dont il connaissait chaque humeur, toutes les ombres abyssales prêtes à surgir à tout moment. Il avait partagé avec elle, les maladies infantiles bénignes, les premières chutes à cheval, les petites contrariétés de la vie. Il avait aussi partagé le meilleur comme les fous rires, les bêtises complices, les cabanes dans le parc, les jeux de Robinson, les noëls auprès d’un feu de cheminée à boire du chocolat chaud.
Tous deux étaient liés par un serment d’enfant, celui de ne jamais se séparer et de se venir en aide au premier danger. Ils étaient prêts à donner leur vie l’un pour l’autre.

« Oscar, tu dois me promettre de ne jamais me quitter, d’être toujours mon amie, ma confidente et mon âme sœur. Promets-le-moi Oscar ! »

« Idiot ! Tu sais bien que toi et moi nous resterons toujours ensemble, que nous sommes frères à la vie et à la mort ! » Dit-elle dans un rire.

Puis ils grandirent, Oscar surtout changea devenant plus indépendante et solitaire. Et distante, oui distante... Elle ne se confiait plus à lui, à personne d’ailleurs. Elle avait exaucé le vœu de son Pygmalion de père en devenant capitaine puis colonel de la garde royale. Elle ne quittait plus Marie-Antoinette plus ravissante que jamais, veillant jour et nuit sur la sécurité de cette candide souveraine. Elle assistait malgré une répugnance contenue, aux cérémonials hypocrites d’une cour maniérée, aux bals fastueux, aux promenades galantes dans le parc du château de Versailles. Elle suivait à cheval, la reine dans ses nombreuses sorties nocturnes parisiennes, cette capitale séduisante riche en divertissements.

Cette reine étourdie, était désireuse d’octroyer une vie monotone dans cette immense bâtisse de marbre à côtoyer toujours les mêmes figures lugubres et artificielles, contre quelques heures ardentes, trépidantes de liberté si précieuses. Elle n’hésitait pas à embarquer dans ses folies carnavals, ces bals masqués de l’Opéra, ces soirées éclatantes à la comédie française où au théâtre, le beau colonel respectueux du devoir, et surtout pressé de la servir, Elle.

Lors de ces escapades, elles offraient à des hôtes éblouis, un magnifique tableau de beauté antique pour l’une, statue aux contours délicats et une beauté angélique pour l’autre, si belle dans ses parures scintillantes.

« Regardez, la reine est plus belle que jamais, encore une tenue qui a du coûter chère à son mari ! » chuchotait un courtisan

« Voyez ces diamants, elle rayonne de fraîcheur et de grâce ! » lui répondait une duchesse

« Oh Oscar de Jarjayes, il est si beau et bien fait dans son uniforme, regardez ma chère, j’en ai des frissons ! Que donnerais-je pour une seule danse avec lui ! »

« Et moi donc, je rêve de lui vous savez. Ah si mon mari m’entendait ! »

L’exaltation de ces courtisanes était à son comble quand Oscar passait près d’eux sans leur accorder un seul regard. Plus le colonel était distant, plus ces nobles rêvaient d’engager la conversation avec lui. Une rivalité de bec à ongles sans fin s’engageait entre ces pipelettes en dentelles pour savoir laquelle en première aurait droit à une marque de faveur de ce beau colonel. En vain.

Si en apparence, le cœur d’Oscar se protégeait d’un infranchissable rempart obscur, André depuis toujours en avait deviné, les fêlures, les cassures, les brûlures de chaque instant et plus encore depuis que Monsieur de Fersen était rentré dans sa vie, leur vie à deux. Au départ, ce n’était juste qu’un petit brasier pâle, léger, de vie incertaine mais qui avait au fil des ans avait grandi, de telle manière qu’il était impossible à éteindre. Prisonnière dans le labyrinthe de son cœur, Oscar dans son chagrin d’amour secret, sans s’en apercevoir négligeait André, lui accordant peu d’intérêt. André demeurait son ami, son ombre fidèle mais ses pensées étaient toutes dévouées à Fersen. Où était-il, que faisait-il ? Pensait-il toujours à la reine ? L’avait-il oublié, elle Oscar son ami, simplement son ami ?

André, discret comme une ombre blessée, ne lui fit jamais de reproches, résigné. Perdue dans son rêve d’amour impossible, Oscar fuyait toute compagnie et André n’y échappa pas, André qui avait toujours été là auprès d’elle dans les circonstances les plus noires. Il l’avait aidé à mettre fin aux agissements du masque noir, dérobant à la tombée de la nuit, les bijoux et trésors des aristocrates. Dans une course poursuite, il avait même failli perdre la vue, le masque noir l’ayant blessé gravement à l’œil gauche depuis en convalescence.

Lors d’un duel entre Oscar et le duc de Germain très haut placé à la cour et ami du duc d’Orléans membre de la famille royale, il l’avait entouré de tout son soutien si loyal et lorsque celle-ci bannie temporairement de la garde s’était échappée quelques jours sur les terres de son père prés Arras, il l’avait accompagné, leur complicité d’antan presque retrouvée. Grand et robuste, bien fait, André Grandier était un homme séduisant voilant Oscar d’un regard émeraude attentif. Ses cheveux d’un noir de jais contrastant avec une pâleur de cierge blanc d’un visage soucieux, renforçait cette beauté devenue grave. André pourtant jadis était d’un naturel si joyeux…

Pourtant lui aussi souffrait de la même agonie, de la même détresse à étouffer des hurlements d’amour non partagé. Il ne l’aimait plus comme une sœur, comme une éternelle confidente de chaque heure, chaque seconde. Il l’aimait d’un amour condamné. Elle était si belle, si pure comme une image sans fin défilant dans sa tête, telle une étoile filante gravitant autour de son cœur. Il voulait la contempler éternellement, capturer de ses deux mains, ce magnifique visage pour le presser contre son cœur, la garder tout contre lui, la chérir en l’enveloppant de toute sa fièvre. Il voulait l’emmener dans un voyage sans nuages, sans orages, sans ravages, juste eux deux éperdus à s’aimer, à réinventer l’amour et son ivresse.

Elle était noble, il était roturier, il était un homme et elle aussi, il l’aimait et elle en aimait un autre ; comment lutter, comment vivre après cela ? Il continuait à la seconder dans son devoir de colonel pensant ainsi la protéger, être juste là si elle avait besoin d’une épaule. Si devenir son amant était impensable sauf dans ses rêves les plus fous, il resterait à jamais son ami. Il l’avait juré, ce pacte il ne le trahirait pas. Pendant le séjour de Fersen en la demeure des Jarjayes, il avait deviné le terrible penchant d’Oscar pour son invité. Il avait lu en elle les souffrances interminables qu’elle endurait. Son regard avait revêtu un habit de tristesse qu’il s’efforçait tant bien que mal de dissimuler. A quoi bon puisqu’elle ne le voyait plus. André en voulait à Fersen, responsable malgré lui de tous ces chagrins d’amour, ces maladies du cœur amoureux laissant à chaque fois de douloureuses séquelles. Fersen lui avait pris son Oscar et il ne pouvait s’empêcher de le détester, le maudire tout bas, tout en lui concédant une politesse feinte. A cause de lui, Oscar souffrait et cela le rendait fou. Il ne pouvait rien faire pour lui redonner son sourire sachant d’avance que trop fière pour avouer sa faiblesse de femme, elle nierait de toutes ses forces ses sentiments douloureux. Il se sentait impuissant face à sa détresse silencieuse, lui prisonnier également dans son secret d’amour pour elle.

Alarmé de voir Oscar si malheureuse emmurée dans un silence pesant et dans sa condition imposée d’homme viril, il avait pourtant essayé une tentative d’approche mais plongée dans un mutisme accablant, elle le repoussait.

« Oscar, veux-tu venir t’entraîner avec moi dans le parc, afin d’améliorer ton jeu de jambes. »

« Laisse-moi André, je veux être seule, ne me dérange plus ! » lui disait-elle agacée

« Oscar, parle-moi, tu sais bien que tu peux tout me dire ! D’où te vient cette détresse quand tes yeux croisent ceux de Monsieur de Fersen ? » insistait-il

« Je ne vois pas de quoi tu parles André, je t’en prie, encore une fois laisse-moi tranquille, je ne veux plus te voir. »

Il l’aimait mais pour elle il cacherait son amour viscéral, son amour fou, dans un coffre fort scellé, prêt à s’ouvrir si un jour elle l’appelait, son bonheur à lui étant son bonheur à elle. Ces trois couples d’amour sans cesse, s’effleuraient dans une détresse commune, dans un désespoir que seul le temps si longtemps impuissant pouvait amoindrir pour ne pas dire guérir.


5) Elle

Fersen revint en 1787 après neuf ans d’absence pendant lesquelles deux femmes l’avaient attendu et espéré vainement son retour. Il s’était engagé aux cotés des insurgés dans la lutte pour l’indépendance américaine suivant ainsi le jeune marquis français de La Fayette dans des nouvelles manœuvres d’artillerie et de cavalerie. La France ayant reconnu l’indépendance des colonies britanniques en décembre 1777, soutenait les insurgés en leur envoyant secrètement des munitions, des armes et des navires.

Il avait voulu oublier son amour impossible pour Elle, sa reine. Surtout, il avait voulu donner un sens à sa vie. Peut-être s’il mourait en héros pour une cause juste sur les champs de bataille, elle se souviendrait de lui comme celui qui par amour et par respect pour Elle, avait décidé de sacrifier sa vie.

Mais la vie tenait encore trop à lui et refusa donc obstinément de s’éteindre de ce corps viril, de cette âme endeuillée par l’absence de l’autre, de l’aimée. La vie voulut le garder égoïstement dans la prescience de retrouvailles tragiquement romantiques. La vie défilant comme des paysages alternés de chagrins, de joies, de rires, de larmes, s’accrocha désespérément à lui, s’agrippant de toutes ses forces à un cœur meurtri.

Il vit nombreux de ses amis pendant cette guerre, offrir leur vie à une mort n’ayant que ses bras à tendre pour les accueillir. Mais la mort, elle, lui refusa ses bras, le soulagement d’un repos éternel, le repoussant de la même force que la vie le retenait.

Ces interminables années passées parmi les cadavres de cette révolution sanglante, renforcèrent chez lui ce côté de héros dramatique. Il parlait peu, si on pouvait le faire répondre à une ou deux questions, on ne pouvait en obtenir davantage.

Il pensait à elle sans cesse se demandant ce qu’elle devenait. Etait-elle toujours aussi belle, aussi espiègle que lorsqu’il l’avait quitté quelques années auparavant ? Que faisait-elle ?

Il avait entendu quelques rumeurs désobligeantes sur Elle, reine détestée par son peuple et par sa cour, isolée, capricieuse et peu soucieuse des conditions de vie des Français. Mais il préférait ne pas porter attention à ces discours malveillants, il voulait entendre une autre vérité, son bonheur à elle, donc à lui.

Tout bas, il rêvait d’elle, il se l’imaginait, resplendissante, lumineuse tel un soleil à Versailles illuminant d’un sourire, les cœurs abîmés, enterrés en lambeaux dans les tombeaux de la mélancolie, ranimés soudainement par cette chaleur radieuse et apaisante. Non il n’avait pas oublié ce magnifique visage, cette grâce étincelante, le plus beau joyau du monde à ses yeux, cette façon de danser peut-être pas en cadence dans son souvenir, mais si harmonieuse que seule la musique était responsable de ne pas suivre parfaitement les mouvements, les pas de cette perle brillante et valsant.

« Marie-Antoinette !!! Cette vie sans vous est comme un diamant éteint. Je dois me traîner chaque jour, chaque heure, chaque seconde sans vous, sans votre présence aimante. Vous que j’aime et que j’aimerais toujours ! »

Parfois, il pensait à Oscar, à son étrange destin, il parlait d’elle sur les champs de bataille, louant son courage et sa ténacité à suivre une vie d’homme ordonnée par son père, à sacrifier sa condition de femme, pour obéir fidèlement à celui qui lui avait donné la vie et auquel elle voulait plaire. Il pensait donc à sa belle et captivante amie…Parfois.

Après le traité de Paris le 03 septembre 1783 célébrant la victoire des territoires américains et l’échec du Royaume-Uni, il regagna la Suède auprès de son père tombé gravement malade, s’interdisant malgré son cœur malheureux de revoir la reine. Gustave III, monarque efféminé, d’un caractère violent et lunatique, régnait sur ce pays du froid, entouré de palais et de monuments artistiques, entretenant de très bonnes relations avec la France dont il copiait les usages de cour comme le lever ou le coucher du souverain.

Mais Fersen, n’avait qu’une idée, fuir ce pays austère au climat rigoureux, se sentant étouffé par un monarque corrompu, vivant trop chichement, négligeant ainsi la pauvreté de ses sujets, encourageant les vices les plus honteux, s’attirant le courroux des classes moyennes et menant une politique de double jeu envers ses alliés. Même si Fersen ne le jugeait pas aussi sévèrement, il souhaitait fuir cet environnement inhospitalier, s’éloigner de sa famille, au grand désarroi de cette dernière. En Réalité, il n’avait qu’un objectif, se rapprocher d’elle sans la revoir pour autant. C’est ainsi qu’un matin d’octobre 1787, il arriva sur la terre des Jarjayes.

Marie-Antoinette pendant toutes ses années n’avait pas changé. Elle s’enfermait de plus en plus dans un monde de loisirs et de frivolités chers payés lui valant la haine et commérages de ses sujets, scandalisés par ses dépenses astronomiques et cette vie dissolue non conforme au rôle de reine. Elle accommodait ses divertissements selon les saisons, des balades en traîneaux l’hiver et des spectacles de feux d’artifice, l’été.

De plus, lasse de ce protocole de cour pompeuse et hypocrite, fuyant ainsi les longues séances de doléances de ses sujets, distante d’une époque chargée diplomatiquement par des alliances et mésalliances belliqueuses constantes, la reine, se retira au petit Trianon, chef-d’œuvre néo-classique achevé par l’architecte Gabriel en 1768, cadeau de mariage de son mari. Ainsi, dans cette petite bâtisse de marbre comportant un soubassement, un étage noble et un attique surmonté d’une balustrade dissimulant un toit à l’italienne, elle mena cette vie intime et close, faite de jouissances purement féminines dont elle avait toujours rêvée autour de ses trois enfants, sa seule réelle source de bonheur. La reine rêvait d’embellissements pour son refuge champêtre de Trianon où glaces mouvantes reflétaient tout le luxe intime, floral et multicolore dans lequel en nymphe gracieuse, elle se baignait, de jardins à l’anglaise et pour cela, n’hésitait pas à se servir dans les caisses du trésor, Louis XVI la laissant agir, pensant qu’ainsi elle était heureuse. Les années passant, Marie-Antoinette était toujours aussi fraîche que le jour de son mariage, une sorte de femme-enfant sybarite, désireuse de s’amuser, de jouir de tous les petits plaisirs de la vie qu’une reine ne peut normalement pas se permettre.

A côté du petit Trianon décoré à l’antique sous les ordres de la reine, un théâtre fut construit afin que ses amis et elle puissent jouer des comédies, grand divertissement lui prenant des journées entières. Cette femme, la plus élégante de son royaume, si coquette et menant une vie dissipée parmi des courtisans blasés, aimait jouer, se déguiser, s’enivrer de représentations lui permettant de se glisser dans un autre rôle que le sien, de ne plus être reine. Ah si seulement elle ne l’était pas ! Simplement juste une femme qui se serait enfuie loin de cette existence monotone avec Fersen, juste dans une vie simple et heureuse, une vie à s’aimer, à se perdre dans les bras l’un de l’autre, une vie à s’oublier ! Mais au lieu de cela, tout n’était que désolations, souffrances, espérances dans tout ce faste éblouissant, sans lui, vivant dans son univers idyllique, amnésique, peu lucide des conditions de misère de paysans agonisant de faim tout près de ce paradis, dans leur sombre chaumière où tombait en giboulée, une pluie glaciale.

Une autre âme éprouvait cette même désolation, ce manque de chaque minute, de cet être absent qui par un instant de présence rappelait toute l’éternité d’un sentiment violent d’amour. Nous retrouvons Oscar assise dans sa chambre à fixer l’horizon. Elle le revit après toutes ses années, elle courut vers lui, cette magnifique journée ensoleillée d’octobre 1787.

« Fersen, c’est vous ?? C’est bien vous !! Oh mon ami, comme je suis heureuse de vous revoir après toutes ces années ! Vous n’avez pas changé ! » Disait une voix euphorique

« Ma foi, vous non plus Oscar, vous êtes toujours la même personne téméraire et honnête que j’ai connue. Vous êtes un modèle pour nous tous Oscar ! »

André assista à ces retrouvailles tant espérées par Oscar, silencieux, partagé entre deux sentiments : le soulagement de voir enfin un sourire sur ce visage impénétrable et le désespoir de la voir exprimer un cri d’amour pour un autre juste en prononçant un prénom. Mais il se devait de cacher cette douleur, cette souffrance, il se le devait pour elle puisqu’il la voyait si heureuse. Fersen, lui ne devina pas les sentiments de son amie Oscar à son égard, ses pensées étant toutes accaparées par la reine. Il ne vit pas la transformation d’un visage au regard immobile et terne à une rose sublime s’épanouissant, renaissant à l’aube d’un hiver rude et silencieux. Il ne vit pas le sourire de son amie devenu angélique à son apparition inattendue mais tant rêvée. Pourtant il n’était pas aveugle, juste épris d’une autre, du moins le croyait-il encore ! Oscar rayonnait, sa blonde chevelure au vent, les étoiles hivernales dans ses yeux brillaient comme jamais elles ne l’avaient fait.

Autour d’un feu de cheminée, ils parlèrent longtemps, bien longtemps rattrapant presque neuf années d’absence. Ils avaient tant de choses à se raconter ! Et puis vint le sujet douloureux, il ne put s’empêcher de demander à Oscar des nouvelles de la reine.

« Dites-moi Oscar, est ce vrai ce que l’on raconte ? La reine est-elle si méprisée au point qu’une colère sous jacente gronde et menace à jamais de ternir l’image royale, de frapper très fort en plein cœur du règne de leurs majestés? »

« Les années ne l’ont pas changée, elle vit heureuse, insouciante comme du temps de feu sa majesté Louis XV, plus belle que jamais, retirée à Trianon pour fuir cette cour qu’elle déteste par-dessus tout. Mais en réalité, elle se sent si seule ! Si abandonnée, incomprise, en proie à ces courtisans qui la jugent, la guettent. » répondit-elle accablée

En elle-même en plaintes liquescentes : « Oui, elle se sent si seule monsieur de Fersen, elle pense à vous, elle vous aime à chaque instant, ne pouvant retirer votre beau visage de son esprit, elle vous appelle, elle souffre… »

Sans doute, pensa-t’-elle ses paroles plus pour elle-même, revivant toutes ces années à rêver dans le silence tout en menant ses activités militaires, à répéter les mêmes gestes, les mêmes paroles, les mêmes commandements comme un automate ballotté entre le devoir d’obéissance et le vœu d’être celle qu’elle aurait dû être. Pendant que son bras dictait ses ordres, ses pensées solitaires, ailleurs, étaient en Amérique, en Suède partout sauf là où elles devaient être. Elle désapprouvait tout bas les frasques dépensières de la reine mais se gardait bien de lui donner son avis comprenant la solitude de cette dernière et surtout partageant le même tourment amoureux pour le même homme. L’une avait été choisie malgré elle pour devenir reine et l’autre choisie malgré elle aussi, pour devenir un garçon impitoyable, le plus viril de tous. Si l’une trahissait ce destin imposé pour une patrie à laquelle elle ne devait rien, l’autre le suivait, conformément aux résolutions paternelles prises au premier cri du nouveau-né. Même si elle rêvait de l’amour, elle n’avait pas le droit de décevoir celui qui croyait en elle. Pourtant deux mois après le retour de Fersen, ce soir là de décembre 1787, le 27 précisément, elle en décida autrement….


6) A une passante…

« Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi je buvais, crispé comme un extravagant
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue »

Les bals dans ce Versailles dépeuplé de nobles sous le règne de Louis le XVIème, étaient l’un des seuls divertissements attirant en aimant, une pléthore de courtisans assouvis de tous les plaisirs à la mode, désireux de briller à la cour, réconciliés avec le château et son étiquette, le temps d’une valse d’infinie. La plupart des bals se déroulaient dans une salle expressément aménagée à gauche de la cour royale et donnant sur une galerie pour accueillir de nombreux aristocrates non encore présentés à la famille royale.

Ces courtisans noctambules, assoiffés de prestiges honorifiques et de louanges, rivalisaient en apparats somptueux pour complaire à leurs majestés, revêtant pour les hommes de beaux habits à la couleur de nuit pour que le reflet des étoiles vienne scintiller et rehausser l’éclat fade de ces visages pâles et pour les femmes, des robes copiant la mode du moment, instaurée par la reine du rococo, Marie-Antoinette. Une fois les girandoles endormies, les carrosses disparaissaient à l’aube dans l’oubli de ces fastes étincelants.

Le jeudi 27 décembre 1787, un bal se déroula à Versailles spécialement dans la galerie des glaces au prestige séculaire et conçue par Jules Hardouin-Mansart entre 1678 et 1684, la salle des bals faisant l’objet de travaux.

Reliant les appartements du roi à ceux de la reine, cette royale galerie de lumière, aux mille éclats dorés et argentés, éclairée sur les jardins grâce à 17 fenêtres cintrées se regardant en face d’elles dans 357 miroirs biseautés de 17 arcades feintes, remplissait la tâche très humble d’accueillir les grandes fêtes royales comme les mariages princiers ou les audiences extraordinaires. Les décors peints, réalisés par Charles Le Brun évoquent, par des allégories et des trompes l’œil, tous les plus grands traits glorieux du règne du roi soleil, les épisodes guerriers victorieux et surtout la suprématie totale d’un souverain se suffisant à lui-même.

Une vingtaine de lustres à monture de bronze argenté et orné de cristaux de Bohème, donnait en ces temps de bal, l’impression d’être dans un univers où régnaient des constellations éclairées, des étoiles vivantes et des planètes ensoleillées, parées de feux jaillissant de partout et de nulle part. Dans cette galerie lumineuse, ce soir hivernal de décembre, dansaient des petites noctuelles scintillantes sous le regard attentif d’astres brillants attendant une venue exceptionnelle sous les strass veloutés, apocalyptique tout en contemplant leur reflet céleste dans les miroirs dorés.

Axel de Fersen n’avait pas encore osé se présenter à Trianon même s’il souhaitait ardemment l’apercevoir ou du moins l’entrevoir, pour ne pas dire la voir complètement, juste reprendre en son cœur cette douce et tendre image délaissée à regret neuf ans auparavant, l’image de sa reine bien-aimée, idolâtrée. Il décida pour faire son entrée à Versailles, d’assister à ce bal de fin d’année jour de naissance du quatrième enfant de Mozart, célébrant l’hiver sous un manteau de neige.

Marie-Antoinette, en grand deuil, vêtue de satin noir et violet sombre depuis la décision des cieux de rappeler à eux sa dernière-née, la princesse Marie-Sophie Hélène, ignorait le retour de l’être cher, tant espéré dans ses rêves.
Elle n’assisterait pas à ce bal, n’accueillerait pas tous ces visiteurs Sardanapale, venus spécialement pour la rencontrer, gagner ses faveurs, l’admirer et s’amuser dans l’ivresse. Non elle ne serait pas la reine de la soirée…Le roi lui, peu enclin aux nuits festives, préférant de loin son atelier de serrurerie et ses grandes parties de chasse, du moins, faisait acte de présence, le visage impassible et endormi, pensant déjà au gibier qu’il ramènerait le lendemain, concentré sur ses futures prouesses cynégétiques. Axel de Fersen attendait, sans remarquer qu’il faisait l’objet sous les éventails bavards, de quolibets médisants, de sarcasmes sardoniques dans les alcôves les plus sombres. Il ne se sentait pas très à l’aise, parmi ces charognards insatiables de plaisirs et de bien-être qui n’avaient jamais vécu les souffrances morales et physiques endurées au retour d’une guerre. Une guerre sanglante offrant le terrible spectacle de corps sans vie abandonnés là sur la terre dure et froide. Fersen si sûr de lui au temps de son insouciante jeunesse, se retrouvait dans ce lieu de bals, d’enchantement où tout lui semblait étranger et dépourvu d’intérêt. Ces années de guerre et de souffrances intolérables l’avaient mûri, trop tôt peut-être, le visage doctoral et sombre.

« L’amant de la reine est revenu, voyez donc très cher, il la cherche, il la guette ! Il a l’air inquiet ! Sait-il qu’elle ne viendra pas ce soir ? » Dit un courtisan sur un ton visiblement amusé

« Non, je ne pense pas, sinon il ne serait pas venu. Que vient-il faire en France si ce n’est que pour la revoir ? » lui rétorqua l'un de ses amis


« J’ai appris qu’il était revenu voici deux mois à Paris, sans doute en laissant passer un peu temps, a-t-il voulu faire oublier le motif de son retour ? » renchérit le premier courtisan

Tandis que les violons des musiques de Gluck et de Mozart jouaient inlassablement menuets muets, et sarabandes en demandes, Fersen emporté dans les souvenirs défilant de ces portées de notes dansantes, songeait perdu dans une laconique mélancolie.

Quand soudain, une apparition timide et remarquable franchit le seuil de ce bal décembriste. A sa majestueuse entrée, les sons des violons et des violes du menuet en mi majeur de Luigi Boccherini s’arrêtèrent de jouer, les invités de danser. Non ce n’était pas une illusion, ni un rêve ! Comment nommer cette sublime créature céleste venant on ne sait d’où et pénétrant l’allée de lumière d’un pas leste et gracieux ! La galerie des glaces elle-même ne comportait pas assez de parures et de miroirs pour refléter cette antique beauté à la chevelure des rayons du soleil. Toutes les robes des courtisanes parurent bien ternes, leurs visages insipides à côté de cet écrin de satin blanc et bleu-ciel brillant. Les lèvres peintes en rose vermeil, le teint blanc nacré illuminé d’une douceur angélique, s’harmonisaient au romantisme de yeux aux longs cils de jais inclinés vers le sol. Son cou fin et délicat, ses mains patriciennes, et ses oreilles si menues, dépourvus de bijoux, n’avaient pas besoin de ce superflu flamboyant pour attester une beauté sapide incomparable. Les étoiles en paillettes et en pépites de pierre de lune, d’opales nobles et de saphir, étaient tombées, parsemées harmonieusement sur sa longue robe. Digne d’être l’égal en éclat des déesses pour ne pas dire surpasser la divinité immortellement belle, cette chaste et svelte sylphide, avança modestement entourée des regards admiratifs des hommes et des femmes éblouis.

« Mais qui est-Elle ? Qui est cette beauté ? » Entendit-on plusieurs fois dans des murmures dissimulés derrière les éventails en ivoire, en rejetées de fleurs prêtes à tomber à ses pieds.

Tout d’un coup, Elle leva ses yeux aigue-marine vers Fersen qui lui n’avait pas détaché les siens un seul instant de cette beauté si irréelle et si réelle pourtant et à la vue de toute la cour fascinée, magnétisée, offrit un regard contenant toute la magnifique rosée du matin. Fersen la trouva si belle, qu’il en perdit l’usage de la parole, le cœur serré. Mais de quel paradis vient cette beauté, cette étoile ? Pensait-il à cet instant. Il avait pourtant déjà vécu cet ébahissement inattendu qui prend en otage le cœur sans consentement et s’empare de l’âme sans prévenir. Et voilà que ce soir-là, son cœur et son âme à nouveau, peut-être plus fort que la première fois ; mais cela il l’ignorait, devenaient prisonnier de cet éblouissement d’amour, attirés comme un aimant vers cette apparition captivante et si séduisante.
Il s’approcha d’Elle balbutiant, oubliant lui-même pourquoi il était ici et l’invita en premier à danser sous l’œil jaloux des autres nobles.

Elle aussi était nerveuse, en proie à de violentes palpitations à la vue de son prince charmant qui avait égaré ses yeux sur elle, la contemplant comme si elle était la première loin devant les autres, des merveilles du monde, de l’univers. Elle tenta tant bien que mal de dissimuler les tremblements de ses mains, s’inquiétant de la couleur probablement pourpre de son teint ainsi que de la musique incessante de son cœur tambour.

Comme par magie, la musique voulant faire honneur à ce couple divin, mit toute son âme pour interpréter son plus beau menuet. Et ils dansèrent ainsi dans la nuit, leurs regards enlacés, hypnotisés l’un par l’autre, émerveillés, se laissant aller dans cette valse ensorcelante des astres. Les courtisans après cette entrée à couper le souffle de la belle aux cheveux d’or, n’eurent plus le cœur à danser mais à regarder, admirer transis, cette grâce dansante, ce mariage nocturne du soleil et de la lune, cette éclipse enchanteresse qu’ils ne verraient qu’une fois dans leur vie. Même leurs habits s’épousaient à merveille, lui revêtant un costume à la couleur sombre de la nuit, un bleu saphir assorti aux yeux de sa cavalière et elle revêtue d’une splendide robe opaline. Dans tous les miroirs de la galerie, les plus belles étoiles de la soirée, dansaient, valsaient, tournoyaient, se multipliant ainsi à l’infini pour le plus grand bonheur des courtisans devenus des simples témoins de cette danse interstellaire, de cette Psyché enlacée dans les bras de l’amour.

Et eux deux que pensèrent-ils à ce moment ?

Ils ne pensèrent que l’un à l’autre, elle, perdue chavirée dans son regard, heureuse, le sourire de ses lèvres vermeilles rayonnant et lui amnésique, ne sachant même plus qu’il était, juste captivé par sa partenaire.

Sans se soucier de cette saison hostile et si froide, protégés par un manteau de fièvre et de chaleur amoureuse, ils dansèrent en mesure sous l’emprise mutuelle de leurs charmes, oui ils continuèrent longtemps, dans l’azur de leurs yeux, dans les jardins où même les statues de marbre semblaient ne regarder qu’eux, dans les bosquets où l’eau malgré le gel comme par enchantement avait jailli pour leur rendre hommage, réveillant cascades et naïades. Sous le Bosquet de la colonnade rappelant Jupiter enlevant Proserpine, lui Fersen, l’enleva le temps d’une danse, d’une chaconne d’Alcione de Marin Marais, d’un menuet de Mozart qui paraissaient durer pour toujours, le temps d’une valse éternelle. Sans se parler, leurs regards communiquaient, un nouvel amour qui ne pouvait que naître au cœur de l’inflorescence romantique, irradiait sur leurs visages enchantés l’un de l’autre, formant à eux deux une fresque picturale grandiose de par l’éclat de leur beauté, parmi ce paysage mythologique. Leurs larmes gouttelettes émues, en pluie, coulaient puis défaillaient dans les fontaines du parc constellé.
Pour célébrer un peu en avance le nouvel an, un feu d’artifice avait été programmé, et sous des multiples couleurs de feux venant des cieux, de leurs yeux, ils dansèrent en grâce, en harmonie, suivis par une cour ébahie et transparente. Ils étaient seuls, immortels et si heureux dans ce parc où les dieux se reposaient, revivaient indéfiniment leur histoire et n’étaient plus pour une fois, maîtres de ces lieux.

*« Un éclair… puis la nuit !---- Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? »

Mais souvent, l’éternité a une fin, l’éternité n’est qu’illusions et aux douze coups de minuit, l’apparition blonde, merveilleuse et éblouissante s’évanouit dans la nuit noire. Un cygne magnifique aux ailes déployées prit son envol laissant un soupirant conquis, expirant sous cette beauté bipenne. Leurs cœurs avaient valsé cette nuit-là, entrelacés, n’en formant plus qu’un, géant imprimé dans la voûte céleste parmi les astres, parmi les Dieux.
Oscar disparut dans les ombres gigantesques de l’impressionnante et royale bâtisse versaillaise, dans la pénombre des yeux de braise d’Axel de Fersen.

*« Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard, jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais
O toi que j’eusse aimée, Ô toi qui le savais ! »

A suivre...

2005-2006

*extraits du poème la passante de Baudelaire

La symphonie hivernale lady Oscar chap 1-3

Publié le 20/02/2008 à 12:00 par ceres
1) Une rose prisonnière dans ses ronces

Au début d’un crépuscule d’hiver étoilé de l’année 1787, Oscar de Jarjayes sixième fille du général de Jarjayes et colonel de la garde royale au service de sa majesté la reine de France Marie-Antoinette, laissa son regard se noyer dans l’horizon d’un soleil couchant.
Ses yeux saphir brillaient, fixant un souvenir lointain, un rêve d’amour impossible qu’elle se devait à tout prix d’oublier. Il était revenu, certes pas pour la revoir Elle la femme ou Lui l’ami. Mais il était revenu et éperdue de bonheur, elle avait couru vers lui, les yeux remplis d’étoiles brillantes, contenant encore toute la pluie secrète d’années de sécheresse.

A sa naissance au soir festif d’un hiver, le 25 décembre 1755, son père le Comte de Jarjayes, royaliste fidèle, prit la décision irrévocable d’élever ce petit ange blond, ce visage séraphique comme un garçon. L’ange aux boucles d’or, profondément endormi dans les langes où le sceau des Jarjayes trônait fièrement, s’appellerait Oscar et deviendrait un militaire vaillant trancha son père à la froideur ophidienne, qui désormais mettait tous ses espoirs dans ce beau bébé au sourire paisible.

- " Vous entendez Louise ? Ce bébé que vous serrez dans vos bras est notre fils, mon fils que nous allons baptiser Oscar François de Jarjayes."

Régnier de Jarjayes s’occupa personnellement de l’éducation d’Oscar, l’éloignant ainsi de ses sœurs destinées à faire de beaux mariages et de sa mère, la tendre Louise de Jarjayes si douce. Il fit appel à un précepteur afin que son fils reçût une parfaite éducation de gentilhomme. L’art de manier l’épée et les armes, monter à cheval ainsi que divers exercices militaires lui furent imposés chaque jour à toute heure, sans relâche.
Régnier de Jarjayes se montrait très fier d’ailleurs des progrès d’Oscar mais sans jamais lui adresser d’encouragements ou de louanges. Oscar privée d’amour paternel, obéissait aveuglément pour complaire aux volontés despotiques d’un père si sévère.
Ce dernier fut loin d’imaginer que le cœur de celle-ci trahirait un jour cette volonté ferme d’élever un être contraire à la nature qui lui est conférée. Ce cœur de femme était destiné à souffrir les affres de l’amour tourmenté et inaccessible, à s’évanouir dans les méandres romantiques d’un amour illusoire condamné par avance.

En 1756, la cuisinière et intendante des Jarjayes recueillit son petit-fils devenu orphelin, André Grandier. Le général accepta sa présence pensant que ce dernier pourrait exercer une influence favorable sur Oscar. Celle-ci aurait un compagnon de jeux avec lequel elle pourrait s’entraîner à l’épée, galoper à travers les plaines. A ses côtés, elle deviendrait un homme, un vrai.

« André, si tu es un homme viens te battre tout de suite dans le parc, je t’attends ! » répétait inlassablement la jeune femme

Les saisons au rythme d’un vent rapide et léger, défilèrent patiemment chacune leur tour pendant de nombreuses années sans lassitude. Oscar et André partageaient tout ensemble, les foudres paternelles, les querelles d’enfants, les doutes d’adolescents et une complicité les unissait main dans la main, grandissant au fil des ans passants. D’un seul regard, ils se comprenaient sans avoir besoin de se confier. Ce qu’ils aimaient par-dessus tout, c’était courir ensemble dans l’immense parc de la propriété des Jarjayes située à quelques lieux du château de Versailles, où leurs rires si purs en écho lointain, retentissaient dans les allées de rosiers. Un serment d’amitié indestructible après avoir ferraillé pendant des heures, leur donnait un sentiment d’immortalité. A travers ce pacte de tendresse fraternelle, ils se sentaient grands et puissants, réunis à eux deux dans une force incommensurable. Un duo soudé qui leur permettrait d’affronter ensemble toutes les tempêtes temporelles et humaines surtout. C’est ce qu’ils croyaient à l’époque…

Oscar vêtue comme un homme irradiait de beauté, les longs et splendides cheveux d’or volant dans le visage de son compagnon, tous deux chevauchant dans la propriété et dans l’insouciance de leur belle jeunesse. La blonde chevelure de la jeune fille, ses airs si fiers d’amazone versaillaise lui conféraient une grâce enchanteresse surpassant celle de ses sœurs revêtues pourtant des plus beaux atours, de somptueuses robes brodées. Une taille gracieuse et élancée, se dessinait petit à petit malgré ses habits masculins cachant les formes que la nature ne pouvait lui reprendre bien malgré elle. Telle une valkyrie guerrière, d’un seul regard, elle captivait toute l’attention. Nobles et roturiers pour une fois réunis dans une admiration commune, hommes et femmes, enfants, tous s’arrêtaient conquis par la beauté céleste, de cette statue antique, mouvante pourtant. Elle avait hérité du caractère ferme et glacial de son père, toisant parfois André quand ce dernier la contrariait, en proie soudainement à de nuageuses humeurs contenues dans un regard fixe et gelé. Des répliques cinglantes rendaient André silencieux et triste, lui d’un tempérament si jovial !

Une noble et un roturier élevés ensemble dans les mêmes conditions suivant un destin scellé d’avance par une volonté arrêtée et indiscutable, devinrent les meilleurs amis du monde, des frères si non liés par le sang, l’étaient du moins jusqu’à la mort par une complicité infaillible.


Et puis un jour près de ses quatorze hivers, Oscar s’étant distinguée lors d’un duel arrangé avec un jeune et prometteur lieutenant, le Comte de Girodelle, fut choisie pour commander le régiment de la garde royale, devant assurer la protection de la jeune dauphine Marie-Antoinette de presque deux mois son aînée, arrachée à son palais autrichien Shonbrünn où sa mère, l’impératrice Marie-Thérèse régnait d’une poigne de fer.

A chaque passage au palais des glaces au château de Versailles, Oscar à l’allure si droite et majestueuse revêtue du bel uniforme blanc de la garde royale, conquit des cœurs et toutes les faveurs nobiliaires s’échouèrent à ses pieds à travers des élans de dévotion passionnée. Les dames de la cour se pâmaient à l’entrée doctorale du capitaine de la garde royale, insensible à toutes ces marques d’attention. La dauphine elle-même lui prodiguait toute sa bienveillance. Oscar devint une source de réconfort pour cette jeune princesse séduite par la beauté d’un tel protecteur. Marie-Antoinette se sentait démunie et déjà désœuvrée dans ce pays étranger, dans cette vie à l’avance résolue et conclue par un mariage d’alliance.

Le château de Versailles, simple petit pavillon de chasse du roi Louis XIII avait fait l’objet d’agrandissements spectaculaires et grandioses sous le règne de Louis XIV à la fin du XVIIème siècle, lui qui se voulait l’emblème de l’astre le plus brillant du ciel, le soleil. Le château de Versailles, reflet d’une volonté de puissance et de gloire du monarque Louis le Grand et symbole de l’absolutisme, en imposait par la splendeur des pièces conçues par des artistes talentueux comme Charles Lebrun et Charles de Lafosse. Les souverains et leur cour évoluaient dans des décors d’or de fresques antiques à la gloire des Dieux, des lustres de cristal, de tentures s’accommodant aux saisons et de meubles raffinés créés par des ébénistes parisiens. Chaque passage souverain était marqué par des embellissements, des nouveaux décors d’orfèvrerie suivant la mode et faisant appel à de grands artistes. Les jardins, œuvre en grande partie de l’architecte jardinier Le Nôtre, abritant statues allégoriques, antiques et bosquets miroirs où l’eau, l’ombre et la lumière jouent indéfiniment à cache-cache, accueillaient des hôtes préoccupés de ballades d’enchantement, d’oublis et de féerie. Le tapis vert permettait aux courtisans de se perdre indéfiniment dans une évasion perpétuelle d’eau et de sculptures représentant l’apothéose de divinités antiques tel Apollon sur son Char tiré par quatre chevaux, entouré de tritons et de monstres marins.
Le souverain soleil avait bâti un empire versaillais colossal empreint de magie, de beauté onirique mais si isolé, si loin des réalités funestes de la condition d’un peuple français vivant dans la disette, dans l’indigence la plus totale.

Quatre ans s’étaient à peine écoulés, qu’Oscar fut nommée colonel de la garde Royale en 1774, abandonnant son uniforme blanc pour un autre rouge passion à la couleur d’un amour qui allait bientôt la plonger dans une mélancolie rêveuse.

Le général fier de cette nouvelle distinction vit ses ambitions paternelles les plus chères se réaliser et si ses paroles élogieuses se turent à l’égard de sa chair, son enfant à lui, ses yeux seuls remplis de flammes crépitèrent de joie. Il ne put s’empêcher devant ses amis nobles, de louer le mérite de son fils, l’honneur de la famille. Son orgueil de père se manifestait surtout lorsque Oscar commandait sa garde arrivant à se faire obéir de sa troupe, par un seul regard froid et imperturbable. Il avait un fils glorieux et il voulait le hurler à la face du monde au-delà des océans, à l’univers entier. Oui Oscar son fils !

« Mon fils s’est encore surpassé aujourd’hui, il a réussi à mater ce petit vicomte d’Ornéac qui refusait obstinément de passer en revue. Le sang des Jarjayes coule dans ses veines » disait-il à son noble ami, le Duc de Bouillé

André, le fidèle, toujours aux côtés de la belle aux cheveux solaires, la secondait tout en la couvrant d’un regard protecteur, chevauchant toujours près d’elle.
En 1774, Louis XV, impopulaire à la fin de son règne, épuisé par les guerres et les dépenses folles de ses favorites, rendit l’âme après quelques jours d’une terrible agonie. Ainsi son petit-fils Louis marié à l’archiduchesse Marie-antoinette d’Autriche, devint roi sous le nom de Louis XVI.

« Mon Dieu, donnez-nous de la force et du courage, nous sommes si jeunes pour régner ! » retiendra la postérité

Jeune et belle, la reine Marie-Antoinette faisait l’objet d’admiration de tous ses sujets ébahis par tant de grâce, par ce sourire si enfantin. Mais un sourire hélas déjà lasse d’ennui et de solitude. Mariée à un homme au physique ingrat, disgracieux, timide et gauche ne lui accordant que très peu d’intérêt, la souveraine se sentait bien seule et abandonnée dans toute cette magnificence royale, de cette machine infernale de faste et de duperies prête à la broyer au moindre écart de conduite.

Son seul appui à Versailles fut donc ce colonel blond au visage délicat et raffiné, ne trahissant aucune émotion, ce colonel qui obéissait à son père. Oui. Un père soucieux de conserver le nom dynastique des Jarjayes par la décision de faire de la plus belle rose qui soit, un symbole de virilité, lui déléguant ainsi des fonctions masculines et formant son esprit et son corps à devenir un homme fort. Le général dans son orgueil misogyne avait planté un rempart de ronces autour d’une rose splendide, prisonnière de son destin.


2) Un amour impossible

Le 30 janvier 1774 quelques mois avant la mort de Louis XV, sur les instances pressantes de la dauphine, Oscar dut l’accompagner à un bal masqué se déroulant à Paris au temple des plaisirs, l’Opéra. La dauphine voyait dans ce divertissement, l’occasion d’échapper au protocole ennuyeux de la cour de Versailles et de s’étourdir dans un tourbillon d’agréments nocturnes. Afin d’oublier une solitude qui la suivait telle une ombre siamoise, la dauphine cherchait à apprivoiser le temps en dépensant des sommes pharaoniques dans des toilettes plus belles les unes que les autres. Tout ce luxe de soie, de satin, de lin et de percale ne servait qu’à masquer, à déguiser une mélancolie oisive et résignée.

L’Opéra était un lieu de rendez-vous de courtisans costumés venant troquer leur identité contre un peu de liberté, l’espace d’une nuit trouble en rires feints et en chuchotements. Derrière un masque de velours, ces nobles anonymes morts-vivants s’adonnaient jusqu’à l’aube, à l’ivresse de danses galantes. Toute la nuit, des pavanes et des menuets à trois temps, danse originaire du Poitou, emportaient majestueusement des couples en dentelles abandonnés au rythme lent des violes, des tambourins et des hautbois. En ce temps là, les compositions ingénues du musicien belge André Ernest Modeste Grétry, protégé de l’ambassadeur de Suède Von Creutz et encouragé par Voltaire, faisaient fureur.

Les âmes masquées déambulaient chacune leur tour dans ce repaire luxueux de notes festives, de ravissements colorés, de badinages superficiels, de convoitises de l’autre et rivalisant burlesques en logomachies. Derrière leur domino, ces aristocrates vêtus de couleurs chatoyantes, échangeaient conversations se voulant raffinées et joutes oratoires.

Dans cette échappatoire de mascarades miroitantes où l’ombre et la lumière sans cesse se côtoyaient, Marie-Antoinette, la dauphine dissimulée derrière un loup blanc en satin, riait en compagnie de galants nobles quand elle croisa le regard profond d’un homme qui la regardait depuis quelques instants.

Celui-ci s’approcha d’elle pour engager la conversation, éblouit par la beauté de cette jeune Vénus inconnue portant une robe en satin de soie à la couleur chicorée avec des parements bordés de fourrure et de dentelles, aux cheveux en boucles ambrées et à l’allure altière. Les étoiles de ses yeux azur parvinrent à traverser son masque feutré pour toucher le cœur du jeune homme déjà conquis par cette grâce toute naturelle, cette bouche exquise et nonchalante.

Avec un léger accent très fin, il l’invita à danser afin d’en savoir plus sur cette éblouissante cavalière. Pendant une chaconne espagnole, le prétendant au cœur de la jeune femme, ne pouvait détacher son regard de cette belle déesse toute rougissante. Il faut bien dire aussi que le cavalier était très charmant, même beau, au regard désarmant, de haute stature. Son visage ouvert quoique empreint de mélancolie, était transformé, transcendé à la vue de sa ravissante partenaire de bal. Après la danse, elle se retira dans l’encoignure d’un balcon constellé où il la suivit, tous deux émerveillés, le souffle haletant. Mais Oscar de Jarjayes adossée toute la soirée à un mur et qui n’avait pas un instant quitté des yeux la jeune dauphine, s’interposa au moment même où le jeune homme parvint à enlever le masque de la jeune femme voulant profiter davantage de l’éclat de ses yeux. Ebloui, il le fut et pensait-il à ce moment, à jamais...

Oscar fit avancer le carrosse de la dauphine qui disparut dans le regard enflammé du comte de Fersen.

Né à Stockholm le 04 septembre 1755, Hans Axel de Fersen était issu d’une famille noble, originaire de Poméranie depuis le XIIIème puis qui s’était installée quatre siècles plus tard en Suède. Très proche de la famille royale de Suède, les Fersen occupaient un rang très élevé au sein de la monarchie suédoise. Ainsi le père d’Axel avait été élu au parlement, le Riksdag comme sénateur et grand maréchal. Respecté et admiré de tous en Suède, même du parti roturier et pro russe Les Bonnets, adversaires farouches du parti des Chapeaux constitués de membres de la haute noblesse, Fersen faisait l’unanimité chez ses compatriotes. Cadet de son frère Charles, Axel de Fersen s’imposait charismatique, réel leader de sa caste familiale.
Le 03 juin 1770, il partit pour un long voyage en Europe, afin d’étudier en Allemagne l’art militaire et en Italie l’art.

Le 16 novembre 1773, Axel de Fersen arriva à Paris pour parfaire son éducation militaire, s’installant à l’ambassade de Suède. D’un naturel enjoué et sociable et aimant la danse, il se rendit aux bals qu’il quittait toujours le dernier. Etudiant assidu, il prit des cours à la Sorbonne pour apprendre les sciences naturelles tout en continuant son éducation militaire.

Et voilà qu’une nuit d’hiver, il avait rencontré la dauphine de France Marie-Antoinette qu’il n’était pas prêt lui aussi d’oublier.
Il la revit à Versailles quelques jours plus tard et leurs regards envoûtés ne pouvaient se détacher l’un de l’autre.

Marie-Antoinette livrée à elle-même dans ce grand château, si solitaire dans cette foule de prédateurs arrogants, enfin avait vu un astre lunaire brillant qui avait réussi à captiver son pauvre cœur prisonnier de l’impitoyable étiquette monarchique.

Mais cet amour âgé de quelques heures seulement, cet amour couffin, déjà était voué aux tourments et aux larmes d’un incontournable destin. Bientôt elle serait reine et lui n’était rien. Une écume de larmes contenues déjà recueillies dans deux regards désespérément amoureux, vivrait désormais intense, se rappelant sans cesse au souvenir de ces cœurs épris.


3) Deux amours impossibles

Axel de Fersen devint l’ami d’Oscar, cette dernière lui reconnaissant des qualités de cœur à plusieurs occasions. Le masque glacial du jeune homme troublait inconsciemment la jeune capitaine de la garde, attirée par ce visage mystérieux. Axel de Fersen possédait un don rare, celui de fasciner les femmes juste par un seul de ses regards pénétrants. Dés la première rencontre, ces femmes n’avaient plus qu’une obsession, faire fondre ce masque de neige glacée pour enfin voir un sourire accueillant et qui sait un cœur grand ouvert où l’on puisse venir s’y perdre en toute quiétude. Si Oscar aimait la compagnie de ce chevalier du froid au regard de braise, ce dernier ignorant la véritable nature d’Oscar, approuvait la bravoure digne et le sang-froid de ce frêle et gracieux capitaine aux cheveux d’or imposant le respect. De plus Oscar se dévouait corps et âme à la sécurité de sa majesté la reine, cette reine si belle, cette fée venue d’ailleurs.

Il repartit en Suède, ne pouvant plus contenir son amour pour elle. La dauphine suite à la mort de louis XV le 10 mai 1774, devint après le sacre royal, reine de France épouse du roi Louis le XVIème. Pour ne pas compromettre la jeune reine, sa reine bien-aimée, il partit longtemps, à ce moment là dans sa tête pour toujours. Il retrouva sa ville natale entourée d’eau, tel un immense et royal bateau flottant entre le lac Mälaren et la mer Baltique. Ville commerciale importante, la banquise Stockholmoise accueillait de nombreuses citadelles et châteaux comme le Palais royal.

Oscar n’était plus une adolescente mais une jeune fille vivant comme un homme, presque libre; mais ne l'étant pas, échappant ainsi aux conditions réservées aux femmes nobles, le mariage ou le voile. Elle poursuivait avec zèle sa carrière militaire en servant dignement la reine en même temps que les intérêts de son père.

En 1778, après quatre années d’absence, Fersen revint en France, chez les Jarjayes. Son père souhaitait ardemment que son cadet aux allures de prince charmant, se marie avec la fille anglaise d’un riche banquier originaire de Suède, Catherine Leyel. Mais il avait repoussé ce projet, n’ayant qu’une seule idée en tête, la revoir elle, sa souveraine aux mille éclats dans ses robes brodées d’or, dont la beauté et le charme indéniable étaient vanté dans les toutes les grandes capitales européennes. Quand Oscar le revit, elle ne put réprimer un regard admiratif devant sa haute taille si noble, cette physionomie polaire et ces yeux captivants.

« Soyez le bienvenu dans la demeure des Jarjayes, Fersen. Restez-y autant que vous le souhaitez ! »

« Je vous remercie mon ami, je n’abuserai pas de votre bonté. »

Ainsi, Oscar, André et Fersen, passèrent des moments entiers à chevaucher dans la demeure des Jarjayes, à croiser le fer et à rire. Ils devinrent tous trois des amis inséparables très liés mais une ombre souterraine menaçait de ternir cette harmonie amicale et fraternelle. Parfois André regardait Fersen d’un air sombre sans que celui-ci s’en doutât, sans que l’on pût comprendre les nuages orageux qui éclataient silencieusement dans ses yeux vert émeraude.

Puis un jour, Fersen ne put s’empêcher de demander à Oscar ce qu’elle était devenue, Elle sa reine, si elle avait changé, ce qu’elle faisait.

« Je savais que vous étiez revenu pour elle, que votre cœur ne pouvait rester trop longtemps éloigné de sa majesté. »

Fersen retrouva au château de Versailles Marie-Antoinette émue à la vue de son doux chevalier, celui dont elle avait tant espéré le retour. Comme une rose qui perd ses fragiles pétales, elle avait égaré son insouciance, son rire espiègle dans un abîme de plaisirs onéreux. Si sa démarche souple et légère charmait toujours autant, elle s’était attirée de fortes animosités foudroyantes aussi bien chez les nobles que chez les roturiers. Elle ne connaissait pas la réalité de son peuple, ignorant donc le dénuement de milliers de familles affamées par les disettes et accablés par l’augmentation des impôts qui les privaient ainsi de toutes ressources. A chaque repas, dans les campagnes, les familles n’avaient qu’une seule pomme de terre à se partager.
Affamés, désespérés, leur colère menaçante se tourna vers cette étrangère, cette autrichienne qui puisait dans les caisses de l’Etat pour s’acheter des folies, des diamants, des parures chaque jour. Cette femme si charmante qui voulait vivre intensément sa vie dans un tourbillon de bonheurs fastueux se réveillait parfois dans un gouffre d’ennuis et de tristesse lasse.
En 1774, la duchesse de Chartres lui présenta la modiste Rose Bertin, qui pendant une longue partie du règne de la souveraine, allait lui confectionner sur mesure, des habits dignes de l’étoile déesse la plus belle de l’espace. Cette machine à couture ambulante Rose Bertin, reine en chef des ciseaux, du fil et des aiguilles, pendant de nombreuses années, avait trouvé l’inspiration dans la beauté majestueuse de la reine pour lui réaliser des modèles fantaisistes ornés de fleurs, de pampilles, des robes en mousseline, croisées, blanches.
La reine après sept ans de mariage mit enfin au monde un enfant, une fille prénommée Marie-Thérèse. L’héritier tant attendu n’était pas encore arrivé mais cette première maternité mit fin à de longues années de rumeurs et d’angariades sur la prétendue stérilité de la reine rayonnante désormais près de ce petit être royal paisiblement endormi dans ses langes.

Ainsi, les yeux amoureux des deux amants imaginaires se retrouvèrent à Versailles dans des promenades capturant le temps et où leurs cœurs main dans la main traversaient les allées de bosquets. Pour elle, Fersen, enlevait son masque de glace, lui prodiguant toute son attention, sa dévotion passionnée.

« Ma reine, il m’est pénible de vous quitter et d’arracher mon cœur au votre si aimant même pour quelques heures. Mais votre devoir de reine vous appelle. Je ne suis que votre humble serviteur prêt à mettre mon cœur à vos pieds et cela jusqu’à ma mort. »

« Oh mon ami, je n’ai pas le courage de vous quitter et de retourner dans cette cour qui m’épie et que je hais ! Vous êtes mon ami, mon réconfort, mes joies, mes peines, le seul qui a su réchauffer mon cœur ! »

Ainsi ces scènes indéfiniment se reproduisirent jusqu’au moment où l’honneur compromis de la reine en proie aux quolibets de courtisans malveillants guettant un faux pas, décida le galant gentleman suédois souffrant de cet amour impossible, à s’engager dans la guerre d’indépendance américaine laissant deux cœurs meurtris derrière lui. La reine et …Oscar.

Oscar. Elle réalisa peu à peu qu’elle l’aimait d’un amour impossible à oublier, elle l’aimait éperdument, malgré elle. Sa nature de femme longtemps engloutie dans une détermination paternelle immuable, combattait assidûment cette fierté masculine que son père avait cherché à développer pendant de longues années. Elle l’avait aimé peut-être au tout premier regard et lui s’engageant dans une guerre où elle le perdrait peut-être pour toujours, s’en allait loin de cette rose prête à éclore enfin pour lui. Ils avaient tant partagé ensemble. Il lui avait sauvé la vie une fois, celle-ci prise au piège de l’intrigante comtesse de Polignac. Cette dernière qui avait gagné les faveurs d’une candide souveraine et perdue dans la magnificence versaillaise, était prête à tout pour éliminer toute entrave à ses manigances censées l’enrichir en profitant des prodigalités naïves de son amie royale.

Fersen, ayant appris entre temps la véritable nature d’Oscar, la plaignait et lui vouait une certaine admiration. Il l’avait élue comme confidente, éternelle seconde de ses tourments d’amour impossible, inenvisageable au grand jour pour sa souveraine. Seuls les regards avaient le droit de se parler, de s’exprimer et leurs larmes se confondaient dans ces baisers célestes déposés dans le vent fuyant.

Le jour où il quitta la France portant son bel uniforme suédois blanc et bleu, l’allure solennelle sur son cheval blanc, Oscar fixait chez elle, l’horizon, sa détresse muette contenue difficilement dans un silence anéanti. Une larme coulant doucement sur ce visage séraphin, une larme isolée, orpheline, trahissait son désarroi d’amour face au départ de celui qu’elle aimait sans espoir. Oscar resta dévouée à sa souveraine dont elle n’osait blâmer les folles générosités à l’égard de ses amis courtisans. Entremetteuse des messages d’amour et confidente de ces deux tourtereaux, elle souffrit recluse à l’ombre, obéissant par devoir et par amitié, sacrifiant ainsi son cœur troublé dans la pénombre. Témoin des amours fugitifs de la reine et de Fersen, elle entendait les mots tendres et les bruits de baisers échangés dans l’obscurité de son cœur désarmé et de pupilles étoilées pluvieuses d’amour vain.

« Ma reine, ne pleurez pas, si vous saviez à quel point, mon cœur saigne quand il entend le vôtre souffrir de tous ces tourments »

« Mon ami, je ne suis heureuse que serrée dans vos bras chéris, à oublier qui je suis, à m’oublier complètement dans cette félicité que je voudrais éternelle ! »

Cachée derrière la déesse de l'été, confidente muette de marbre blanc, Oscar aurait tout donné pour être à la place de sa souveraine. Elle aussi avait un cœur tourmenté. N’avait-elle pas le droit d’aimer, elle aussi ? Pourquoi, cette chaleur si agréable, dans laquelle on se laisse aller, lui était refusée ?
Dans ces moments là, elle maudissait son père de l’avoir élevée comme un homme. Cette sensibilité longtemps exacerbée surgissait violente et si les statues en pierre derrière lesquelles elle avait pris refuge n’étaient pas prêtes un jour de se briser, la pierre de son cœur à elle sous l’érosion de son amour, éclatait à la vue de ces deux êtres enlacés dans leurs larmes.

Loyale envers Marie-Antoinette qui avait entièrement confiance en elle, Oscar mit un bâillon à son cœur pour l’empêcher de trahir par des battements incessants, son supplice, son agonie d’infini. Insomniaque pour interdire à ses quelques nuits de repos de rêver de lui, à eux deux enlacés dans leurs tourments, elle trouva refuge dans la musique, en jouant sans cesse dans l’ivresse, les préludes virtuoses de Bach. Ces deux femmes amies se vouant un respect mutuel, ces deux roses blondes versaillaises unies l’une pour protéger de sa vie l’autre et l’autre admirative et enjouée de l’une, aimaient follement le même homme. L’une dissimulait cet amour dans des humeurs noires et des sourires laconiques et l’autre l’écrivait sur un visage ému. Et lui, il s’en allait loin laissant les années pleurer son absence.


A suivre...


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