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ceres
Description du blog :
Quelques photos, poèmes et dessins. Versailles, chats, Nature, vitraux...
Catégorie :
Blog Loisirs
Date de création :
20.08.2007
Dernière mise à jour :
22.07.2008
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Lady Oscar fics

Lady Oscar : la symphonie hivernale suite

Posté le 07.06.2008 par ceres
10) Quand les soleils nocturnes se rencontrent

« La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient des mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles
C’était le jour béni de ton premier baiser »

Fersen, ce matin-là, lui aussi était songeur, assis dans un fauteuil à contempler l’horizon d’une danse sempiternelle. Il semblait déjà l’avoir vue quelque part mais où ? Qui pouvait bien être cette extraordinaire créature céleste ? C’était comme si en dansant avec elle, juste en un regard, il l’avait toujours connue. Quel sot il avait été ! Incapable d’aligner correctement un mot devant un autre comme si les mots s’étaient évaporés en fumée à la vue de cette charmante apparition. Des mots, il aurait voulu en habiller d’autres des atouts les plus merveilleux, parer les mots d’usage d’autres sublimes, inimitables inventés par lui, juste pour lui offrir toute son admiration transie. Tout ce qu’il avait pu prononcer, c’était « ton doux visage d’ange », et il se frappait la tête d’une main légère, indigné par l’indigence et la maladresse de ses propos.

Mais heureusement pour lui, elle semblait ne pas y avoir prêté attention. Elle semblait tout à lui malgré les syllabes rauques découpées en mille morceaux et tremblantes comme des notes perdues qui s’échapperaient de leur portée.
Et sa musique à elle, il ne l’avait pas entendu, pas une seule parole prononcée mais il avait deviné le son délectable de sa voix mélodieuse et suave, les mots délicieux qui émanaient de son regard empreint d’émotion.
Leur silence parlait savoureusement d’amour dans le clair-obscur de leurs deux cœurs âme sœur.
Des pétales de fleurs imaginaires pleuvaient par milliers sur leurs visages de neige, caressant leur peau réchauffée par la danse. Il aurait voulu déposer un chaste baiser sur ses lèvres vermeilles qui paraissaient en un souffle tendre, appeler les siennes.

Rêveur, Fersen imaginait cette scène angélique d’un baiser intense échangé sous le regard des dieux, ses deux mains effleurant le visage de son éternelle, un baiser en écho infini au goût vernal d’une saison synonyme de renaissance, de vie par le mariage des lèvres amoureuses, amantes aimantes.

Mais où avait-il pu voir déjà cette perle rare et si raffinée ? Dans ses rêves les plus fous ? Dans une autre vie où ils avaient déjà vécu une romance idyllique mais séparés par une tragédie où désormais sans cesse leurs âmes errantes chercheraient à se rejoindre ? Dans un ailleurs inaccessible au commun des mortels, un ailleurs où seule la musique en dièse et en bémol jouerait une belle complainte envoûtante pour ses idoles célestes ? Une douce musique baroque, « las folias antiguas », testament d’un compositeur anonyme dédié aux sentiments des amants tragiques et romantiques…
Il voulait connaître l’identité du mystérieux visage d’ange coûte que coûte, prêt à interroger toutes les personnes présentes ce soir-là, même de nouveau assister à un bal à Versailles.

Puis il eut une idée qui lui parut brillante. Une personne certainement au courant de beaucoup de choses à Versailles puisqu’elle y passait une grande partie de son temps, une personne assistant à tous les bals de la cour. Oui Oscar en tant que colonel de la garde royale pourrait peut-être l’aider à retrouver la mystérieuse et gracieuse colombe blanche envolée dans la nuit obscure. Oscar saurait nommer cette princesse venue d’ailleurs.

Mais ses affaires et son rôle de diplomate, l’appelant à Paris, il dut remettre son entrevue follement désirée avec Oscar. Il faut dire que la reine après leur entretien quelques jours après le bal, lui avait suggéré par la suite l’achat d’un régiment moyennant 100000 livres, « le Royal suédois », et plusieurs missions de commandement lui furent attribuées à ce moment. Militairement partagé entre deux patries La Suède et La France, il s’y résigna par devoir. Cela tombait très bien pour lui puisqu’il ne parvenait plus à dormir, poursuivi par l’image fantôme de sa belle et ravissante inconnue. Elle était partout dans le jour et dans la nuit, en spectre brillant en lune de jour comme en soleil de nuit, Elle, toujours étincelante comme le plus pur des diamants taillé sur mesure. Quand il rencontrait d’autres femmes, c’était son visage à elle qu’il voyait, son visage si merveilleux, brillanté de réverbérations lunaires chatoyantes, sa taille souple et légère, ses mains fines et exquises. Elle gouvernait en souveraine absolue sur sa destinée désormais entre ses mains, dans son cœur. Il dut partir plusieurs semaines pour Landrecies puis pour Valenciennes emmenant dans son voyage, l’image de son inconnue.

Quand il revint à Paris à la mi-mars de l’année 1788, son exaltation amoureuse était toujours intacte plus vivante que jamais, rêvant de vivre dans les yeux de celle qui en une seconde d’apparition l’avait enlevé à une vie plate et insignifiante. Il avait toujours la résolution de voir Oscar pour quérir des informations et puis c’était aussi une bonne occasion de prendre directement des nouvelles de son amie colonelle.

Oscar et son père ne s’étaient plus adressés la parole depuis ce matin de décembre orageux, évitant de se rencontrer, gênés par leur présence mutuelle en un même lieu.
Oscar avait repris le jour même son commandement auprès de la reine, en évitant de prêter oreille aux médisances nobiliaires s’attardant sous les alcôves bavardes et irrévérencieuses à tenter de deviner subrepticement qui pouvait être cette belle inconnue du bal ayant longtemps dansé avec le beau suédois. Son père en un geste, en une empreinte ineffaçable sur sa joue dolente, avait anéanti tout espoir de bonheur. Et même avant ce sombre moment de bourrasque paternelle, déferlant sur son être en paroles blessantes et en coups violents, n’avait-elle pas déjà pris la décision de renoncer à Fersen, pour lui, pour son père qui ne lui accordait plus un regard, plus une parole, plongé dans un mutisme rancunier. Ce malaise planait dans toute la maison soudainement refroidie dans cette atmosphère silencieuse et pesante. Seul André clairvoyant, devinant sa tristesse, attentif, prévoyant, veillait sur elle et parfois arrivait par un soutien et une écoute de tous les instants, à esquisser sur le visage d’Oscar reconnaissante de ce dévouement, un sourire, un petit sourire.

Mais c’était surtout le souvenir d’un Fersen captivé par elle, qui la faisait tenir, maintenir en vie, qui l’aidait à faire semblant chaque jour, revêtant le masque stoïque de la froideur. Elle connaissait bien ce rôle d’homme impassible et sévère de toute façon puisque son père le lui avait appris toute sa vie et qu’elle-même s’était efforcée d’améliorer par des entraînements ascétiques et intensifs chaque jour en leitmotiv.

Elle n’avait pas revu Fersen depuis cette nuit presque irréelle. Fersen ne l’avait pas reconnu mais s’il la revoyait en tant qu’homme, en tant que colonel, en tant que celui qu’il avait toujours connu, aurait-il ce même déclic après avoir aimé en un regard l’inconnue du bal ?
Et puis même si dans le puits profond de son cœur, elle attendait un rayon de soleil la délivrant de son cauchemar, elle ne pouvait s’empêcher de penser aux foudres de son père, à ses éclairs terribles dans ses yeux torturés.

Un début de soirée de mars 1788, A Versailles au palais des glaces, un Fersen agité qui était rentré d’une expédition militaire, rencontra le visage pâle d’une Oscar surprise et rougissante. Cette rencontre préméditée depuis longtemps par Fersen allait leur permettre sous le voile serein de la nuit de se retrouver après quelques semaines d’absence. Troublé vaguement, Fersen proposa après les salutations et les politesses d’usage de faire une petite promenade dans le parc du château. Il ne l’avait pas reconnu, pourtant il fut instantanément troublé sans comprendre les raisons de sa confusion, il se sentait bien, envahi d’une ivresse bouleversante et insondable. Que lui arrivait-il ? D’où venait ce trouble, ce parfum de fin d’hiver annonçant un printemps abondant d’arc-en-ciel en effusions de pétales de roses ? Il regardait admiratif Oscar comme s’il la voyait pour la première fois, réalisant à quel point son amie était belle, malgré cette mélancolie visible siamoise de sa beauté. Pourtant dans son souvenir, il revoyait une Oscar forte, à la volonté tenace et résolue, commandant hardiment ses troupes. Et là devant lui, c’était une Oscar étrangement fascinante et attrayante dans cette expression sucrée qu’il ne lui avait jamais vue. Oui, étonnamment belle dans cette douceur fragile et cette réserve adorable qui agissaient sur lui comme un charme. Il ne l’avait jamais vraiment regardé, pas de cette façon là en tout cas et là il se devait d’admettre son ravissement de voir une autre facette surprenante et envoûtante de son amie. Elle avait l’air émue, lui qui ne lui avait jamais vu emprunter pour son visage une de ces expressions d’émotions, que ce soit la joie, la colère ou le chagrin, il fut charmé. Pendant des années, il n’avait aimé qu’une seule femme au point d’en oublier toutes les autres se pâmant à son passage. Il avait même dû repousser et fuir les assiduités insistantes de nombreuses femmes comme l’inclination violente de la duchesse de Sudermanie, épouse du frère cadet de Gustave III.
Oscar était son ami depuis longtemps, son confident de cœur et ce jour-là, il découvrit agréablement surpris une autre Oscar, une Femme délicate à travers ses habits d’homme.

Oscar, elle, essayait de dominer avec peine son émotion à coups de cœur violents dans sa poitrine, partagée entre deux envies : se blottir tout contre lui juste sans parler, se laisser aller à son sentiment le plus tendre et celle de disparaître à nouveau, à jamais. Non il ne l’avait pas reconnue, mais il l’examinait curieusement non sans émotion.

Ils se sentaient émus par ces retrouvailles à Versailles dans le paradis où ils s’étaient unis l’un à l’autre dans une Chaconne de Marin Marais. Ils s’étaient donnés dans une alliance étoilée, ayant pour témoins ébahis les Dieux de l’Olympe. Ces deux astres solaires la nuit et lunaires le jour, se retrouvaient pour la seconde fois dans cet endroit magique où seule la promesse d’éternité a un sens.

Fersen était ému mais il attribuait surtout cette émotion par sa présence dans ce lieu chargé de souvenirs inouïs. Il n’avait pas compris que c’était plutôt la présence d’Oscar, de son amour tant recherché et rêvé qui le propulsait à nouveau dans cet enchantement. Ils s’étaient arrêtés devant le bosquet de la Colonnade où ils avaient poursuivis cette danse nocturne.

"Oscar, je suis très heureux de vous revoir, nos occupations militaires ne nous permettant pas de nous rencontrer aussi souvent que je le souhaiterais. "

"Il est vrai que ces derniers temps, nous avons été chacun très occupés, vous par le commandement du Royal suédois m’a t-on dit et moi préparant le retour de la reine à Trianon."

Elle avait guetté le visage de Fersen en parlant de la reine mais celui-ci resta impassible, passant déjà dans son impatience au sujet fatidique.

« Oscar, je me suis rendu à un bal de la cour en décembre dernier, le 27 précisément, à cette occasion, je ne vous y ai pas vu. Où étiez-vous donc ? »

« La reine n’assistant pas au bal pour les raisons que vous savez, n’avait pas besoin de mes services. J’ai délégué mon commandement à Girodelle ce soir-là pour surveiller le parc et les alentours de Trianon. Une nuit de repos m’a fait le plus grand bien. » répondit-elle troublée.

« Je voudrais vous poser une question Oscar. J’ai dansé avec une charmante personne cette nuit-là et l’idiot que je suis, a oublié de lui demander son nom. C’est une jeune personne, très belle, blonde aux yeux à la couleur de l’océan, la démarche altière, vraiment resplendissante. Elle est arrivée seule comme par enchantement dans cette soirée monotone. Nous avons dansé dans le parc à l’endroit même où nous sommes. Elle portait une majestueuse robe blanche brillant sous les feux étoilés. J’aurais aimé la revoir et je me suis dit que vous la connaissiez peut-être. »

Oscar était de plus en plus troublée sous les compliments de Fersen 

« Vous savez des jeunes femmes blondes aux yeux bleus, il y en a beaucoup à Versailles. Je crains de ne pas pouvoir vous aider. Je ne m’attarde pas non plus sur les détails vestimentaires des dames de la cour. » Sur un ton qu’elle voulait détaché et froid. »

Comme elle aurait voulu lui révéler le nom de cette inconnue !! Lui hurler en se jetant dans ses bras, mais c’est moi, c’est moi !!!! Oui il la recherchait et elle ne s’était pas trompée. Elle lui avait plu vraiment toute tremblante et nerveuse qu’elle était, doutant de sa tenue ayant peur d’être ridicule. Il l’avait trouvé charmante, belle, altière, resplendissante. Il parlait d’elle à ne pas douter !Tous ces beaux compliments lui étaient adressés. Elle crut chanceler sous ces mots magiques résonnant dans sa tête à répétition.
Fersen lui se sentait étrangement bien, inconsciemment heureux à discuter avec la belle Oscar, tout occupé à parler d’Elle…

Ils parlèrent ainsi longtemps heureux de la compagnie de l’autre, de l’aimé, assis sur un banc accueillant, dans l’endroit même où était né leur amour. La nuit extatique dans son manteau de fleurs célestes et brillantes, peu à peu les enferma dans cette magie de félicité, enlevant ces deux êtres épris d’azur et d’éternité. Epris l’un de l’autre et pris l’un par l’autre……

***

11) Une dernière danse

Quatre jours plus tard, le 19 mars 1788, un bal fut donné à la cour pour célébrer la renaissance du printemps. Les paysages sombres de l’hiver sous les nuages en flocons obscurcis prématurément en cette période, avaient été balayés au profit d’un ciel bleu offrant quelques rayons d’un soleil timide ne demandant qu’à s’installer durablement à Versailles.
Versailles était en liesse, suivant le rythme des saisons, s’alliant aux humeurs versatiles du temps. Le printemps prodiguant toute son attention aux amours naissantes et balbutiantes comme un enfant faisant ses premiers pas dans la vie sous le regard émerveillé de ses parents, était arrivé avec un jour d’avance promenant fleurs en pétales dans la salle des bals, laissant couler l’eau cristalline des fontaines aux reflets solaires, sous la complicité divine de l’astre le plus étincelant du ciel.

Fersen avait décidé de se rendre au bal qui peut-être lui rendrait son inconnue, lui restituerait cette nuit de bonheur auprès de l’elfe lumineux de son cœur. Si Oscar ne savait pas qui était cette jeune et belle inconnue, personne d’autre ne le pouvait le savoir. Il fallait donc mieux surveiller soit-même, guetter dans un souffle trépident, cette apparition d’une seconde qui change une vie entière. Il s’était confié à une Oscar étrangement muette et attentive à son secret d’amour ; un secret qui aurait voulu franchir la porte du cœur pour envahir le monde de son euphorie amoureuse, arracher de sa poitrine cette poignante douleur d’amour. Il lui avait fait part de son plan d’assister au bal suivant, espérant ainsi revoir cette déesse enchanteresse, ne serait-ce qu’une fois ! Il s’était exprimé avec une telle fougue, un tel feu, désemparé à l’idée de ne jamais la revoir, qu’Oscar ne le quittait pas des yeux, quelque peu frémissante luttant de toute son âme pour ne pas faiblir, ne pas se trahir, ne pas désobéir…

Elle n’avait pas dormi de la nuit. Que devait-elle faire ? Le bonheur de son père où celui de Fersen lié au sien en même temps ? Le sien, comme cela lui paraissait secondaire à présent ! Fersen l’aimait même s’il ne l’avait pas reconnue ! La volonté de son père où l’amour de Fersen ? Et Elle ? Et elle... Dans un soupir, elle retournait ces questions sans parvenir à trouver une solution-réponse, un miracle, comblant ces deux êtres qu’elle aimait par-dessus tout.

Fersen lui aussi était agité, il n’était pas retourné à Versailles depuis ce bal. Allait-il enfin revoir l’être de ses pensées, l’enlacer dans un souffle baiser ? Comme elle était belle avec ses airs timides et gracieux, cette générosité dans son éternel regard qu’elle lui avait offert sans détour, sans artifices aguicheurs dont étaient habituées les dames de la cour dans leurs jeux de séduction ! Non rien de tout cela, juste une grâce pure à faire tomber toute l’averse de ses yeux, à réveiller les momies glaciales dans leur sarcophage, à réveiller les cœurs morts d’avoir espéré en vain un amour divin.

Fersen était arrivé en avance encore plus nerveux et hésitant qu’au dernier bal de l’année 1787, un peu comme le fiancé transi attendant sa promise éternelle au pied de l’autel. Alors que les autres dames de la cour cherchaient à attirer son attention en balançant gracieusement leurs éventails, les regards acheminés vers lui, Elle fit son apparition.

Elle était venue, se trouvant à quelques mètres de lui, semblant timidement chercher quelqu’un quand son regard d’azur plongea dans un lac profond semblant l’inviter dans ses eaux chaudes, troublées et accueillantes.

Comme la première fois et de peur qu’un chevalier servant s’empressât auprès d’elle attirant une nouvelle fois tous les regards d’admiration, il s’avança ému et tremblant pour l’inviter à danser et la garder tout contre lui pour toujours. Il la trouva plus belle encore que dans son souvenir, belle et si gracieuse qu’encore une fois les mots galants lui manqua. Se maudissant à ce moment, n’ayant que dans son garde-mots, des mots nodulaires, il n’eut plus qu’un regard fou d’amour à lui donner. Ils commencèrent à danser s’attirant un assortiment contrasté de paroles chuchotées dans l’ombre, celle-ci irrémédiablement repoussée par la lumière éblouissante de leurs corps unis et bénis dans cette valse convulsive des yeux entrelacés. Ils revivaient émerveillés l’un par l’autre l’éternité de leur toute première danse ensemble.
Cette naïade, fille d’Océanos dans sa robe noctiluque, par la source sacrée de ses yeux merveilleux et par la nitescence de ce corps lisse, répandit tous les bienfaits de sa modeste présence.

Un aristocrate sur un ton envieux. : « Monsieur de Fersen a bien de la chance de danser avec cette gracieuse personne !! »

« Ce sont toujours les mêmes qui ont le droit de danser avec les plus belles femmes de la cour, la reine et puis là cette merveilleuse jeune femme évoluant gracile dans la danse !!! » Un autre aristocrate ruiné sur le même ton

« Mais, c’est que cette demoiselle a l’air enchantée de danser avec l’ancien amant de la reine, voyez un peu comme ils se regardent ! Elle irradie de beauté ! » soupira un murmure admiratif.

«  A la prochaine danse, j’enlève à Fersen cette beauté, il n’a pas le droit de la garder pour lui tout seul ! » S’exclama un duc

« Moi aussi !!!! » S'écrièrent en chœur les pauvres délaissés….

Ils dansaient sans se quitter des yeux, peu soucieux des attentions de dévotion pressantes autour d’eux, emportés comme la première fois par le songe d’une nuit merveilleuse.

Et puis tout d’un coup, elle eut un geste, un petit mouvement de la tête sur le côté, qui passa comme un éclair dans le regard de Fersen. Cette façon d’incliner le visage tout en posant un regard ouvert sur l’horizon, mais il l’avait déjà vu !!!!! Oui et pas plus que quatre lunes auparavant. Une seule personne au monde soulevait son regard et sa tête de cette façon-là !!!

Non, ce n’était pas possible, cela ne pouvait être elle !!! OSCAR, OSCAR, OSCAR, sa chère amie, son compagnon de combats et d’épée, sa confidente. Il ne put s’empêcher d’avoir cette expression de surprise muette, les yeux grand écarquillés, que l’on a normalement à la suite d’une secousse sentimentale intense. L’océan du regard de sa compagne de valse en une seconde avait emporté dans un raz-de-marée son cœur. Elle devina tout de suite dans son regard médusé et à la crispation désarçonnée de ses mains dans les siennes à ce moment, le cataclysme émotionnel qui submergeait son cavalier, cette collision sismique violente des cœurs qui se découvrent. Elle comprit qu’il l’avait reconnu, qu’elle s’était trahie…


Il ne put que bégayer tout bas trois fois son prénom, paralysé par son étonnante découverte
« Oscar, Oscar Oscar…. »

Oscar brusquement s’arracha de ses bras, le visage baissé et en sanglots, s’enfuyant une nouvelle fois, dans un menuet de Boccherini et ne laissant qu’aux autres danseurs sur la piste de bal, l’image pluvieuse d’une fugue gracieuse et instantanée. Aussitôt dehors, elle se dirigea puis monta dans un carrosse qui disparut dans un soupir désorienté.

Fersen ayant repris ses esprits, se mit à sa poursuite, ne voulant pas la laisser partir. Il voulait comprendre. Surtout, sitôt son image de doux visage d’ange éclipsée de sa vue, il se sentit seul, sans âme, vide et inutile. Oscar, c’était donc elle la jeune inconnue mystérieuse qui avait fait battre son cœur à se briser en mille éclats, en mille larmes. C’était elle son amie de toujours qui lui avait redonné goût à une existence confiante et douce. Pourquoi ne l’avait-il pas vu plus tôt ? Son amour pour la reine ne lui avait pas permis de regarder dans une autre direction le prenant entièrement dans une souffrance solitaire et angoissante.

Mais Oscar alors ? Elle l’aimait donc alors d’où ce changement radical d’expression sur son visage, son air ému à l’écouter parler, sa joie spontanée en octobre dernier quand il était revenu ! Elle l’aimait et il ne s’en était pas rendu compte. Mais depuis combien de temps ? Quels obstacles avait-t’elle dû surmonter pour venir jusqu’ici, en femme raffinée ?

Et puis tant pis si cette inconnue était Oscar ! Au diable cette amitié qui par leurs obligations respectives les éloignait l’un de l’autre. Il l’aimait, il avait enfin trouvé son double, son égérie, sa muse, la compagne idéale de ses rêves, lui qui n’avait pas voulu se marier. Oscar était noble et accessible pour une union à deux bénie des Dieux même si elle avait suivi un destin d’homme, une carrière militaire. Non ce n’était pas une farce, Oscar était bien trop intelligente et soucieuse du respect de l’autre pour avoir joué une comédie grotesque deux fois de suite en plus. C’était pour cette raison, alors qu’elle paraissait si troublée l’autre jour dans le parc quand il lui parlait de son inconnue. C’était pour cette raison uniquement aussi qu’il s’était senti si ému, heureux d’être en sa compagnie. Oscar longtemps demeurée dans l’ombre, était sa moitié, le morceau de puzzle qui manquait à sa vie d’homme. Il le savait maintenant, il ne pourrait plus vivre sans elle…

Aussitôt sorti du château avec toutes ses réflexions méli-mélo en tête, il reconnut au loin le cocher emmenant Oscar dont la robe venait de disparaître dans une brise nocturne légère. André s’improvisant pour la seconde fois de sa vie cocher, ramena Oscar dans une brume confuse éparpillée cachant la lune, chez les Jarjayes.
Oui Oscar, c’était bien elle, il ne devait pas perdre de temps et la rattraper, rattraper le temps perdu, la prendre dans ses bras juste sans un mot cette fois, pas de mots superflus mais un souffle divin. Il grimpa promptement dans la berline qui lui était destinée et somma son cocher de s’arrêter devant la demeure des Jarjayes. Deux carrosses dans la nuit roulaient en direction de l’amour, l’un éperdu dans ses larmes, l’autre impatient dans sa fougue. Aussitôt arrivé, Fersen descendit du carrosse, et devant la grille reconnut au loin André qui donnait les ordres aux palefreniers de rentrer les chevaux et la voiture dans les écuries. André n’avait pas voulu questionner Oscar pensive et mélancolique qui de toute façon s’était aussitôt esquivée dans sa chambre. Ses pensées floues ne cessaient de revivre le regard de stupeur de Fersen. Oh mais qu’avait-il pensé ? Il l’avait du la trouver ridicule de s’être laissée aller à ce point dans ses bras ! Il devait bien se moquer d’elle et de son pauvre amour à présent, de sa faiblesse de s’être livrée ainsi !
Les cheveux défaits, le regard abattu, elle laissa sa honte pleurer silencieusement sur son lit obscur. Elle laissa son âme sur les rivages d’un lac né de larmes intarissables.

Fersen franchissant les grilles d’entrée, s'engagea discrètement dans le parc de la demeure des Jarjayes prenant garde de n’être vu de personne, caché par un buisson. Il resta plusieurs minutes hésitantes fixant désespérément la chambre de la jeune fille dont les fenêtres avaient été laissées ouvertes par mégarde.

Que devait-il faire ? S’en aller et la laisser seule et confuse ou la rassurer d’un seul regard ? Bien sûr, à cette heure avancée de la nuit, il ne pouvait se présenter sans motif important chez les Jarjayes. Mais son amour désespéré et fiévreux n’était t’il pas une raison suffisante pour tout braver, se présenter au devant elle en lui tendant ses bras et son cœur. Cette ultime raison le fit sortir de sa léthargie passagère en décidant coûte que coûte de la voir, revoir son sourire.

Fersen s’improvisa donc en Roméo Versaillais n’ayant qu’une seule envie, rejoindre en un baiser, sa Juliette bien-aimée qui se devait se morfondre dans le supplice de l’incertitude, de la pénombre. Il se sentait coupable d’avoir réagi de cette façon hébétée et stupide, aussi peu chevaleresque provoquant ainsi la fuite douloureuse de son Oscar blessée, humiliée. Sans réfléchir et non sans mal, à l’aide de lierres incrustés sur la bâtisse, il se mit dans son ardeur agitée à escalader le mur jusqu’à la chambre d’Oscar à quatre mètres du sol puis s’introduisit dans la chambre noire d’Oscar. Cela ne ressemblait pas au suédois de nature si raisonnable et circonspecte d’agir ainsi en visiteur aliéné et inattendu de la nuit démente mais parfois l’amour dans ses mystères vous offre des ailes pour voler fatalement jusqu’à lui. Fersen qui pendant des années avait pris une multitude de précautions pour ne pas afficher son amour pour la reine, en arrivait dans un état second à cette heure propice aux folies, à agir comme un jeune adolescent à l’aube de son premier grand amour.

Oscar au bruit que fit Fersen, se retourna, stupéfaite, effarée de le voir atterrir dans sa chambre, surtout de cette façon là, cela ne lui ressemblait pas de faire des choses aussi insensées que celle-ci ! Lui si calme et flegmatique, au tempérament placide et précautionneux, que venait-il faire à cette heure de la nuit, dans sa chambre en plus, se présentant à elle les habits en désordre, le visage hagard et exalté ? ????? Elle eut un doute en l’espace d’une seconde. Etait-ce bien lui, celui qu’elle n’attendait pas, qu’elle n’attendait plus anéantie, recluse dans son désespoir ? Etait-ce bien lui qui venait jusqu’à elle cette nuit, en s’introduisant clandestinement en sa demeure comme un voleur en quête d’un trésor inestimable ???
Dans la même ferveur insensée, Il s’avança vers Oscar effondrée, égarée et apeurée, ne sachant plus quoi penser et il eut un geste fou. Il effleura amoureusement et éperdument d’une caresse passionnée son visage comme pour en effacer les traces de chagrin récent. Il mit dans son plus beau sourire toute sa fidélité amoureuse pour la rassurer et lui faire comprendre que désormais, elle pouvait disposer de son cœur et de son âme. Puis, ils se regardèrent follement et en un seul de ces regards qui vous emmènent dans un pays extraordinaire chavirant les âmes éprises, ils se comprirent dans ce paysage azuré se reflétant dans leurs yeux. Ils se comprirent dans un regard puis dans un long baiser échangé dans ce paysage azuré….
Dans la chambre des retrouvailles, deux ombres s’étreignirent imprimant sur leurs lèvres ces trois mots d’amour qui ne pourront que survivre à l’empreinte de leurs étreintes. Ils poursuivirent toute la nuit cette valse sur la couche vierge de longues années d’errance en souffrance, unissant leurs bouches et leurs corps en accords dans cette dernière danse….

***

12) Les adieux de la rose

« Sous le voile léger de la beauté mortelle
Trouver l’âme qu’on cherche et qui pour vous éclôt
Le temps de l’entrevoir, de s’écrier, c’est Elle !
Et la perdre aussitôt »

Le lendemain matin, jour de baptême du printemps, Marie Antoinette se promenait rêveuse près de son refuge bucolique, le Hameau, petit village onirique près du grand lac de Trianon et construit par Mique entre 1783 et 1785. Caprice frivole de la reine, les travaux entrepris pour la construction du hameau regroupant huit fermes, devaient répondre aux besoins de redécouverte de la nature par la création d’un ruisseau récitant des poèmes anacréontiques, de rochers recouverts de mousse artificielle, d’aménagements divers de sites pastoraux. Comédienne dans l’âme, la reine avait fait venir des figurants pour décorer sa sphère pastorale, des paysans authentiques travaillant dans son paradis champêtre, des vraies vachères et des bergers gardant leur troupeau, des lavandières et des animaux n’évoluant que dans un cadre rural, vaches, moutons, brebis, cochons et lapins. Dans ce décor de maisonnettes et d’étables voulant calquer la Nature, la reine sous son ombrelle heureuse, se baladait dans ces sentiers fleuris.

Mars préparant depuis plusieurs jours l’arrivée de la saison de la renaissance, voyait ses arbres se vêtir d’une robe de feuilles vertes, le soleil tester ses rayons auprès des bourgeons en fêtes, la nature se parer de couleurs pastelles et la musique des oiseaux réapprendre leur solfège. Pendant que les amours affûtaient leurs flèches pour toucher en plein cœur, le jour conquérant et plus fort chassait la nuit lugubre sans relâche. Le ciel était en train de composer une symphonie de fleurs en bouquets pour offrir au monde des vivants, ses plus beaux présents célestes, des jonquilles, des parfums à la vanille, des perce-neige poussant à travers la couverture blanche de la terre, des boutons d’or à l’aise seulement dehors, des abeilles préparant leur miel.

Sur les instances de Fersen, la reine se préparait à revenir au Château, auprès de son mari, là où était sa véritable place de souveraine. Elle abandonnait à regret, sa résidence de Trianon qui l’avait éloignée de l’ennuyeuse étiquette de la cour et de ses devoirs. Difficile sacrifice que de renoncer à son refuge en miniature où elle avait passé tant d’heures à rêver, à s’oublier.

Mais la reine en revenant à Versailles savait qu’elle ne rencontrerait pas que des amis, que l’on ne crierait plus « vive la reine ! » sur son passage. Haïe par de nombreux courtisans ne lui pardonnant pas sa légèreté arrogante et de son peuple l’accablant de tous ses maux, de sa misère, elle ne comptait plus que sur quelques rares appuis dont Oscar et Fersen, les fidèles de la première heure. Attisant silences sournois, rancunes tenaces et perfides de hauts nobles soucieux de bonnes mœurs, écartés volontairement par elle, rumeurs et calomnies assourdissantes sur ses folies dépensières, au fil des années l’impopularité de la souveraine, avait crû dans son royaume.

Inculte en matière politique, elle intervenait auprès de son faible époux que pour faire et défaire les ministres, privilégier à un poste honorifique, un de ses protégés. Fière et insouciante, Marie-Antoinette préférait ignorer les arômes empoisonnés venant des alcôves, des boudoirs isolés où ses ennemis s’acharnaient à détruire son image à travers des pamphlets satiriques, malveillants et assassins.
Oscar était à son poste depuis l’aurore, prête à escorter la reine et ses enfants afin que ceux-ci arrivèrent sans encombres au château. Elle avait réuni tout le régiment de la garde royale pour maintenir une sécurité irréprochable autour de sa majesté la reine. Le commandant Girodelle nota un changement radical, surprenant sur le visage de son colonel. Non, il ne s’était pas trompé, c’était bien un sourire heureux qu’il lisait sur un visage transfiguré. Mais transfiguré par quoi ? Il n’en avait aucune idée mais, ce dont il se rendit compte, c’est qu’Oscar ce matin-là n’était pas la même, un peu ailleurs dans des pensées indéchiffrables. Rarement il l’avait vu sourire et surtout Oscar n’était homme à laisser paraître aussi facilement ses émotions, surtout devant son régiment. Oscar, cet homme aux boucles d’or et au regard imperturbable avait permis l’asile à un beau sourire sur son visage sévère.

Oscar effectivement était ailleurs, sa tête remplie des inoubliables moments souvenirs de la veille. Elle était devenue une femme, elle qui n’était plus que l’ombre d’elle-même depuis tant d’années d’errance, avait aimé cette nuit enfin. Elle s’était donnée corps et âme à Lui Fersen, dans un flot de larmes émues, en ouvrant enfin son cœur longtemps caché dans les profondeurs d’un sacrifice en douleur. Cela lui paraissait presque irréel, enfin la vie lui semblait belle. Elle s’était endormie dans ses bras protecteurs prolongeant ainsi la félicité d’être aimée quelques heures. D’un seul regard, ils s’étaient compris et ce regard de deux êtres qui interminablement s’étaient cherchés sans se trouver, les liait à jamais dans un mariage boréal de la fougue tendre et de la douceur bouillonnante.

D’abord rougissante et hésitante, elle s’était peu à peu livrée non sans craintes, ignorante des caresses, honteuse de sa nudité de femme si longtemps dissimulée puis Fersen tout aussi troublé non par manque d’expérience mais par l’émotion tremblante que ressentait Oscar et la sienne aussi, l’avait rassurée doucement dans un murmure effleurant son oreille. Il l’avait laissé venir à lui, s’habituer à la chaleur de leurs deux corps qui à cet instant unique ne souhaitaient que dans une fusion orgasmique ne faire qu’un. Dans une effusion charnelle, renouvelée, une jouissance intense des sens, leur amitié dont il ne restait que des lambeaux s’était éclipsée à jamais face à un adversaire de taille, un amour fou et démesuré.

Enfin, cette nuit avait fait d’elle une femme accomplie, une rose enfin épanouie au prélude d’un printemps en bourgeons fragiles dans leur cocon douillet mais ne demandant qu’à vivre à la lumière, en pleine éclosion de fleurs savoureuses et aux multiples parfums enivrants, grisants. Une femme, une vraie femme enfin heureuse à reposer sur le torse nu réconfortant de l’aimé, de l’ange gardien de ses rêves d’évasion, de voyage. Puis, ils s’étaient parlés, retrouvant enfin des mots d’éternité à s’échanger dans des serments de sentiments réciproques et immuables. Dans l’obscurité complice des délices de la chair, deux baisers amoureux avaient convolé dans les gondoles de la félicité, deux baisers langoureux s’étaient envolés en idoles de leurs reflets, loin de la réalité. Deux corps sangsues elle et lui sur la couche nuptiale des retrouvailles s’étaient promis un bonheur de tendresse dans des caresses sensuelles. Désormais elle ne pourrait vivre sans lui et lui sans elle. C’est avec regret et peine, qu’elle s’arracha de ses bras pour accomplir une dernière fois son devoir, protéger la reine.

Elle savait qu’elle ne pourrait plus cacher son amour, faire semblant d’être un homme insensible, garant de l’ordre. Dans ses bras ardents, elle avait choisi instinctivement de renoncer à son poste de colonel et d’affronter son père pour enfin devant lui se dévoiler, lui montrer la vraie Oscar, sa fille. Si son père l’aimait, il essaierait de comprendre même si cela lui paraissait impossible de lui faire entendre raison. Quelques jours auparavant, elle avait prit la décision irrévocable d’obéir jusqu’au bout à la volonté ferme de son père et puis l’amour volant comme par miracle cette nuit à sa fenêtre, l’amour seul lui avait ouvert les yeux. Non, même par amour pour son père, elle n’avait pas à se sacrifier. Pendant plus de trente ans, machinalement, elle avait accompli le destin qui lui avait été imposé. Bien sûr, elle était bien plus libre que les autres femmes de condition, vouées à des mariages arrangés, sans amour et censées donner le bon exemple devant le Monde. Elle, Oscar, avait mené une vie d’homme certes discipliné mais lui permettant certaines libertés interdites aux femmes comme boire de la bière dans une taverne, se battre, prendre d’importantes décisions. Mais elle avait dû renoncer à l’essentiel, à sa nature de femme faite pour aimer et être aimée.

Fersen lui avait déjà fait part de son intention de l’enlever à cette vie militaire, de peur de la perdre définitivement, comme s’il avait la prescience d’une menace mortelle. Non cette fleur délicate et sauvage, n’était pas faite pour se salir les mains, des mains si fines et risquer sa vie à chaque instant. Même si elle était le plus courageux et le plus fort des hommes parmi les hommes, elle devait redevenir mademoiselle Oscar de Jarjayes et qui sait dans ses espérances, Madame Oscar de Fersen. Bien sûr, il n’avait pas encore de projets d’avenir très précis en tête, c’était prématuré d’organiser un futur à deux, mais il savait ce qu’il devait faire, il savait qu’il ne pourrait plus vivre sans elle à ses côtés. Maintenant qu’ils s’étaient donnés l’un à l’autre, ils ne pourraient plus se quitter. Il avait réalisé à quel point Oscar et lui étaient si semblables, tous deux militaires longtemps confrontés à des souffrances similaires. Ils avaient le même tempérament flegmatique en apparence et bouillant à l’intérieur, la même façon de penser, de voir la vie, les mêmes valeurs. Ensemble, ils ne pourraient qu’être heureux, avancer main dans la main. C’était une évidence, Oscar était son âme sœur, son amour, son unique amour.
Il parlerait au général qu’il avait déjà entrevu plusieurs fois lors de ses séjours chez les Jarjayes. La douce et tendre madame de Jarjayes comprendrait, elle si effacée, que pensait-elle au fond ? Et puis avec ou sans leur consentement, il l’enlèverait. N’était-elle pas libre de toute façon ?

Au réveil d’une nuit idyllique, après maintes promesses de se retrouver dans quelques heures à Versailles pour escorter ensemble la reine, puis après, ensemble pour une autre vie, Oscar avait revêtu son uniforme pendant que Fersen repartit de là où il était apparu emportant dans son cœur, l’image d’une Oscar souriante les paupières reposées sur un doux rêve et belle à contempler, les longs cheveux d’or habillant un corps souple et harmonieux.

André ignorait la venue exceptionnelle de Fersen dans la chambre d’Oscar. La dernière fois qu’il avait vue sa chère Oscar, elle paraissait triste, le regard désarmé, fuyant. Elle lui avait très peu parlé la veille, prétextant un mal de tête. Il s’était douté qu’un incident survenu au bal était la cause de cette détresse muette mais palpable. Et puis, aux écuries, le lendemain, il avait trouvé une Oscar calme et étrangement souriante, sereine. Evitant de la questionner pour ne pas indisposer son amie devant être uniquement concentrée sur les dispositifs de sécurité assurant la protection de la reine, il se posa néanmoins de nombreuses questions sur cette humeur changeante, lunatique. Heureusement, pour lui, il était loin d’imaginer cette nuit d’amour intense entre Oscar et Fersen car même résigné à taire son amour, la souffrance n’aurait pu s’empêcher de venir cogner à la porte de son cœur agonisant dans les affres de la jalousie cachée et de la torture.

Ils se retrouvèrent ainsi tous trois à Trianon quelques heures plus tard, André près d’une Oscar au regard de béatitude adressé à un Fersen très réceptif. Fersen avait tenu lui aussi à accompagner la reine et lui témoigner un dévouement assidu et sincère, un dévouement à la couronne absolutiste de France en ces temps changeants et suspicieux de tout.

La berline où était confortablement installée Marie-Antoinette, commença à rouler tranquillement entourée de Fersen, d’André, d’Oscar et ses troupes. Marie-Antoinette se retourna une dernière fois pour voir disparaître son cher havre de paix où s’étaient écoulées d’heureuses années. Ils arrivèrent dix minutes plus tard devant le canal du château quand soudainement, un homme à cheval surgissant de nulle part, se dirigea précipitamment en direction du cortège, brandissant un revolver tout en hurlant férocement, le regard hagard, les yeux injectés de sang, « mort à l’autrichienne, mort à l’autrichienne !!! »

Oscar, immédiatement, réagit en ordonnant à Girodelle et ses officiers de canaliser l’assaillant. Mais avant que les officiers ne parvinrent à arrêter l’agresseur, celui-ci rapidement pointa son pistolet prêt à charger en direction de la reine effarée, paniquée devant cet homme qui voulait sa mort. Il réussit à tirer trois coups à bout portant et s’enfuit. C’est avec effarement, dans un cri vain d’impuissance que Fersen et André virent Oscar tentant le tout pour le tout, désespérément se précipiter au devant de la reine faisant ainsi barrage de son corps, les bras écartés, le regard grand ouvert. Consternés, paralysés par l’effroi, ils la virent tomber à terre la main droite sur la poitrine, sur son cœur.

Fersen dans un cri de rage et de démence, poursuivit le monstre armé suivi d’une partie des troupes de la garde royale et réussit dans son désir brûlant de vengeance à le blesser mortellement pendant qu’André livide, blême et la reine les yeux remplis de larmes, s’agenouillèrent autour d’Oscar qui respirait encore faiblement, économisant son petit reste de vie dans un souffle haletant. Les officiers sous le choc baissaient la tête, les yeux rivés vers le sol, anéantis par cette terrible tragédie. Non, c’était impossible, pas leur colonel, cet homme si fort et vaillant qui leur semblait invulnérable, immortel, « Non, non, non, pas lui » Pensèrent certains, les mains crispées sur leur tête affligée, les coudes en avant, s’arrachant les cheveux ne pouvant y croire.
Les balles avaient perforé inéluctablement ses poumons ne lui laissant aucun espoir de survie. Girodelle était parti chercher un médecin même si en examinant furtivement les blessures de son colonel, il avait tout de suite compris que l’espoir à tire d’aile s’était enfui. D’un signe de tête, il fit comprendre à la reine et à André que c’était fini….

« Majesté, vous êtes en vie, je je je ne me serai jamais pardonnée s’il vous é était arrivé quoi que ce soit…. Si si si ce monstre vous avait blessée. » balbutia Oscar.

 « Tais-toi Oscar, ne parle pas. On est allé chercher un médecin, ce n’est rien. Tu vas voir, tu vas t’en sortir Oscar. Tiens le coût, je t’en prie. » lui répondit André à peine audible.

Marie-Antoinette pleurant lui prit la main et la baigna de ses larmes  

 «  Oh très cher Oscar, mon cher Oscar, mon fidèle ami, quelle abnégation, quel dévouement mon ami !!! Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi. Vous allez vivre Oscar, il faut vivre, je vous l’ordonne moi votre reine !!! »

« Oh oh votre majesté, je n’ai fait que mon devoir !!!! » Puis regardant André, Oscar lui adressa ces paroles si douces, enveloppées déjà d'un voile obscur et profond.

« André, pardonne-moi !! Je me sens si faible, si épuisée, je ne vois presque plus clair, est-ce déjà la nuit ?? »

Puis se reprenant : «  Mais il faut que je parle. André, André écoute-moi s’il te plait sans m’interrompre. Je veux que que tu dises à mon père que je je l’aime Andrrrrré. Père, Père !!! J’ai fait mon devoir. Je je peux partir avec Fersen maintenant, je suis libre. André, mon ami, merci merci pour tout Andrrrrrrrré. Il te te faudra continuer ta vie sans moi. Il fait si noir, j’ai froid !!! Je ne vois plus le soleil. Fersen, Fersen où êtes vous ??? »

André dans une fureur désespérée, le regard amer et dévasté, anéanti, les larmes volant sur la poitrine désolée d’Oscar: « Pourquoi lui Oscar ? Qu’à t’il fait pour mériter ton amour ?? N’ai-je pas toujours été auprès de toi, ton seul ami. Oscar, non pas lui !!! Souviens-toi de notre pacte ??? Nous resterons toujours ensemble toi et moi, unis à la vie à la mort toujours, n’est-ce pas Oscar, n’est-ce pas ? »

« Pardonne-moi André, André pardonne-moi !!!! Fer sen… ».

Ce si tendre nom déjà coupé en deux, séparé à jamais par les ténébres...

Fersen qui était revenu, pâle, chancelant, défait, le regard embué d’un brouillard sombre s’était empressé auprès d’Oscar, André fébrile et effondré lui laissant sa place tout en ne la perdant pas de vue, voulant la voir, la contempler jusqu’à son dernier souffle.

Fersen, anéanti lui prit délicatement les mains puis les baisa dans un élan passionné murmurant des mots désespérés mais qui veulent y croire malgré tout, malgré l'évidence des derniers instants.

« Oscar, je suis là, ne vous ai-je pas dit que je serai toujours là pour vous, à vos côtés et que jamais je ne vous quitterai. Vous êtes ma vie, ma moitié, mon âme, alors vous n’avez pas le droit de partir, pas comme ça. Vous êtes si jeune, si pure, si belle, si brave. Mais il arrive ce docteur ?» Dit-il d’une voix éraillée entre deux convulsions de cœur

« Fersen, Fersen non arrêtez !!! Je suis heureuse vous savez !! Oh Fersen, j’arrive à vous voir, oui je vous vois mon ami, mon amour. Je je suis heureuse car j’emporte avec moi pour toujours le souvenir d’un menuet si merveilleux, j’emporte votre amour, notre amour d’une nuit éternelle. Je dois partir mais j’emmène vos regards. Je veux votre bonheur, je veux que vous soyez heureux, vous vivrez pour moi n’est ce pas ???

« Je vous le promets mon Oscar chérie, ma belle inconnue du bal. Je suis à vous et je vous en réitère le serment. Comment vais-je vivre sans vous ? Ne me laissez-pas » Dit-il dans un dernier sanglot.

« Adieu…Adieu….Fersen, Fersen, Fersen, Oh Fersen, mon ami….Je vous aime….. »

Oscar ferma les yeux puis dans un sourire serein expira. Son cœur venait de s’arrêter sur ces trois mots. Non le printemps n’existait pas puisque la rose son symbole, la reine de toutes les fleurs venait de s’envoler à jamais. L’hiver désormais s’installerait dans les cœurs toute l’année, une seule saison survivrait aux autres, privant l’éclosion des fleurs, assombrissant le ciel de moroses présages.

La mort n’était pas cet abîme profond et obscur où reclus à jamais on appelle inutilement en vain, non la mort était belle et accueillante puisqu’elle se présentait sous le visage de l’être aimé, le visage de Fersen.

A suivre...



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La symphonie hivernale : Lady Oscar

Posté le 19.04.2008 par ceres
7) Une longue attente

Revenons un peu en arrière…
Oscar ce soir de décembre 1787, demanda à l’intendante de lui confectionner une robe afin de se rendre au bal du Château. Aussitôt, la vieille femme qui espérait secrètement que sa jeune protégée qu’elle avait élevée, redevienne un jour celle que la nature avait fait naître, mit toute la demeure des Jarjayes en émoi. Enfin, sa chère petite Oscar consentait à se laisser dominer par une nature féminine, fine, féline qui était réellement sienne depuis sa naissance mais refoulée par la volonté impitoyable du destin. Mais que lui passait-il par la tête ? Quel était ce revirement soudain ? Pour qui ? Pourquoi ?

Les réponses importaient peu à l’intendante, son rêve allait juste se réaliser et compenser une attente qui n’attendait plus vraiment : celle de voir la plus fraîche rose de Versailles enfin s’ouvrir, s’épanouir dans la rigueur d’un hiver recouvrant de neige les toits des maisons, les terres en jachère appelant des jours meilleurs pour redonner de la vie fertile, de l’espoir à des sourires résignés.

Les autres domestiques de la demeure, entendirent dans la chambre d’Oscar, pour leur première fois de leur vie, un tel vacarme de langues déliées en brouhahas et de petits pas trotteurs enjoués, qu’ils s’étaient arrêtés de travailler pour écouter ce tapage de chiffons, de pieds et de mains en bataille, voulant être témoins de la transformation du jeune colonel androgyne en une femme délicieuse et apprêtée.

Après maintes retouches de sa tenue et de ses cheveux finalement retenus en un vaste chignon en tresse par un diadème en saphir sur la tête, laissant juste de chaque côté, retomber une longue boucle en or, la jeune femme fit son apparition en haut d’un royal et vaste escalier paré d’un tapis rouge vif couvert d’entrelacs en or. Les domestiques et André qui attendaient impatiemment l’entrée magistrale de la dernière-née des Jarjayes, s’étaient bousculés, se chamaillant pour avoir la meilleure place de spectacle, accoudés béatement aux rampes cirées de l’escalier.

Quelle ne fut pas leur surprise quand ils virent descendre la Grâce, la plus belle de toutes les créatures dont on ne soupçonne pas l’existence ! Oscar était si belle, surprenante, inattendue, que tous les spectateurs transformés en admirateurs frénétiques à ce moment là, ne purent ouvrir les lèvres pour prononcer un mot. Seuls leurs yeux grand écarquillés, témoignèrent de leur saisissement à la vue de cet ange blond auréolé d’éclat lumineux et aux contours si délicats, revêtue d’une divine robe blanche aux rutilantes étoiles satellites de sa beauté vénusienne, poursuivant harmonieusement les lignes de ce corps parfait.

André peux-tu faire atteler la calèche et me conduire à la réception ce soir ? » Dit-elle sur un ton peu assuré et hésitant.

Malgré les exclamations de surprise que sa tenue élégante produisit, elle se sentit un peu mal à l’aise dans cette robe et ces escarpins auxquels, elle devrait s’habituer. Elle n’avait pas l’habitude de vivre en femme, de réagir comme une femme du moins extérieurement, mais elle assumerait jusqu’au bout malgré son manque d’assurance.

André sous le choc de la beauté féminine d’Oscar, avait deviné les raisons de ce changement brutal d’identité. Sans broncher, tristement, prépara les chevaux destinés à mener la belle au bal.
Il la conduisit comme on conduirait une reine dans un palais aux multiples trésors, passant par les endroits les plus agréables, invitant ainsi la jeune femme à contempler de beaux paysages sombres et brillants habillés de blanc, évitant les cailloux au bord des chemins.

Mais quand Oscar descendit du carrosse dans sa robe liliale, sa robe de neige reflétant une infinie d’étoiles en cristal, pour se rendre à la danse, déjà ailleurs, elle ne put voir le regard accablé de son ami ni toute l’admiration transie dont il la poursuivit jusqu’à ce qu’elle disparût dans cette foule élégante d’éventails, de diadèmes et de rubans colorés.

Il l’attendit longtemps cette nuit-là, insomniaque et silencieux en apparence, car dans son cœur, ce furent des bruits incessants, des chuchotements, des murmures, puis des cris, des hurlements insupportables au fur et à mesure que son imagination lui infligeait l’image de son Oscar enlacée dans les bras de cet autre.

Etait-elle avec lui ? Que faisaient-ils ? Fersen, l’avait-il reconnue ? Pourquoi, lui n’était-il pas noble mais juste un simple roturier, juste son ombre à elle, prête à l’enlever dans l’obscurité de son amour ne demandant qu’à vivre au grand jour, au soleil ? Qu’avait-il de plus que lui, ce Fersen, ce suédois, ne serait-ce que la haute et noble naissance, cette injustice de la vie qui vous fait naître soit pauvre, soit riche, tout ou rien ? Si sa condition avait été différente, l’aurait-elle aimé, l’aurait-elle regardé ? Ce soir pour la première fois de sa vie, il l’avait vu comme il la rêvait depuis tant d’année, en une femme belle à mourir, une femme amoureuse, radieuse dans sa robe de bal. Qu’aurait-il donné pour que ce désir de féminité, cette grâce magnifique s’adresse à lui, se donne à lui ! A travers ses larmes nocturnes, il était heureux et malheureux à la fois de cette transformation incroyable de l’homme impitoyable en une femme splendide. Il l’avait tant espéré ce changement ! Il l’avait tant espéré…Pour lui…Ce changement de toute une vie !

Il tortura son esprit déjà bien tourmenté toute cette nuit blanche dans ses draps froids soudainement décorés par tous ces points d’interrogation tentant de se réchauffer. Il se la représentait dansant avec Fersen, le contemplant comme il aurait voulu qu’elle le regardât, lui si pauvre qu’il fût. Il avait comme point commun avec Oscar d’avoir été confiné à la place de l’éternel second pendant des années, cette place de confident, secrètement meurtri d’un amour en coulées laviques sur son cœur, caché, dissimulé au plus profond de ses entrailles. Pendant des années, il avait espéré juste un regard attendri, aimant, venant se noyer dans le sien à la couleur verdoyante d’un été perpétuellement en éveil. Mais la plus belle des roses n’avait pas le cœur pour s’enraciner en reine dans cet été vivant de fleurs prêtes à éclore, à s’incliner devant elle, qui préférait survivre dans un hiver enneigé de flocons en perles irréelles et sinueuses sur la joue endolorie d’un amour vain.

Cette perle de neige préférait perdre ses pétales d’hiver sous un soleil sibérien malgré ses rayons n’arrivant pas à réchauffer un cœur en demandes, un cœur en attente. Des pétales répandus, perdus en chemin sur l’attente d’un lendemain heureux, encerclés par un espoir souhaitant au-delà de la survie, exploser, s’affirmer, se convertir… André attendit, comptant les heures, les minutes, les secondes vespérales uniquement concentré sur ce calcul précis et inutile du temps qui passe dans le décor de méandres de tièdes larmes réduites déjà à la tombée du visage, en cendres. André minutieux dans le décompte précieux du temps, immobile, attendit dans la folie de l’ignorance, dans la folie de la désespérance… Il n’attendait presque plus rien…Juste son retour….

Oscar, elle aussi avait attendu pendant neuf ans le retour de Fersen, tremblant à chaque heure que la guerre, de ses ravages sanglants, ne le lui enlèvent à jamais. Elle voulait revoir son visage, ses yeux, ses mains, son corps, son être, l’entendre, le toucher du bout du regard. Elle aussi, pendant d’interminables nuits, l’avait attendu, cherché dans ses rêves. Avait-il pensé un peu à elle pendant toutes ces années ? Même en tant qu’amie, que confidente, avait-il eu une fois une petite pensée pour elle dans un coin de sa tête ?

Et puis quand il revint enfin ce jour ensoleillé d’octobre, un instant elle oublia toutes ces journées, ces mois, ces années d’attentes qui ne voyaient pas le fond du tunnel, cherchant désespérément le jour à tâtons. Que s’était-il passé à ce moment dans la tête de la jeune femme vivant depuis toujours comme un homme au regard froid immuable, imperturbable, impénétrable ? Disparue dans les profondeurs d’un abîme ténébreux, sa joie refit surface à la simple vue de la lumière surgissant d’un coup comme par magie. Pendant des années, dans l’aven profond de sa peine, ses veines en pleurs autour de son cœur, avaient continué leur chemin de vie dans ce corps troublé par les transformations de sa féminité longtemps occultée.

Fersen lors d’un entraînement matinal à l’épée, lui parla de ce bal à la cour ce jeudi en neige du 27 décembre de l’année 1787, de son intention de revoir la reine, où du moins juste l’entrevoir une fois pour s’assurer qu’elle allait bien. A ce moment, qu’aurait-elle donné pour que son cœur douloureux s’arrachât de son corps pour frapper à la porte du sien afin de s’y réfugier, s’y échouer comme une sirène sur le sable fin épuisée par une nage sans fin ?

Qu’avait-elle à perdre de toute façon si ce n’est que cette amitié pesante ? Elle voulut qu’il la vit au moins une fois désarmée, débarrassée de cette toile infranchissable que son père avait tissée à la naissance et qu’elle avait continuée d’agrandir tout le long de sa vie. Elle voulait qu’il voit Oscar, la femme fragile, douce et amoureuse et non plus l’homme certes beau comme Adonis mais viril, froid et charismatique. Le jour du bal étant arrivé, en attendant que l’intendante lui confectionnât sa robe, elle se reposa assise sur le lit de sa chambre, le regard d’océan noyant un horizon hivernal. A quoi allait-elle ressembler dans ce nouvel accoutrement ? Serait-elle à l’aise dans cette tenue inconnue pour elle ? Lui plairait-elle ? La remarquerait-elle où serait-elle encore obligée d’assister aux retrouvailles de Cupidon et de sa dulcinée ? Tous ces points d’interrogations envahissant l’horizon nuageux expirèrent dans un soupir quand l’intendante appela la jeune femme pour essayer sa tenue de bal.

Le vendredi 28 décembre de la même année, le devant de la robe de la nuit fit peu à peu une demie rotation pour laisser place à une robe de jour baignée dans une rosée glacée, gelée. L’aube cornaline pâle et fragile après quelques longues heures d’un repos mérité se leva dans le vent frileux et dans une attente remplie de points d’interrogation de suspension...


8) Cupidon seul lance la flèche

« Cupidon seul lance la flèche
Redoutable au cœur du guerrier
Et seule celle qui blesse saurait guérir la douleur »

Ce 28 décembre 1787, Marie-Antoinette était penchée sur le berceau vide de sa deuxième fille, caressant les langes royaux du petit ange parti pour toujours dans un éternel voyage dans les cieux. Ce beau bébé né le 09 juillet 1786, Marie Sophie Béatrice, aux grands yeux bleu turquoise et vert chrysoprase avait été pendant onze mois, une source de bonheur et d’amour pour la souveraine désormais éplorée. Après la naissance de Madame Royale en 1778, elle avait mit au monde deux fils qu’elle chérissait plus que tout, l’aîné Louis Joseph né le 22 octobre 1781 pour sa fragilité et le cadet Louis Charles né le 27 mars 1785, pour sa vivacité. Elle passait de longues heures dans le jardin de Trianon, son paradis d’évasion, en compagnie de ses fils bien-aimés. Elle oubliait son rôle de reine dans ce refuge champêtre, troqué contre celui de d’hôtesse et de mère aimante, attentionnée envers ses deux fils, jouant de longues heures avec eux, riant, courant dans le jardin.

Marie-Thérèse dite Madame Royale, l’aînée des enfants de la reine, se sentait un peu délaissée par sa mère, orpheline d’amour que sa dernière donnait à ses deux fils. Les garçons de la couronne depuis toujours étaient chéris, assurant la transmission du pouvoir royal de génération en génération et captivaient donc toute l’attention de leurs majestueux parents.
Presque abandonnée à elle-même, tristement solitaire et fragile, Marie-Thérèse en manque d’amour maternel, passait des heures dans un monde imaginaire où elle cristallisait la réalité, emportait avec elle dans ses rêves, seule la beauté d’un monde chahuté, basculé dans les tourmentes humaines. Dans ce monde où elle y mettait beaucoup de magie, beaucoup d’elle-même, sa mère la berçait, attentionnée, s’intéressant à son univers peuplé de fées et d’animaux sur des airs de musique d’enchantement. La petite fille pleurait souvent toute seule dans son lit, cachant sa peine dans l’obscurité de la nuit, son chagrin d’être reléguée au second plan dans l’affection de sa mère, non que celle-ci ne l’aimât mais faisait peu de cas de son enfant au visage livide, terne et au sourire mélancolique. Pour fuir ses larmes, Marie-Thérèse s’envolait dans son refuge onirique et souhaitait y demeurer toujours en éternelle enfant innocente même si pour son jeune âge, elle était déjà bien consciente des vicissitudes félonnes de la vie.

Parfois seule, la châtelaine de Trianon, le visage tragique, demeurait dans le Temple de L’amour où pour un temps elle avait rangé tous ses maux orageux dans la boîte de pandore. L’amour en marbre blanc occupé à tailler son arc, instrument visant les cœurs fléchés, l’accueillait dans une rêverie mélancolique appelant silencieusement l’être chéri à la rejoindre.

Puis les deuils, d’abord de sa mère en 1780, puis de sa dernière fille en ce mois vernal de juin 1787, ainsi que la santé délicate du dauphin, l’aidèrent à mûrir, assagie dans son désir de frasques luxuriantes et d’émancipation. Si elle vivait toujours recluse dans son domaine de Trianon obstinée dans la pérennité de son intimité, l’expression de son visage avait changé, rendant cette femme insouciante si jolie et coquette jadis, plus belle, plus raisonnable à la physionomie grave.

Mais il était trop tard pour cette reine en deuil, de regagner la faveur de son peuple accablé de misère, la haïssant à travers de virulents pamphlets et de grossières caricatures. A la fin d’une terrible méprise en 1786, connue sous le nom de « l’Affaire du collier », la reine pourtant innocente et étrangère à la duperie machiavélique et cupide d’une aventurière comtesse de La Motte, perdit tout crédit auprès de son peuple, son image ainsi flétrie et piétinée à jamais. Le cardinal De Rohan appartenant à la très ancienne et illustre maison des Rohan tirant son origine des anciens souverains de Bretagne, devint la grande victime du stratagème venimeux de La comtesse de La Motte et de ses complices souhaitant par-dessus tout s’enrichir. Déjà méprisé par la reine le poursuivant d’une vindicte apparente, souveraine aimée à laquelle il avait cherché à plaire, le cardinal De Rohan très populaire fut exilé dans son abbaye de la Chaise-Dieu en Auvergne par décision royale même si le parlement l’avait innocenté et acquitté le 31 mai 1786. Cette sentence irrévocable aliéna une partie du tiers et de la noblesse contre Elle.

Ces récents malheurs et le mépris affiché des Français, la rapprochèrent de son mari Louis XVI qui commençait à faire appel à elle dans les affaires politiques du Royaume. La reine, étourdie dans les plaisirs légers, rebutée par les questions sérieuses de gouvernement, pour la première fois de sa vie allait devoir prendre des décisions primordiales pour le maintien de la paix à l’intérieur de son royaume et la stabilité de la monarchie absolue dans ce siècle où les Lumières défiant l’obscurantisme, faisaient naître des idées abracadabrantes et modernes dans les esprits.

Les récoltes très mauvaises, plongèrent le pays dans un marasme économique et financier difficile à enrayer. Les finances se portaient très mal, épuisés par la participation de la France aux guerres et le trou creusé par le désir de magnificence de la reine, de sa générosité légendaire par la distribution de confortables pensions à ses amis courtisans couverts d’honneurs sans mérite.

Le 28 décembre 1787 au lendemain du bal, la reine apprit le retour de Fersen. Toute sa joie effondrée dans la souffrance, dans la disparition d’êtres chéris, réapparut comme le soleil aux premiers bâillements de réveil de l’aube.
Fersen encore tout bouleversé de la soirée du bal où une inconnue avait emprunté dans un regard enflammé, son cœur vestige des amours tourmentés, demanda une audience pour être reçu à Trianon. Marie-Antoinette les yeux brillants d’espoir, accepta de le recevoir dans son antre champêtre intime.

Mais parfois lorsque l’on a perdu un être cher qu’on pensait ne plus jamais revoir, le flambeau de l’amour des premiers jours, des premières années, ne vacille plus forcément d’un feu vif et rutilant.

Lorsqu’ils se revirent quelques jours après le bal, si l’émotion était au rendez-vous, leur amour de jeunesse s’était éteint depuis longtemps certainement dans l’écoulement de l’horloge temporelle, la danse circulaire et éternelle des saisons et dans les événements tragiques poursuivant leur existence. Leurs êtres avaient pris deux chemins différents pour mieux se rejoindre dans ce labyrinthe de maux mais ce qu’ils retrouvèrent les étonna : une amitié sincère et solide qui n’était pas prête de se rompre. Ils se croyaient encore amoureux comme aux premiers jours avant ce face-face tant espéré et ils se retrouvaient même si amers de cette découverte inattendue, amis.
Fersen qui avait conscience du mépris des sujets de Marie-Antoinette à son égard, voulut la mettre en garde, ayant déjà la prescience d’un danger imminent. Cupidon avait repris leurs flèches solidement plantées pendant de nombreuses années dans leur cœur dorénavant guéri.

Fersen agenouillé : « Majesté prenez garde à la colère de votre peuple qui menace de monter sur Versailles, fatigué par la faim et affaibli par les épidémies, la précarité d’une vie misérable. Ecoutez-les, car ce sont eux qui chaque jour produisent les véritables richesses de ce pays, en labourant la terre durement, fabriquant, concevant, les matières que vous revêtez chaque jour, les mets raffinés que vous mangez, le mobilier dont vous jouissez à chaque instant. Revenez à Versailles où est votre véritable place de reine ! Vous vous devez d’être présente en votre royaume aux côtés de votre époux. Eloignez-vous de vos amis qui profitent grandement, sans scrupules de vos largesses, du clan Polignac en particulier « ces alentours dévorants » comme les nomme l’ambassadeur autrichien, le comte de Mercy. Votre majesté, je suis de retour pour vous servir, devenir vos yeux, aider votre conscience de reine à s’épanouir pour éteindre le brasier d’un mécontentement populaire croissant. Pour votre sécurité, votre vie et au nom de cette amitié qui ne s’éteindra jamais, je vous en conjure votre majesté, écoutez-moi ! »

Au nom de leur ancien amour si fort estampillé à jamais dans le souvenir et de cette nouvelle amitié indéfectible, il voulait la protéger, faire un rempart de sa vie pour elle, la servir toujours.

Marie-Antoinette : « Mon ami, vous avez toujours été d’un grand réconfort pour moi, faisant preuve d’une loyauté qui n’a jamais failli à mon égard. Sans vous, votre bonté, votre délicatesse et votre soutien, je me sentais perdue en proie à ces vautours de courtisans n’attendant que ma chute précipitée dans le gouffre le plus sombre, sans espoir de soupirail sauveur. Avec votre présence à mes côtés, je me sentirai plus forte, plus vindicative pour affronter les rafales funèbres qui soufflent sur nos destinées. Fersen, je suivrai vos conseils, je reviendrai à Versailles. »

Fersen partit le cœur à la merci de toutes sortes de sentiments contradictoires. D’un côté, il se sentait déboussolé, dérouté, désemparé de l’envol à jamais de son amour pour cette reine qu’il avait tant aimée, chérie, adulée dans son cœur si longtemps et d’un autre côté, ses pensées de manière obsessionnelle, étaient habitées par la belle inconnue du bal. Il voulait la revoir, danser à nouveau avec elle pour une valse éternelle. Un nouvel amour chassant l’ancien, le tenaillait du plus profond de son être.

Ainsi Cupidon avait décidé du sort de cet amour impossible entre la reine et le Suédois, le philtre du temps n’ayant plus d’effet sur leurs cœurs jadis désespérés de se quitter. La Didon de Trianon avait attendu, espéré longtemps en tragédienne noyée dans le faste, le retour de son diplomate suédois d’Enée, puis lorsque ce dernier enfin était réapparu, les chaînes de leurs cœurs s’étaient brisées enfin délivrés de leur assuétude amoureuse.

9) Père et fille

Ce vendredi 28 décembre, tout comme Marie-Antoinette était penchée rêveuse sur le berceau vide de sa fille, Oscar elle était penchée sur les souvenirs de la veille, les yeux fermés sur l’oreiller. L’aube paresseuse n’était pas encore levée ce qui donnait le loisir à la jeune fille de se laisser aller à la rêverie sur son lit.
Quelques heures auparavant, elle était dans ses bras, heureuse à oublier le temps, à oublier sa condition quotidienne de colonel de la garde. Elle avait laissé dans un regard amoureux, son cœur s’exprimer, se donner dans cet élan féerique dans un cadre somptueux. Elle n’avait pas eu froid dans ses yeux à lui. C’était comme si elle y avait toujours vécu venant y puiser la force nécessaire de vie. Les mains chaudes du suédois dans les siennes si menues les avaient unis dans une quête d’amour heureux, inépuisable prenant sans cesse sa source dans leur cœur.

Elle n’avait pas rêvé, ce regard, était celui d’un homme fou d’amour, non qu’elle y connût grand chose en l’amour réciproque mais cette chaleur qui l’avait enveloppé pendant la danse, ces flammes si vivantes dans les yeux brûlants de Fersen. Si l’un se noyait dans les prunelles océanes de la plus belle femme du bal, l’autre, la belle brûlait, sous les flammes rutilantes des yeux de l’homme surnommé, « l’iceberg élégant ». Cela ne pouvait être une illusion. Même en rêve, on ne vit pas ce tel déluge des cœurs tendant à se confondre, on ne vit pas cette magie en poussières d’étoiles qui vous propulse dans un monde où seul l’amour a sa place. Cet instant d’éternité où l’on se livre à l’autre complètement dans un regard chargé de promesses heureuses, pour rien au monde, elle n’aurait voulu l’échanger. Si court que fût ce moment en réalité, il avait été à elle, il lui avait appartenu juste en un vent tiède soufflant sur sa nuque, lui susurrant des mots inaudibles, tremblants et balbutiants mais des mots chauds et sincères. Des mots qui lui appartenaient désormais dans son souvenir, qu’elle garderait là enfermés à tout jamais dans le coffre-cœur dont elle seule avait la clé.

Elle se mit à imaginer ce que serait sa vie de femme avec Fersen. Dans son rêve, elle se représentait mariée à lui sans contraintes, libre et loin de cette vie si triste, juste enveloppés tous deux dans la chaleur de leur amour, enlacés à se contempler, à s’effleurer par des regards-caresses. Elle ferait semblant d’être jalouse quand il rentrerait tard. Elle l’attendrait et ne pourrait s’empêcher en riant de lui demander avec qui, il l’avait trompée. Et lui sur le même ton rieur et complice il lui répondrait :

« Mais avec ton sosie mon amour ! Je ne peux te tromper qu’avec toi-même ! Une femme ayant ton doux visage d’ange, ton âme, ton cœur ! »

Oui, rougissant et souriant dans la béatitude, elle se surprit à imaginer ce genre de scène doucereuse et tendre d’amoureux heureux dans un quotidien nouveau, inconnu où elle mènerait une vie de femme mariée. Mais longtemps habituée à vivre dehors dans des conditions difficiles à poursuivre les ennemis de la royauté, à veiller sans relâche sur sa majesté, pourrait-elle s’accoutumer à une vie dans les dentelles, à entretenir un intérieur, à épauler son mari en toutes circonstances ? Pourrait-elle se laisser, elle si fière, dominer par un homme ?

Cependant, même si elle avait vécu le plus beau moment de sa vie, en tant que femme rayonnante dans son amour partagé, une femme épanouie et gracieuse en une nuit, elle devait redevenir Oscar François de Jarjayes non sans regrets, non sans larmes. Par devoir, elle ne pouvait abandonner son poste de Colonel de la garde; elle avait une mission, veiller corps et âme sur la reine qui avait plus que jamais besoin d’Elle, de sa protection. Et puis, ce serait trahir la volonté de ce père qui avait cru en elle, en lui son fils, sa fierté immense reluisant dans ses yeux vifs à chaque fois qu’il la regardait.

Car le général se félicitait chaque jour d’avoir un tel fils ! Il n’aurait pu rêver mieux même si Oscar était née garçon. Non, Oscar régnait seul en maître de la terre des Jarjayes, prenant toutes les décisions importantes au nom de sa famille en tant que chef. Elle en imposait par son éminent charisme, son sens de l’honneur irréprochable. Oscar, tout au long de ces années était devenue, sa seule raison de vivre, sa gloire personnelle, son trophée. C’était lui en son désir d’avoir un fils, qui l’avait fait naître veillant chaque jour sur elle. Il l’aimait son enfant, sa chair, au fond de lui, il la chérissait bien plus que ses cinq autres filles, bien plus que sa femme. Oscar était sa vie.
Oscar était aussi celui qu’il aurait voulu être, un homme glorieux, craint mais respecté, admiré pour ses étonnants exploits légendaires. Oscar était un héros à ses yeux, bien plus que cela que pour n’importe quel autre au monde !

Oscar aimait son père, respectant sa volonté même si pendant des années, elle avait souffert le martyre d’être ainsi l’objet d’un désir arrêté. Avant de découvrir son amour pour Fersen, elle s’était résolument acharnée à tenter de devenir l’homme brave et digne que son père voulut qu’elle fût.
Eloignée de ses sœurs et de sa mère pendant de nombreuses années, son père restait sa réelle seule famille. Privée donc de l’amour de sa douce mère et de la compagnie de ses sœurs, elle avait voulu plaire à son père exauçant ainsi son vœu le plus cher, ne serait-ce que pour exister à ses yeux.

Et puis, Fersen était rentré dans sa vie refusant obstinément de sortir de son cœur même absent et si loin. C’était son cœur de femme qui s’exprimait à travers une mélancolie qu’elle se forçait à cacher. Son père ne s’était aperçu de rien pour son plus grand soulagement à elle, sinon comment aurait-il réagi s’il avait su que le cœur de sa fille, de son colonel de fils battait très fort pour un autre homme et en plus celui réputé pour être l’amant de la reine ? Double trahison alors !!!!

Oscar était abandonnée à son rêve à l’aube d’un éternel recommencement, quand soudain son père fit irruption dans sa chambre, le regard irrité, en feu. Il s’avança, le pas lourd vers sa fille, la tira violemment de son lit sans que celle-ci abasourdie de cette intrusion inopinée, ne pût réagir. Puis d’une main colérique, le visage visiblement agité, il la repoussa durement contre le mur tout en la giflant. La jeune femme sous l’empreinte indélébile de la main glaciale et rêche de son père sur son visage, chancela puis tomba à terre, désespérée de tant de brutalité.

Le général en proie à une forte colère: « Je viens d’apprendre en entendant certains commérages échappés de nos domestiques, que vous avez ridiculisé le nom des Jarjayes, en vous attifant de grotesques nippes et qu’en plus non contente d’avoir fait ça, vous avez voulu vous exhiber ainsi à Versailles, au bal de la cour ! Que vous est-il passé par la tête mon fils ??
Et qu’êtes-vous allez faire, seule en plus, dans cette parade ridicule de courtisans peu scrupuleux ? »

Sans attendre la réponse d’Oscar humiliée et toujours clouée au sol par sa peine tellurique, il dirigea exaspéré, sa rage contre la robe posée délicatement sur un fauteuil, en la déchirant en mille pièces sous le regard consterné de sa fille.
« Et c’est avec ce chiffon, que vous vous êtes rendue au bal ??? Quelle humiliation pour nous !!!! Quel déshonneur, mon fils déguisé en courtisane débauchée et dissolue !!! Je ne peux pas le croire, ce n’est pas possible, je fais un cauchemar !! Pourquoi vous êtes-vous travestie en femme, coquette en plus ??? J’espère que l’on ne vous a pas reconnue, que vous ne vous êtes pas exposée aux moqueries de ces aristocrates qui ne savent faire rien d’autre que de jaser livrés à leur oisiveté ! Mais répondez-moi ? Où est passée votre fierté mon fils ? pourquoi ? Pourquoi ? »

Il déambulait ainsi fou avec sa hargne sectaire et sa horde de pourquoi à ses trousses dans la chambre de sa fille, faisant les cent pas, accablé de chagrin et d’incompréhension suite au comportement étrange selon lui de sa fille. Non son Oscar, n’avait pas pu lui faire ça à lui ! Peut-être s’était-elle déguisée pour accomplir une mission, démasquer un traître en voulant à la vie de la reine ? Où alors était-ce juste un moment de folie curieuse, un jeu peut-être ?
Non Oscar n’avait pas le droit d’agir ainsi, de renier l’éducation qu’elle avait reçue de lui. C’est lui qui l’avait faite, qui avait construit sa renommée. Elle ne pouvait pas l’abandonner, lui à qui elle devait tout, l’honneur, la position, la gloire, le rang !! Elle devait se sacrifier pour sa famille en renonçant à sa vie de femme.

Oscar exsangue était toujours couchée à terre, laissant ses larmes inonder le sol, anéantie, les yeux grand écarquillés suite à cette violence paternelle cyclonique. Elle se sentait impuissante, lasse, renonçant même à formuler une explication plausible d’excuse à son père. Il ne la comprenait pas, il ne l’avait jamais comprise ! Il n’avait pas saisi que c’était pour lui qu’elle avait renoncé à sa féminité et pendant des années à son amour pour Fersen. A quoi bon essayer, la communication était stérile, à l’avance condamnée par ce mur cruel d’intransigeance et d’entêtement ! Une forteresse d’incompréhension et de souffrance mutuelle les séparait désormais. Son père était le seul être à qui elle avait souhaité plaire en sacrifiant sa vie de femme, et voilà que juste une fois à se laisser aller au bonheur tant rêvé, il la repoussait brutalement. Abandonnée, à sa souffrance elle songeait que son père souhaitait son bonheur à lui à travers elle, sans se préoccuper de ce qu’elle pouvait penser, vouloir, endurer.
Son père devant lequel, elle avait toujours plié, ne lui avait permis aucun repos, aucune fantaisie, pensant que s’il était heureux, sa fille l’était aussi. Non il ne cherchait pas à comprendre, cela ne lui était jamais venu à l’esprit d’essayer de lire sur le visage de sa fille, toute la détresse immense dans laquelle elle se perdait de plus en plus. Allongée, fébrilement sur le sol, elle semblait ne pas vouloir quitter sa position, prostrée dans son affliction touchante, laissant l’averse diluvienne de son cœur, l’immerger dans une mer de regrets.

André qui n’avait pas dormi de la nuit, en entendant la voix tapageuse du général dans la chambre voisine, se précipita au secours d’Oscar, le regard chargé de reproches en direction du père de la jeune femme.
Mais le général écartant André de son passage partit en claquant la porte avec virulence, ne pouvant supporter de voir sa chair si faible à terre. Il demanderait des explications plus tard, car à cet instant, c’était plus qu’il ne pouvait endurer.
André partagé entre la douleur et la colère, oubliant lui-même sa propre détresse, prit Oscar dans ses bras, l’entourant de tout son soutien, tout son amour.
Oscar dans son spleen hivernal attendant la renaissance de la vie, lui ouvrit spontanément ses bras et son cœur endolori, touchée par l’attention réconfortante d’André. Comme à chaque fois où elle se sentait démunie face aux épreuves pénibles qu’inflige la vie, il était là comme une ombre loyale à ses côtés.

« Ma pauvre Oscar, ma pauvre Oscar, ma chère Oscar ! Je suis là » Répétait-il désespéré, l’entourant de ses bras protecteurs.

A ce moment Oscar livide dans sa douleur réalisa qu’André avait toujours été là depuis l’enfance pour elle. Oui elle réalisa combien à ses yeux, elle était chère, si aimée, si choyée, toujours protégée. Elle comprit non pas l’amour fou qu’il lui portait, mais le dévouement à chaque seconde de sa vie, toute l’abnégation d’un être prêt à tout pour voir sa moitié sourire, voir le bonheur prendre pour demeure son cœur. Elle comprit dans cette chaleur réconfortante, cette fraternité de tous les instants, à ce moment précis où André risquait de s’attirer le courroux du général en le défiant ainsi d’un regard haineux, qu’il l’aimait et serait prêt à tout pour elle ! Elle se rendit compte que ces dernières années, elle l’avait un peu négligé, trop absorbée dans son amour impossible pour un autre. Elle aussi, elle l’aimait comme un frère qui avait comblé le manque d’amour familial et qui n’attendait rien en retour. Il ne lui avait pas posé de question la veille quand elle était apparue dans sa robe de bal du haut de l’escalier. Non il était resté discret par égard pour l’embarras qu’elle aurait pu éprouver à devoir rendre des comptes sur sa tenue et sur sa soirée.

Oscar réfugiée dans les bras d’André : « Oh André si tu savais !! Si tu savais pourquoi j’ai fait çà !! Si tu savais ce que j’ai enduré pendant toutes ces années !!! »

André tremblant, les larmes aux yeux : « Oui Oscar, je sais. Je sais tout. J’ai toujours su. Mais ne t’inquiète pas, je suis là, c’est tout ce qui compte ! Je suis là et je ne t’abandonnerai jamais, jamais. » Soupira t-il.

La chambre les avait gardés là, immobiles dans les bras l’un de l’autre à pleurer effondrés sous les gifles impitoyables de la vie.


A suivre...

La symphonie hivernale : Lady Oscar suite

Posté le 29.03.2008 par ceres
4) Trois amours impossibles

A l’âge d’un an, André Grandier perdit ses parents emportés par une terrible épidémie de typhus à laquelle par miracle il échappa, fin de l’année 1755. Sa grand-mère, intendante des Jarjayes et d’un caractère trempé, aussitôt prit l’orphelin sous sa protection au château de ses maîtres. Le petit garçon s’attacha tout de suite à la petite fille aux boucles solaires habillée en garçon.

Des privilèges identiques à ceux d’Oscar lui furent accordés. Ainsi, il mangea à la table des Jarjayes, prit les mêmes leçons qu’Oscar. Assidu et bon élève aux cours de maintien, de français, de latin, d’histoire, sa soif d’apprendre n’avait pas de limite.
D’un caractère vif, intelligent et intuitif, il comprenait les velléités humaines échappant à l’esprit des plus éclairés. Au-delà des savoirs théoriques, des connaissances pratiques, il avait appris à lire dans les regards et les sourires, dans les cœurs surtout. Il devinait chaque faiblesse, percevait par une écoute attentive, la détresse surtout si celle-ci n’était pas palpable et fouillait les moindres recoins sombres des âmes égarées.

Roturier de naissance, il mena une vie de noble aux côtés de son éternel camarade de jeux, Oscar. Sa présence était autorisée dans les réceptions mondaines des Jarjayes. Pourtant il savait d’où il venait, quelle avait été l’existence de ses parents laboureurs et pauvres, habitués à une vie misérable et cela il ne l’oubliait pas. Il ne l’oublierait jamais. Et puis les Jarjayes ne le traitaient pas non plus comme l’égal d’Oscar, voyant en lui juste le compagnon idéal dans les jeux solitaires de leur fille éloignée volontairement de ses sœurs.
Oscar et lui ne se quittaient jamais, inséparables rires résonnant dans les communs des Jarjayes, ils pensaient défier par une insouciante jeunesse l’horloge du temps.

Oscar : « Tu ne me rattraperas pas André ! » Dans un rire en s’envolant.

André : « Attends-moi Oscar, ne pars pas sans moi ! »

D’un naturel gai et serviable, André choyait Oscar d’un amour fraternel. Malgré sa frêle silhouette, celle-ci manifestait déjà un fort tempérament, habile dans le maniement de l’épée, agile comme un lynx attendant le moment propice pour bondir féroce et impitoyable sur sa proie. Souvent lors d’un exercice militaire, Oscar déterminée, les yeux jetant la foudre, l’emportait aisément sur son adversaire obligé de capituler face aux ronces corrosives de la rose enflammée.

André connaissait Oscar par cœur, l’Oscar de son cœur dont il connaissait chaque humeur, toutes les ombres abyssales prêtes à surgir à tout moment. Il avait vécu et partagé avec elle, les maladies infantiles bénignes, les premières chutes à cheval, les petites contrariétés de la vie. Il avait aussi partagé le meilleur comme les fous rires, les bêtises complices, les cabanes dans le parc, les jeux de Robinson, les noëls auprès d’un feu de cheminée à boire du chocolat chaud et à échanger des cadeaux et des sourires.
Tous deux étaient liés par un serment d’enfant, celui de ne jamais se séparer et de se venir en aide au premier danger. Ils étaient prêts à donner leur vie l’un pour l’autre.

André : « Oscar, tu dois me promettre de ne jamais me quitter, d’être toujours mon amie, ma confidente et mon âme sœur. Promets-le-moi Oscar ! »

Oscar : « Idiot, tu sais bien que toi et moi nous resterons toujours ensemble, que nous sommes frères à la vie et à la mort ! » Dit-elle dans un rire.

Puis ils grandirent, Oscar surtout changea devenant plus indépendante, solitaire et froide. Elle ne se confiait plus à lui, à personne d’ailleurs. Elle avait exaucé le vœu de son Pygmalion de père en devenant capitaine puis colonel de la garde royale. Elle ne quittait plus Marie-Antoinette plus ravissante que jamais, veillant jour et nuit sur la sécurité de cette souveraine si candide et sensible. Elle assistait malgré une répugnance contenue, aux cérémonials hypocrites d’une cour maniérée, aux bals fastueux, aux promenades galantes et courtoises dans le parc du château de Versailles. Elle suivait à cheval, la reine dans ses nombreuses sorties nocturnes parisiennes, cette capitale séduisante riche en divertissements. Cette reine étourdie, était désireuse d’octroyer une vie monotone dans cette immense bâtisse de marbre à côtoyer toujours les mêmes figures lugubres et artificielles, contre quelques heures ardentes, trépidantes de liberté si précieuses. Elle n’hésitait pas à embarquer dans ses folies carnavals, ces bals masqués de l’Opéra, ces soirées éclatantes à la comédie française où au théâtre, son jeune et beau colonel respectueux du devoir, et surtout pressé de la servir, Elle.

Lors de ces escapades, elles offraient à des hôtes éblouis, un magnifique tableau de beauté antique pour l’une, statue aux contours délicats et une beauté angélique pour l’autre, si belle dans ses parures brillantes, scintillantes.

Un courtisan : « Regardez, la reine est plus belle que jamais, encore une tenue qui a du coûter chère à son mari ! »

Une duchesse : « Voyez ces diamants, elle rayonne de fraîcheur et de grâce ! »

Une comtesse en émoi derrière son éventail : « Oh Oscar de Jarjayes, il est si beau et bien fait dans son uniforme, regardez ma chère, j’en ai des frissons ! Que donnerais-je pour une seule danse avec lui ! »

La duchesse : « Et moi donc, j’en rêve vous savez, ah si mon mari m’entendait ! »

L’exaltation de ces courtisans était à son comble quand Oscar passait près d’eux sans leur accorder un seul regard. Plus le colonel était distant, plus ces nobles rêvaient d’engager la conversation avec lui. Une rivalité de bec à ongles sans fin s’engageait entre ces pipelettes en dentelles pour savoir laquelle en première aurait droit à une marque de faveur de ce beau colonel, en vain.

Si en apparence, le cœur d’Oscar se protégeait d’un infranchissable rempart obscur et glacial, André depuis toujours en avait deviné, les fêlures, les cassures, les brûlures de chaque instant et encore plus depuis que Monsieur de Fersen était rentré dans sa vie, leur vie à deux. Au départ, ce n’était juste qu’un petit brasier pâle, léger, de vie incertaine mais qui avait au fil des ans grandi, de telle manière qu’il était impossible à éteindre. Prisonnière dans le labyrinthe de son cœur, Oscar dans son chagrin d’amour secret, sans s’en apercevoir négligeait André, lui accordant peu d’intérêt et de reconnaissance et cela bien malgré elle. André demeurait son ami, son ombre fidèle mais ses pensées étaient toutes dévouées à Fersen. Où était-il, que faisait-il ? Pensait-il toujours à la reine ? L’avait-il oublié, elle Oscar son ami, simplement son ami ?


André, discret comme une ombre blessée, ne lui fit jamais de reproches, déjà résigné. Perdue dans son rêve d’amour impossible, elle fuyait toute compagnie et André n’y échappa pas, André qui avait toujours été là auprès d’elle dans les circonstances les plus noires, les plus dramatiques. Il l’avait aidé à mettre fin aux agissements du masque noir, dérobant à la tombée de la nuit, les bijoux et trésors des aristocrates. Dans une course poursuite, il avait même failli perdre la vue, le masque noir l’ayant blessé gravement à l’œil gauche depuis en convalescence.

Lors d’un duel entre Oscar et le duc de Germain très haut placé à la cour et ami du duc d’Orléans membre de la famille royale, il l’avait entouré de tout son soutien si loyal et lorsque celle-ci bannie temporairement de la garde s’était échappée quelques jours sur les terres de son père prés Arras, il l’avait accompagné, leur complicité d’antan presque retrouvée. Grand et robuste, bien fait, André Grandier était un homme très séduisant voilant Oscar d’un regard émeraude attentif. Ses cheveux d’un noir de jais contrastant avec une pâleur de cierge blanc d’un visage soucieux, renforçait cette beauté devenue grave. André pourtant jadis était d’un naturel si joyeux…

Pourtant lui aussi souffrait de la même agonie, de la même détresse à étouffer des hurlements d’amour non partagé. Il ne l’aimait plus comme une sœur, comme une éternelle confidente de chaque heure, chaque seconde. Il l’aimait d’un amour condamné. Elle était si belle, si pure comme une image sans fin défilant dans sa tête, telle une étoile filante gravitant autour de son cœur. Il voulait la contempler éternellement, capturer de ses deux mains, ce magnifique visage pour le presser contre son cœur, la garder tout contre lui, la chérir en l’enveloppant de toute sa fièvre. Il voulait l’emmener dans un voyage sans nuages, sans orages, sans ravages, juste eux deux éperdus à s’aimer, à réinventer l’amour et son ivresse.

Elle était noble, il était roturier, il était un homme et elle aussi, il l’aimait et elle en aimait un autre ; comment lutter, comment vivre après cela ? Il continuait à l’accompagner, à la seconder dans son devoir de colonel pensant ainsi la protéger, être juste là si elle avait besoin d’une épaule. Si devenir son amant était impensable sauf dans ses rêves les plus fous, il resterait à jamais son ami. Il l’avait juré, ce pacte il ne le trahirait pas. Pendant le séjour de Fersen en la demeure des Jarjayes, il avait deviné le terrible penchant d’Oscar pour son invité, il avait lu en elle les souffrances interminables qu’elle endurait. Son regard avait revêtu un habit de tristesse qu’il s’efforçait tant bien que mal de dissimuler, à quoi bon puisqu’elle ne le voyait plus. André en voulait à Fersen, responsable malgré lui de tous ces chagrins d’amour, ces maladies du cœur amoureux laissant à chaque fois de douloureuses séquelles. Fersen lui avait pris son Oscar et il ne pouvait s’empêcher de le détester, le maudire tout bas, tout en lui concédant une politesse feinte. A cause de lui, Oscar souffrait et cela le rendait fou. Il ne pouvait rien faire pour la ramener à la vie, lui redonner son sourire sachant d’avance que trop fière pour avouer sa faiblesse de femme, elle nierait en bloc ses sentiments douloureux. Il se sentait impuissant face à sa détresse silencieuse lui aussi prisonnier dans son secret d’amour pour elle.

Alarmé de voir Oscar si malheureuse emmurée dans un silence pesant et dans sa condition imposée d’homme viril et fort lui interdisant de se plaindre, de pleurer, il avait pourtant essayé une tentative d’approche mais plongée dans un mutisme accablant, elle le repoussait.

André : « Oscar, veux-tu venir t’entraîner avec moi dans le parc, afin d’améliorer ton jeu de jambes. »

Oscar agacée : « Laisse-moi André, je veux être seule, ne me dérange plus ! »

André : « Oscar, parle-moi, tu sais bien que tu puisses tout me dire ! D’où te vient cette détresse quand tes yeux croisent ceux de Monsieur de Fersen ? »

Oscar : « Je ne vois pas de quoi tu parles André, je t’en prie, encore une fois laisse-moi tranquille, je ne veux plus te voir. »

Il l’aimait mais pour elle il cacherait son amour viscéral, son amour fou, dans un coffre fort scellé prêt à s’ouvrir si un jour elle l’appelait, son bonheur à lui étant son bonheur à elle. Ces trois couples d’amour sans cesse, se croisaient, s’effleuraient dans une détresse commune, dans un désespoir que seul le temps si longtemps impuissant pouvait amoindrir pour ne pas dire guérir.


5) Le retour de l’être cher

Fersen revint en 1787 après neuf ans d’absence pendant lesquelles deux femmes l’avaient attendu et espéré vainement son retour. Il s’était engagé aux cotés des insurgés dans la lutte pour l’indépendance américaine suivant ainsi le jeune marquis français de La Fayette dans des nouvelles manœuvres d’artillerie et de cavalerie. La France ayant reconnu l’indépendance des colonies britanniques en décembre 1777, soutenait les insurgés en leur envoyant secrètement des munitions, des armes et des navires.

Il avait voulu oublier son amour impossible pour Elle, sa reine. Surtout, il avait voulu donner un sens à sa vie, peut-être s’il mourait en héros pour une cause juste sur les champs de bataille, Elle se souviendrait de lui comme celui qui par amour et par respect pour Elle, avait décidé de sacrifier sa vie.

Mais la vie tenait encore trop à lui et refusa donc obstinément de s’éteindre de ce corps viril, de cette âme endeuillée par l’absence de l’autre, de l’aimée. La vie voulut le garder égoïstement dans la prescience de retrouvailles tragiquement romantiques. La vie défilant comme des paysages alternés de chagrins, de joies, de rires, de larmes, s’accrocha désespérément à lui, s’agrippant de toutes ses forces à un cœur meurtri.

Il vit nombreux de ses amis pendant cette guerre meurtrière, offrir leur vie à une mort n’ayant que ses bras à tendre pour les accueillir. Mais la mort, elle, lui refusa ses bras, le soulagement d’un repos éternel, le repoussant de la même force que la vie le retenait.

Ces interminables années passées parmi les cadavres de cette révolution sanglante, prix à payer pour l’émancipation financière, commerciale et politique des treize colonies britanniques, renforcèrent chez lui ce côté de héros dramatique. Il parlait peu, si on pouvait le faire répondre à une ou deux questions, on ne pouvait en obtenir davantage.

Il pensait à elle sans cesse se demandant ce qu’elle devenait. Etait-elle toujours aussi belle, aussi espiègle que lorsqu’il l’avait quitté quelques années auparavant ? Que faisait-elle à cet instant précis ?

Il avait entendu quelques rumeurs désobligeantes sur Elle, reine détestée par son peuple et par sa cour, isolée, capricieuse et peu soucieuse des conditions de vie des Français. Mais il préférait ne pas porter attention à ces discours malveillants, il voulait entendre une autre vérité, son bonheur à elle, donc à lui.

Tout bas, il rêvait d’elle, il se l’imaginait, resplendissante, lumineuse tel un soleil à Versailles illuminant d’un sourire, les cœurs abîmés, enterrés en lambeaux dans les tombeaux de la mélancolie, ranimés soudainement par cette chaleur radieuse et apaisante. Non il n’avait pas oublié ce magnifique visage, cette grâce étincelante, le plus beau joyau du monde à ses yeux, cette façon de danser peut-être pas en cadence dans son souvenir, mais si harmonieuse que seule la musique était responsable de ne pas suivre parfaitement les mouvements, les pas de cette perle brillante et valsant.

Fersen « Marie-Antoinette !!! Cette vie sans vous est comme un diamant éteint. Je dois me traîner chaque jour, chaque heure, chaque seconde sans vous, sans votre présence aimante. Vous que j’aime et que j’aimerais toujours ! »

Parfois, il pensait à Oscar, à son étrange destin, il parlait d’elle sur les champs de bataille, louant son courage et sa ténacité à suivre une vie d’homme ordonnée par son père, à sacrifier sa condition de femme, pour obéir fidèlement à celui qui lui avait donné la vie et auquel elle voulait plaire. Il pensait donc à sa belle et captivante amie…Parfois.

Après le traité de Paris le 03 septembre 1783 célébrant la victoire des territoires américains et l’échec du Royaume-Uni, il regagna la Suède auprès de son père tombé gravement malade, s’interdisant malgré son cœur malheureux de revoir la reine. Gustave III, monarque efféminé, d’un caractère violent et lunatique, régnait sur ce pays du froid, entouré de palais et de monuments artistiques, entretenant de très bonnes relations avec la France dont il copiait les usages de cour comme le lever ou le coucher du souverain.

Mais Fersen, n’avait qu’une idée, fuir ce pays austère au climat rigoureux, se sentant étouffé par un monarque corrompu, vivant trop chichement, négligeant ainsi la pauvreté de ses sujets, encourageant les vices les plus honteux, s’attirant le courroux des classes moyennes et menant une politique de double jeu envers ses alliés. Même si Fersen ne le jugeait pas aussi sévèrement, il souhaitait fuir cet environnement inhospitalier, s’éloigner de sa famille, au grand désarroi de cette dernière. En Réalité, il n’avait qu’un objectif, se rapprocher d’elle sans la revoir pour autant. C’est ainsi qu’un matin d’octobre 1787, il arriva sur la terre des Jarjayes.

Marie-Antoinette pendant toutes ses années n’avait pas changé. Elle s’enfermait de plus en plus dans un monde de loisirs et de frivolités chers payés lui valant la haine et commérages de ses sujets, scandalisés par ses dépenses astronomiques et cette vie dissolue non conforme au rôle de reine. Elle accommodait ses divertissements selon les saisons, des balades en traîneaux l’hiver et des spectacles de feux d’artifice, l’été.

De plus, lasse de ce protocole de cour pompeuse et hypocrite, fuyant ainsi les longues séances de doléances de ses sujets, distante d’une époque chargée diplomatiquement par des alliances et mésalliances belliqueuses constantes, la reine, se retira au petit Trianon, chef-d’œuvre néo-classique achevé par l’architecte Gabriel en 1768, cadeau de mariage de son mari. Ainsi, dans cette petite bâtisse de marbre comportant un soubassement, un étage noble et un attique surmonté d’une balustrade dissimulant un toit à l’italienne, elle mena cette vie intime et close, faite de jouissances purement féminines dont elle avait toujours rêvée autour de ses trois enfants, sa seule réelle source de bonheur. La reine rêvait d’embellissements pour son refuge champêtre de Trianon où glaces mouvantes reflétaient tout le luxe intime, floral et multicolore dans lequel en nymphe gracieuse, elle se baignait, de jardins à l’anglaise et pour cela, n’hésitait pas à se servir dans les caisses du trésor, Louis XVI la laissant agir, pensant qu’ainsi elle était heureuse. Les années passant, Marie-Antoinette était toujours aussi fraîche que le jour de son mariage, une sorte de femme-enfant sybarite, désireuse de s’amuser, de jouir de tous les petits plaisirs de la vie qu’une reine ne peut normalement pas se permettre.

A côté du petit Trianon décoré à l’antique sous les ordres de la reine, un théâtre fut construit afin que ses amis et elle puissent jouer des comédies, grand divertissement lui prenant des journées entières. Cette femme, la plus élégante de son royaume, si coquette et menant une vie dissipée, de séduction parmi des courtisans blasés, aimait jouer, se déguiser, s’enivrer de représentations lui permettant de se glisser dans un autre rôle que le sien, de ne plus être reine. Ah si seulement elle ne l’était pas ! Simplement juste une femme qui se serait enfuie loin de cette existence monotone avec Fersen, juste dans une vie simple et heureuse, une vie à s’aimer, à se perdre dans les bras l’un de l’autre, une vie à s’oublier ! Mais au lieu de cela, tout n’était que désolations, souffrances, espérances dans tout ce faste éblouissant, sans lui, vivant dans son univers idyllique, amnésique, peu lucide des conditions de misère de paysans agonisant de faim tout près de ce paradis, dans leur sombre chaumière où tombait en giboulée, une pluie glaciale.

Une autre âme éprouvait cette même désolation, ce manque de chaque minute, de cet être absent qui par un instant de présence rappelait toute l’éternité d’un sentiment violent d’amour. Nous retrouvons Oscar assise dans sa chambre à fixer l’horizon. Elle le revit après toutes ses années, elle courut vers lui, cette magnifique journée ensoleillée d’octobre 1787.

Oscar : « Fersen, c’est vous ?? C’est bien vous !! Oh mon ami, comme je suis heureuse de vous revoir après toutes ces années ! Vous n’avez pas changé ! »

Fersen : « Ma foi, vous non plus Oscar, vous êtes toujours la même personne téméraire et honnête que j’ai connue. Vous êtes un modèle pour nous tous Oscar ! »

André assista à ces retrouvailles tant espérées par Oscar, silencieux, partagé entre deux sentiments : le soulagement de voir enfin un sourire sur ce visage impénétrable et le désespoir de la voir exprimer un cri d’amour pour un autre juste en prononçant un prénom. Mais il se devait de cacher cette douleur, cette souffrance, il se le devait pour elle puisqu’il la voyait si heureuse. Fersen, lui ne devina pas les sentiments de son amie Oscar à son égard, ses pensées étant toutes accaparées par la reine. Il ne vit pas la transformation d’un visage au regard immobile et terne à une rose sublime s’épanouissant, renaissant à l’aube d’un hiver rude et silencieux. Il ne vit pas le sourire de son amie devenu angélique à son apparition inattendue mais tant rêvée. Pourtant il n’était pas aveugle, juste épris d’une autre, du moins le croyait-il encore ! Oscar rayonnait, sa blonde chevelure au vent, les étoiles hivernales dans ses yeux brillaient comme jamais elles ne l’avaient fait.

Autour d’un feu de cheminée, ils parlèrent longtemps, bien longtemps rattrapant presque neuf années d’absence. Ils avaient tant de choses à se raconter ! Et puis vint le sujet douloureux, il ne put s’empêcher de demander à Oscar des nouvelles de la reine.

Fersen : « Dites-moi Oscar, est ce vrai ce que l’on raconte ? La reine est-elle si méprisée au point qu’une colère sous jacente gronde et menace à jamais de ternir l’image royale, de frapper très fort en plein cœur du règne de leurs majestés? »

Oscar sur un ton accablé : « Les années ne l’ont pas changée, elle vit heureuse, insouciante comme du temps de feu sa majesté Louis XV, plus belle que jamais, retirée à Trianon pour fuir cette cour qu’elle déteste par-dessus tout. Mais en réalité, elle se sent si seule ! Si abandonnée, incomprise, en proie à ces courtisans qui la jugent, la guettent. »

En elle-même en plaintes liquescentes : « Oui, elle se sent si seule monsieur de Fersen, elle pense à vous, elle vous aime à chaque instant, ne pouvant retirer votre beau visage de son esprit, elle vous appelle, elle souffre… »

Sans doute, pensa-t’-elle ses paroles plus pour elle-même, revivant toutes ces années à rêver dans le silence tout en menant ses activités militaires, à répéter les mêmes gestes, les mêmes paroles, les mêmes commandements comme un automate ballotté entre le devoir d’obéissance et le vœu d’être celle qu’elle aurait dû être. Pendant que son bras dictait ses ordres, ses pensées solitaires, ailleurs, étaient en Amérique, en Suède partout sauf là où elles devaient être. Elle désapprouvait tout bas les frasques dépensières de la reine mais se gardait bien de lui donner son avis comprenant la solitude de cette dernière et surtout partageant le même tourment amoureux pour le même homme. L’une avait été choisie malgré elle pour devenir reine et l’autre choisie malgré elle aussi, pour devenir un garçon impitoyable, le plus viril de tous. Si l’une trahissait ce destin imposé pour une patrie à laquelle elle ne devait rien, l’autre le suivait, conformément aux résolutions paternelles prises au premier cri du nouveau-né. Même si dans sa tête de femme, elle rêvait de l’amour, elle n’avait pas le droit de décevoir celui qui croyait en elle. Pourtant deux mois après le retour de Fersen, ce soir là de décembre 1787, le 27 précisément, elle en décida autrement….


6) A une passante…

« Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi je buvais, crispé comme un extravagant
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue »

Les bals dans ce Versailles dépeuplé de nobles sous le règne de Louis le XVIème, étaient l’un des seuls divertissements attirant en aimant, une pléthore de courtisans assouvis de tous les plaisirs à la mode, désireux de briller à la cour, réconciliés avec le château et son étiquette, le temps d’une valse d’infinie. La plupart des bals se déroulaient dans une salle expressément aménagée à gauche de la cour royale et donnant sur une galerie pour accueillir de nombreux aristocrates non encore présentés à la famille royale.

Ces courtisans noctambules, assoiffés de prestiges honorifiques et de louanges, rivalisaient en apparats somptueux pour complaire à leurs majestés, revêtant pour les hommes de beaux habits à la couleur de nuit pour que le reflet des étoiles vienne scintiller et rehausser l’éclat fade de ces visages pâles et pour les femmes, des robes copiant la mode du moment, instaurée par la reine du rococo, Marie-Antoinette. Une fois les girandoles endormies, les carrosses disparaissaient à l’aube dans l’oubli de ces fastes étincelants.

Le jeudi 27 décembre 1787, un bal se déroula à Versailles spécialement dans la galerie des glaces au prestige séculaire et conçue par Jules Hardouin-Mansart entre 1678 et 1684, la salle des bals faisant l’objet de travaux.

Reliant les appartements du roi à ceux de la reine, cette royale galerie de lumière, aux mille éclats dorés et argentés, éclairée sur les jardins grâce à 17 fenêtres cintrées se regardant en face d’elles dans 357 miroirs biseautés de 17 arcades feintes, remplissait la tâche très humble d’accueillir les grandes fêtes royales comme les mariages princiers ou les audiences extraordinaires. Les décors peints, réalisés par Charles Le Brun évoquent, par des allégories et des trompes l’œil, tous les plus grands traits glorieux du règne du roi soleil, les épisodes guerriers victorieux et surtout la suprématie totale d’un souverain se suffisant à lui-même.

Une vingtaine de lustres à monture de bronze argenté et orné de cristaux de Bohème, donnait en ces temps de bal, l’impression d’être dans un univers où régnaient des constellations éclairées, des étoiles vivantes et des planètes ensoleillées, parées de feux jaillissant de partout et de nulle part. Dans cette galerie lumineuse, ce soir hivernal de décembre, dansaient des petites noctuelles scintillantes sous le regard attentif d’astres brillants attendant une venue exceptionnelle sous les strass veloutés, apocalyptique tout en contemplant leur reflet céleste dans les miroirs dorés.

Axel de Fersen n’avait pas encore osé se présenter à Trianon même s’il souhaitait ardemment l’apercevoir ou du moins l’entrevoir, pour ne pas dire la voir complètement, juste reprendre en son cœur cette douce et tendre image délaissée à regret neuf ans auparavant, l’image de sa reine bien-aimée, idolâtrée. Il décida pour faire son entrée à Versailles, d’assister à ce bal de fin d’année jour de naissance du quatrième enfant de Mozart, célébrant l’hiver sous un manteau de neige.

Marie-Antoinette, en grand deuil, vêtue de satin noir et violet sombre depuis la décision des cieux de rappeler à eux sa dernière-née, la princesse Marie-Sophie Hélène, ignorait le retour de l’être cher, tant espéré dans ses rêves.
Elle n’assisterait pas à ce bal, n’accueillerait pas tous ces visiteurs Sardanapale, venus spécialement pour la rencontrer, gagner ses faveurs, l’admirer et s’amuser dans l’ivresse. Non elle ne serait pas la reine de la soirée…Le roi lui, peu enclin aux nuits festives, préférant de loin son atelier de serrurerie et ses grandes parties de chasse, du moins, faisait acte de présence, le visage impassible et endormi, pensant déjà au gibier qu’il ramènerait le lendemain, concentré sur ses futures prouesses cynégétiques. Axel de Fersen attendait, sans remarquer qu’il faisait l’objet sous les éventails bavards, de quolibets médisants, de sarcasmes sardoniques dans les alcôves les plus sombres. Il ne se sentait pas très à l’aise, parmi ces charognards insatiables de plaisirs et de bien-être qui n’avaient jamais vécu les souffrances morales et physiques endurées au retour d’une guerre. Une guerre sanglante offrant le terrible spectacle de corps sans vie abandonnés là sur la terre dure et froide. Fersen si sûr de lui au temps de son insouciante jeunesse, se retrouvait dans ce lieu de bals, d’enchantement où tout lui semblait étranger et dépourvu d’intérêt. Ces années de guerre et de souffrances intolérables l’avaient mûri, trop tôt peut-être, le visage doctoral et sombre.

Un courtisan sur un ton visiblement amusé : « L’amant de la reine est revenu, voyez donc très cher, il la cherche, il la guette ! Il a l’air inquiet ! Sait-il qu’elle ne viendra pas ce soir ? »

Un autre courtisan sur le même ton : « Non, je ne pense pas, sinon il ne serait pas venu. Que vient-il faire en France si ce n’est que pour la revoir ? »

Le premier courtisan : « J’ai appris qu’il était revenu voici deux mois à Paris, sans doute en laissant passer un peu temps, a-t-il voulu faire oublier le motif de son retour ? »

Tandis que les violons des musiques de Gluck et de Mozart jouaient inlassablement menuets muets, et sarabandes en demandes, Fersen emporté dans les souvenirs défilant de ces portées de notes dansantes, songeait perdu dans une laconique mélancolie.

Quand soudain, une apparition timide et remarquable franchit le seuil de ce bal décembriste. A sa majestueuse entrée, les sons des violons et des violes du menuet en mi majeur de Luigi Boccherini s’arrêtèrent de jouer, les invités de danser. Non ce n’était pas une illusion, ni un rêve ! Comment nommer cette sublime créature céleste venant on ne sait d’où et pénétrant l’allée de lumière d’un pas leste et gracieux ! La galerie des glaces elle-même ne comportait pas assez de parures et de miroirs pour refléter cette antique beauté à la chevelure des rayons du soleil. Toutes les robes des courtisanes parurent bien ternes, leurs visages insipides à côté de cet écrin de satin blanc et bleu-ciel brillant. Les lèvres peintes en rose vermeil, le teint blanc nacré illuminé d’une douceur angélique, s’harmonisaient au romantisme de yeux aux longs cils de jais inclinés vers le sol. Son cou fin et délicat, ses mains patriciennes, et ses oreilles si menues, dépourvus de bijoux, n’avaient pas besoin de ce superflu flamboyant pour attester une beauté sapide incomparable. Les étoiles en paillettes et en pépites de pierre de lune, d’opales nobles et de saphir, étaient tombées, parsemées harmonieusement sur sa longue robe. Digne d’être l’égal en éclat des déesses pour ne pas dire surpasser la divinité immortellement belle, cette chaste et svelte sylphide, avança modestement entourée des regards admiratifs des hommes et des femmes éblouis.

« Mais qui est-Elle ? Qui est cette beauté ? » Entendit-on plusieurs fois dans des murmures dissimulés derrière les éventails en ivoire, en rejetées de fleurs prêtes à tomber à ses pieds.

Tout d’un coup, Elle leva ses yeux aigue-marine vers Fersen qui lui n’avait pas détaché les siens un seul instant de cette beauté si irréelle et si réelle pourtant et à la vue de toute la cour fascinée, magnétisée, offrit un regard contenant toute la magnifique rosée du matin. Fersen la trouva si belle, qu’il en perdit l’usage de la parole, le cœur serré. Mais de quel paradis vient cette beauté, cette étoile ? Pensait-il à cet instant. Il avait pourtant déjà vécu cet ébahissement inattendu qui prend en otage le cœur sans consentement et s’empare de l’âme sans prévenir. Et voilà que ce soir-là, son cœur et son âme à nouveau, peut-être plus fort que la première fois ; mais cela il l’ignorait, devenaient prisonnier de cet éblouissement d’amour, attirés comme un aimant vers cette apparition captivante et si séduisante.
Il s’approcha d’Elle balbutiant, oubliant lui-même pourquoi il était ici et l’invita en premier à danser sous l’œil jaloux des autres nobles.

Elle aussi était nerveuse, en proie à de violentes palpitations à la vue de son prince charmant qui avait égaré ses yeux sur elle, la contemplant comme si elle était la première loin devant les autres, des merveilles du monde, de l’univers. Elle tenta tant bien que mal de dissimuler les tremblements de ses mains, s’inquiétant de la couleur probablement pourpre de son teint ainsi que de la musique incessante de son cœur tambour.

Comme par magie, la musique voulant faire honneur à ce couple divin, mit toute son âme pour interpréter son plus beau menuet. Et ils dansèrent ainsi dans la nuit, leurs regards enlacés, hypnotisés l’un par l’autre, émerveillés, se laissant aller dans cette valse ensorcelante des astres. Les courtisans après cette entrée à couper le souffle de la belle aux cheveux d’or, n’eurent plus le cœur à danser mais à regarder, admirer transis, cette grâce dansante, ce mariage nocturne du soleil et de la lune, cette éclipse enchanteresse qu’ils ne verraient qu’une fois dans leur vie. Même leurs habits s’épousaient à merveille, lui revêtant un costume à la couleur sombre de la nuit, un bleu saphir assorti aux yeux de sa cavalière et elle revêtue d’une splendide robe opaline. Dans tous les miroirs de la galerie, les plus belles étoiles de la soirée, dansaient, valsaient, tournoyaient, se multipliant ainsi à l’infini pour le plus grand bonheur des courtisans devenus des simples témoins de cette danse interstellaire, de cette Psyché enlacée dans les bras de l’amour.

Et eux deux que pensèrent-ils à ce moment ?

Ils ne pensèrent que l’un à l’autre, elle, perdue chavirée dans son regard, heureuse, le sourire de ses lèvres vermeilles rayonnant et lui amnésique, ne sachant même plus qu’il était, juste captivé par sa partenaire.

Sans se soucier de cette saison hostile et si froide, protégés par un manteau de fièvre et de chaleur amoureuse, ils dansèrent en mesure sous l’emprise mutuelle de leurs charmes, oui ils continuèrent longtemps, dans l’azur de leurs yeux, dans les jardins où même les statues de marbre semblaient ne regarder qu’eux, dans les bosquets où l’eau malgré le gel comme par enchantement avait jailli pour leur rendre hommage, réveillant cascades et naïades. Sous le Bosquet de la colonnade rappelant Jupiter enlevant Proserpine, lui Fersen, l’enleva le temps d’une danse, d’une chaconne d’Alcione de Marin Marais, d’un menuet de Mozart qui paraissaient durer pour toujours, le temps d’une valse éternelle. Sans se parler, leurs regards communiquaient, un nouvel amour qui ne pouvait que naître au cœur de l’inflorescence romantique, irradiait sur leurs visages enchantés l’un de l’autre, formant à eux deux une fresque picturale grandiose de par l’éclat de leur beauté, parmi ce paysage mythologique. Leurs larmes gouttelettes émues, en pluie, coulaient puis défaillaient dans les fontaines du parc constellé.
Pour célébrer un peu en avance le nouvel an, un feu d’artifice avait été programmé, et sous des multiples couleurs de feux venant des cieux, de leurs yeux, ils dansèrent en grâce, en harmonie, suivis par une cour ébahie et transparente. Ils étaient seuls, immortels et si heureux dans ce parc où les dieux se reposaient, revivaient indéfiniment leur histoire et n’étaient plus pour une fois, maîtres de ces lieux.

*« Un éclair… puis la nuit !---- Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? »

Mais souvent, l’éternité a une fin, l’éternité n’est qu’illusions et aux douze coups de minuit, l’apparition blonde, merveilleuse et éblouissante s’évanouit dans la nuit noire. Un cygne magnifique aux ailes déployées prit son envol laissant un soupirant conquis, expirant sous cette beauté bipenne. Leurs cœurs avaient valsé cette nuit-là, entrelacés, n’en formant plus qu’un, géant imprimé dans la voûte céleste parmi les astres,