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ceres
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Quelques photos, poèmes et dessins. Versailles, chats, Nature, vitraux...
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Blog Loisirs
Date de création :
20.08.2007
Dernière mise à jour :
28.08.2008
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La symphonie hivernale : Lady Oscar chap 10-12

La symphonie hivernale : Lady Oscar chap 10-12

Posté le 07.06.2008 par ceres
10) Quand les soleils nocturnes se rencontrent

« La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient des mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles
C’était le jour béni de ton premier baiser »

Fersen, ce matin-là, lui aussi était songeur, assis dans un fauteuil à contempler l’horizon d’une danse sempiternelle. Il semblait déjà l’avoir vue quelque part mais où ? Qui pouvait bien être cette extraordinaire créature céleste ? C’était comme si en dansant avec elle, juste en un regard, il l’avait toujours connue. Quel sot il avait été ! Incapable d’aligner correctement un mot devant un autre comme si les mots s’étaient évaporés en fumée à la vue de cette charmante apparition. Des mots, il aurait voulu en habiller d’autres des atouts les plus merveilleux, parer les mots d’usage d’autres sublimes, inimitables inventés par lui, juste pour lui offrir toute son admiration transie. Tout ce qu’il avait pu prononcer, c’était « ton doux visage d’ange », et il se frappait la tête d’une main légère, indigné par l’indigence et la maladresse de ses propos.

Mais heureusement pour lui, elle semblait ne pas y avoir prêté attention. Elle semblait tout à lui malgré les syllabes rauques découpées en mille morceaux et tremblantes comme des notes perdues qui s’échapperaient de leur portée.
Et sa musique à elle, il ne l’avait pas entendu, pas une seule parole prononcée mais il avait deviné le son délectable de sa voix mélodieuse et suave, les mots délicieux qui émanaient de son regard empreint d’émotion.
Leur silence parlait savoureusement d’amour dans le clair-obscur de leurs deux cœurs âme sœur.
Des pétales de fleurs imaginaires pleuvaient par milliers sur leurs visages de neige, caressant leur peau réchauffée par la danse. Il aurait voulu déposer un chaste baiser sur ses lèvres vermeilles qui paraissaient en un souffle tendre, appeler les siennes.

Rêveur, Fersen imaginait cette scène angélique d’un baiser intense échangé sous le regard des dieux, ses deux mains effleurant le visage de son éternelle, un baiser en écho infini au goût vernal d’une saison synonyme de renaissance, de vie par le mariage des lèvres amoureuses, amantes aimantes.

Mais où avait-il pu voir déjà cette perle rare et si raffinée ? Dans ses rêves les plus fous ? Dans une autre vie où ils avaient déjà vécu une romance idyllique mais séparés par une tragédie où désormais sans cesse leurs âmes errantes chercheraient à se rejoindre ? Dans un ailleurs inaccessible au commun des mortels, un ailleurs où seule la musique en dièse et en bémol jouerait une belle complainte envoûtante pour ses idoles célestes ? Une douce musique baroque, « las folias antiguas », testament d’un compositeur anonyme dédié aux sentiments des amants tragiques et romantiques…
Il voulait connaître l’identité du mystérieux visage d’ange coûte que coûte, prêt à interroger toutes les personnes présentes ce soir-là, même de nouveau assister à un bal à Versailles.

Puis il eut une idée qui lui parut brillante. Une personne certainement au courant de beaucoup de choses à Versailles puisqu’elle y passait une grande partie de son temps, une personne assistant à tous les bals de la cour. Oui Oscar en tant que colonel de la garde royale pourrait peut-être l’aider à retrouver la mystérieuse et gracieuse colombe blanche envolée dans la nuit obscure. Oscar saurait nommer cette princesse venue d’ailleurs.

Mais ses affaires et son rôle de diplomate, l’appelant à Paris, il dut remettre son entrevue follement désirée avec Oscar. Il faut dire que la reine après leur entretien quelques jours après le bal, lui avait suggéré par la suite l’achat d’un régiment moyennant 100000 livres, « le Royal suédois », et plusieurs missions de commandement lui furent attribuées à ce moment. Militairement partagé entre deux patries La Suède et La France, il s’y résigna par devoir. Cela tombait très bien pour lui puisqu’il ne parvenait plus à dormir, poursuivi par l’image fantôme de sa belle et ravissante inconnue. Elle était partout dans le jour et dans la nuit, en spectre brillant en lune de jour comme en soleil de nuit, Elle, toujours étincelante comme le plus pur des diamants taillé sur mesure. Quand il rencontrait d’autres femmes, c’était son visage à elle qu’il voyait, son visage si merveilleux, brillanté de réverbérations lunaires chatoyantes, sa taille souple et légère, ses mains fines et exquises. Elle gouvernait en souveraine absolue sur sa destinée désormais entre ses mains, dans son cœur. Il dut partir plusieurs semaines pour Landrecies puis pour Valenciennes emmenant dans son voyage, l’image de son inconnue.

Quand il revint à Paris à la mi-mars de l’année 1788, son exaltation amoureuse était toujours intacte plus vivante que jamais, rêvant de vivre dans les yeux de celle qui en une seconde d’apparition l’avait enlevé à une vie plate et insignifiante. Il avait toujours la résolution de voir Oscar pour quérir des informations et puis c’était aussi une bonne occasion de prendre directement des nouvelles de son amie colonelle.

Oscar et son père ne s’étaient plus adressés la parole depuis ce matin de décembre orageux, évitant de se rencontrer, gênés par leur présence mutuelle en un même lieu.
Oscar avait repris le jour même son commandement auprès de la reine, en évitant de prêter oreille aux médisances nobiliaires s’attardant sous les alcôves bavardes et irrévérencieuses à tenter de deviner subrepticement qui pouvait être cette belle inconnue du bal ayant longtemps dansé avec le beau suédois. Son père en un geste, en une empreinte ineffaçable sur sa joue dolente, avait anéanti tout espoir de bonheur. Et même avant ce sombre moment de bourrasque paternelle, déferlant sur son être en paroles blessantes et en coups violents, n’avait-elle pas déjà pris la décision de renoncer à Fersen, pour lui, pour son père qui ne lui accordait plus un regard, plus une parole, plongé dans un mutisme rancunier. Ce malaise planait dans toute la maison soudainement refroidie dans cette atmosphère silencieuse et pesante. Seul André clairvoyant, devinant sa tristesse, attentif, prévoyant, veillait sur elle et parfois arrivait par un soutien et une écoute de tous les instants, à esquisser sur le visage d’Oscar reconnaissante de ce dévouement, un sourire, un petit sourire.

Mais c’était surtout le souvenir d’un Fersen captivé par elle, qui la faisait tenir, maintenir en vie, qui l’aidait à faire semblant chaque jour, revêtant le masque stoïque de la froideur. Elle connaissait bien ce rôle d’homme impassible et sévère de toute façon puisque son père le lui avait appris toute sa vie et qu’elle-même s’était efforcée d’améliorer par des entraînements ascétiques et intensifs chaque jour en leitmotiv.

Elle n’avait pas revu Fersen depuis cette nuit presque irréelle. Fersen ne l’avait pas reconnu mais s’il la revoyait en tant qu’homme, en tant que colonel, en tant que celui qu’il avait toujours connu, aurait-il ce même déclic après avoir aimé en un regard l’inconnue du bal ?
Et puis même si dans le puits profond de son cœur, elle attendait un rayon de soleil la délivrant de son cauchemar, elle ne pouvait s’empêcher de penser aux foudres de son père, à ses éclairs terribles dans ses yeux torturés.

Un début de soirée de mars 1788, A Versailles au palais des glaces, un Fersen agité qui était rentré d’une expédition militaire, rencontra le visage pâle d’une Oscar surprise et rougissante. Cette rencontre préméditée depuis longtemps par Fersen allait leur permettre sous le voile serein de la nuit de se retrouver après quelques semaines d’absence. Troublé vaguement, Fersen proposa après les salutations et les politesses d’usage de faire une petite promenade dans le parc du château. Il ne l’avait pas reconnu, pourtant il fut instantanément troublé sans comprendre les raisons de sa confusion, il se sentait bien, envahi d’une ivresse bouleversante et insondable. Que lui arrivait-il ? D’où venait ce trouble, ce parfum de fin d’hiver annonçant un printemps abondant d’arc-en-ciel en effusions de pétales de roses ? Il regardait admiratif Oscar comme s’il la voyait pour la première fois, réalisant à quel point son amie était belle, malgré cette mélancolie visible siamoise de sa beauté. Pourtant dans son souvenir, il revoyait une Oscar forte, à la volonté tenace et résolue, commandant hardiment ses troupes. Et là devant lui, c’était une Oscar étrangement fascinante et attrayante dans cette expression sucrée qu’il ne lui avait jamais vue. Oui, étonnamment belle dans cette douceur fragile et cette réserve adorable qui agissaient sur lui comme un charme. Il ne l’avait jamais vraiment regardé, pas de cette façon là en tout cas et là il se devait d’admettre son ravissement de voir une autre facette surprenante et envoûtante de son amie. Elle avait l’air émue, lui qui ne lui avait jamais vu emprunter pour son visage une de ces expressions d’émotions, que ce soit la joie, la colère ou le chagrin, il fut charmé. Pendant des années, il n’avait aimé qu’une seule femme au point d’en oublier toutes les autres se pâmant à son passage. Il avait même dû repousser et fuir les assiduités insistantes de nombreuses femmes comme l’inclination violente de la duchesse de Sudermanie, épouse du frère cadet de Gustave III.
Oscar était son ami depuis longtemps, son confident de cœur et ce jour-là, il découvrit agréablement surpris une autre Oscar, une Femme délicate à travers ses habits d’homme.

Oscar, elle, essayait de dominer avec peine son émotion à coups de cœur violents dans sa poitrine, partagée entre deux envies : se blottir tout contre lui juste sans parler, se laisser aller à son sentiment le plus tendre et celle de disparaître à nouveau, à jamais. Non il ne l’avait pas reconnue, mais il l’examinait curieusement non sans émotion.

Ils se sentaient émus par ces retrouvailles à Versailles dans le paradis où ils s’étaient unis l’un à l’autre dans une Chaconne de Marin Marais. Ils s’étaient donnés dans une alliance étoilée, ayant pour témoins ébahis les Dieux de l’Olympe. Ces deux astres solaires la nuit et lunaires le jour, se retrouvaient pour la seconde fois dans cet endroit magique où seule la promesse d’éternité a un sens.

Fersen était ému mais il attribuait surtout cette émotion par sa présence dans ce lieu chargé de souvenirs inouïs. Il n’avait pas compris que c’était plutôt la présence d’Oscar, de son amour tant recherché et rêvé qui le propulsait à nouveau dans cet enchantement. Ils s’étaient arrêtés devant le bosquet de la Colonnade où ils avaient poursuivis cette danse nocturne.

"Oscar, je suis très heureux de vous revoir, nos occupations militaires ne nous permettant pas de nous rencontrer aussi souvent que je le souhaiterais. "

"Il est vrai que ces derniers temps, nous avons été chacun très occupés, vous par le commandement du Royal suédois m’a t-on dit et moi préparant le retour de la reine à Trianon."

Elle avait guetté le visage de Fersen en parlant de la reine mais celui-ci resta impassible, passant déjà dans son impatience au sujet fatidique.

« Oscar, je me suis rendu à un bal de la cour en décembre dernier, le 27 précisément, à cette occasion, je ne vous y ai pas vu. Où étiez-vous donc ? »

« La reine n’assistant pas au bal pour les raisons que vous savez, n’avait pas besoin de mes services. J’ai délégué mon commandement à Girodelle ce soir-là pour surveiller le parc et les alentours de Trianon. Une nuit de repos m’a fait le plus grand bien. » répondit-elle troublée.

« Je voudrais vous poser une question Oscar. J’ai dansé avec une charmante personne cette nuit-là et l’idiot que je suis, a oublié de lui demander son nom. C’est une jeune personne, très belle, blonde aux yeux à la couleur de l’océan, la démarche altière, vraiment resplendissante. Elle est arrivée seule comme par enchantement dans cette soirée monotone. Nous avons dansé dans le parc à l’endroit même où nous sommes. Elle portait une majestueuse robe blanche brillant sous les feux étoilés. J’aurais aimé la revoir et je me suis dit que vous la connaissiez peut-être. »

Oscar était de plus en plus troublée sous les compliments de Fersen 

« Vous savez des jeunes femmes blondes aux yeux bleus, il y en a beaucoup à Versailles. Je crains de ne pas pouvoir vous aider. Je ne m’attarde pas non plus sur les détails vestimentaires des dames de la cour. » Sur un ton qu’elle voulait détaché et froid. »

Comme elle aurait voulu lui révéler le nom de cette inconnue !! Lui hurler en se jetant dans ses bras, mais c’est moi, c’est moi !!!! Oui il la recherchait et elle ne s’était pas trompée. Elle lui avait plu vraiment toute tremblante et nerveuse qu’elle était, doutant de sa tenue ayant peur d’être ridicule. Il l’avait trouvé charmante, belle, altière, resplendissante. Il parlait d’elle à ne pas douter !Tous ces beaux compliments lui étaient adressés. Elle crut chanceler sous ces mots magiques résonnant dans sa tête à répétition.
Fersen lui se sentait étrangement bien, inconsciemment heureux à discuter avec la belle Oscar, tout occupé à parler d’Elle…

Ils parlèrent ainsi longtemps heureux de la compagnie de l’autre, de l’aimé, assis sur un banc accueillant, dans l’endroit même où était né leur amour. La nuit extatique dans son manteau de fleurs célestes et brillantes, peu à peu les enferma dans cette magie de félicité, enlevant ces deux êtres épris d’azur et d’éternité. Epris l’un de l’autre et pris l’un par l’autre……

***

11) Une dernière danse

Quatre jours plus tard, le 19 mars 1788, un bal fut donné à la cour pour célébrer la renaissance du printemps. Les paysages sombres de l’hiver sous les nuages en flocons obscurcis prématurément en cette période, avaient été balayés au profit d’un ciel bleu offrant quelques rayons d’un soleil timide ne demandant qu’à s’installer durablement à Versailles.
Versailles était en liesse, suivant le rythme des saisons, s’alliant aux humeurs versatiles du temps. Le printemps prodiguant toute son attention aux amours naissantes et balbutiantes comme un enfant faisant ses premiers pas dans la vie sous le regard émerveillé de ses parents, était arrivé avec un jour d’avance promenant fleurs en pétales dans la salle des bals, laissant couler l’eau cristalline des fontaines aux reflets solaires, sous la complicité divine de l’astre le plus étincelant du ciel.

Fersen avait décidé de se rendre au bal qui peut-être lui rendrait son inconnue, lui restituerait cette nuit de bonheur auprès de l’elfe lumineux de son cœur. Si Oscar ne savait pas qui était cette jeune et belle inconnue, personne d’autre ne le pouvait le savoir. Il fallait donc mieux surveiller soit-même, guetter dans un souffle trépident, cette apparition d’une seconde qui change une vie entière. Il s’était confié à une Oscar étrangement muette et attentive à son secret d’amour ; un secret qui aurait voulu franchir la porte du cœur pour envahir le monde de son euphorie amoureuse, arracher de sa poitrine cette poignante douleur d’amour. Il lui avait fait part de son plan d’assister au bal suivant, espérant ainsi revoir cette déesse enchanteresse, ne serait-ce qu’une fois ! Il s’était exprimé avec une telle fougue, un tel feu, désemparé à l’idée de ne jamais la revoir, qu’Oscar ne le quittait pas des yeux, quelque peu frémissante luttant de toute son âme pour ne pas faiblir, ne pas se trahir, ne pas désobéir…

Elle n’avait pas dormi de la nuit. Que devait-elle faire ? Le bonheur de son père où celui de Fersen lié au sien en même temps ? Le sien, comme cela lui paraissait secondaire à présent ! Fersen l’aimait même s’il ne l’avait pas reconnue ! La volonté de son père où l’amour de Fersen ? Et Elle ? Et elle... Dans un soupir, elle retournait ces questions sans parvenir à trouver une solution-réponse, un miracle, comblant ces deux êtres qu’elle aimait par-dessus tout.

Fersen lui aussi était agité, il n’était pas retourné à Versailles depuis ce bal. Allait-il enfin revoir l’être de ses pensées, l’enlacer dans un souffle baiser ? Comme elle était belle avec ses airs timides et gracieux, cette générosité dans son éternel regard qu’elle lui avait offert sans détour, sans artifices aguicheurs dont étaient habituées les dames de la cour dans leurs jeux de séduction ! Non rien de tout cela, juste une grâce pure à faire tomber toute l’averse de ses yeux, à réveiller les momies glaciales dans leur sarcophage, à réveiller les cœurs morts d’avoir espéré en vain un amour divin.

Fersen était arrivé en avance encore plus nerveux et hésitant qu’au dernier bal de l’année 1787, un peu comme le fiancé transi attendant sa promise éternelle au pied de l’autel. Alors que les autres dames de la cour cherchaient à attirer son attention en balançant gracieusement leurs éventails, les regards acheminés vers lui, Elle fit son apparition.

Elle était venue, se trouvant à quelques mètres de lui, semblant timidement chercher quelqu’un quand son regard d’azur plongea dans un lac profond semblant l’inviter dans ses eaux chaudes, troublées et accueillantes.

Comme la première fois et de peur qu’un chevalier servant s’empressât auprès d’elle attirant une nouvelle fois tous les regards d’admiration, il s’avança ému et tremblant pour l’inviter à danser et la garder tout contre lui pour toujours. Il la trouva plus belle encore que dans son souvenir, belle et si gracieuse qu’encore une fois les mots galants lui manqua. Se maudissant à ce moment, n’ayant que dans son garde-mots, des mots nodulaires, il n’eut plus qu’un regard fou d’amour à lui donner. Ils commencèrent à danser s’attirant un assortiment contrasté de paroles chuchotées dans l’ombre, celle-ci irrémédiablement repoussée par la lumière éblouissante de leurs corps unis et bénis dans cette valse convulsive des yeux entrelacés. Ils revivaient émerveillés l’un par l’autre l’éternité de leur toute première danse ensemble.
Cette naïade, fille d’Océanos dans sa robe noctiluque, par la source sacrée de ses yeux merveilleux et par la nitescence de ce corps lisse, répandit tous les bienfaits de sa modeste présence.

Un aristocrate sur un ton envieux. : « Monsieur de Fersen a bien de la chance de danser avec cette gracieuse personne !! »

« Ce sont toujours les mêmes qui ont le droit de danser avec les plus belles femmes de la cour, la reine et puis là cette merveilleuse jeune femme évoluant gracile dans la danse !!! » Un autre aristocrate ruiné sur le même ton

« Mais, c’est que cette demoiselle a l’air enchantée de danser avec l’ancien amant de la reine, voyez un peu comme ils se regardent ! Elle irradie de beauté ! » soupira un murmure admiratif.

«  A la prochaine danse, j’enlève à Fersen cette beauté, il n’a pas le droit de la garder pour lui tout seul ! » S’exclama un duc

« Moi aussi !!!! » S'écrièrent en chœur les pauvres délaissés….

Ils dansaient sans se quitter des yeux, peu soucieux des attentions de dévotion pressantes autour d’eux, emportés comme la première fois par le songe d’une nuit merveilleuse.

Et puis tout d’un coup, elle eut un geste, un petit mouvement de la tête sur le côté, qui passa comme un éclair dans le regard de Fersen. Cette façon d’incliner le visage tout en posant un regard ouvert sur l’horizon, mais il l’avait déjà vu !!!!! Oui et pas plus que quatre lunes auparavant. Une seule personne au monde soulevait son regard et sa tête de cette façon-là !!!

Non, ce n’était pas possible, cela ne pouvait être elle !!! OSCAR, OSCAR, OSCAR, sa chère amie, son compagnon de combats et d’épée, sa confidente. Il ne put s’empêcher d’avoir cette expression de surprise muette, les yeux grand écarquillés, que l’on a normalement à la suite d’une secousse sentimentale intense. L’océan du regard de sa compagne de valse en une seconde avait emporté dans un raz-de-marée son cœur. Elle devina tout de suite dans son regard médusé et à la crispation désarçonnée de ses mains dans les siennes à ce moment, le cataclysme émotionnel qui submergeait son cavalier, cette collision sismique violente des cœurs qui se découvrent. Elle comprit qu’il l’avait reconnu, qu’elle s’était trahie…


Il ne put que bégayer tout bas trois fois son prénom, paralysé par son étonnante découverte
« Oscar, Oscar Oscar…. »

Oscar brusquement s’arracha de ses bras, le visage baissé et en sanglots, s’enfuyant une nouvelle fois, dans un menuet de Boccherini et ne laissant qu’aux autres danseurs sur la piste de bal, l’image pluvieuse d’une fugue gracieuse et instantanée. Aussitôt dehors, elle se dirigea puis monta dans un carrosse qui disparut dans un soupir désorienté.

Fersen ayant repris ses esprits, se mit à sa poursuite, ne voulant pas la laisser partir. Il voulait comprendre. Surtout, sitôt son image de doux visage d’ange éclipsée de sa vue, il se sentit seul, sans âme, vide et inutile. Oscar, c’était donc elle la jeune inconnue mystérieuse qui avait fait battre son cœur à se briser en mille éclats, en mille larmes. C’était elle son amie de toujours qui lui avait redonné goût à une existence confiante et douce. Pourquoi ne l’avait-il pas vu plus tôt ? Son amour pour la reine ne lui avait pas permis de regarder dans une autre direction le prenant entièrement dans une souffrance solitaire et angoissante.

Mais Oscar alors ? Elle l’aimait donc alors d’où ce changement radical d’expression sur son visage, son air ému à l’écouter parler, sa joie spontanée en octobre dernier quand il était revenu ! Elle l’aimait et il ne s’en était pas rendu compte. Mais depuis combien de temps ? Quels obstacles avait-t’elle dû surmonter pour venir jusqu’ici, en femme raffinée ?

Et puis tant pis si cette inconnue était Oscar ! Au diable cette amitié qui par leurs obligations respectives les éloignait l’un de l’autre. Il l’aimait, il avait enfin trouvé son double, son égérie, sa muse, la compagne idéale de ses rêves, lui qui n’avait pas voulu se marier. Oscar était noble et accessible pour une union à deux bénie des Dieux même si elle avait suivi un destin d’homme, une carrière militaire. Non ce n’était pas une farce, Oscar était bien trop intelligente et soucieuse du respect de l’autre pour avoir joué une comédie grotesque deux fois de suite en plus. C’était pour cette raison, alors qu’elle paraissait si troublée l’autre jour dans le parc quand il lui parlait de son inconnue. C’était pour cette raison uniquement aussi qu’il s’était senti si ému, heureux d’être en sa compagnie. Oscar longtemps demeurée dans l’ombre, était sa moitié, le morceau de puzzle qui manquait à sa vie d’homme. Il le savait maintenant, il ne pourrait plus vivre sans elle…

Aussitôt sorti du château avec toutes ses réflexions méli-mélo en tête, il reconnut au loin le cocher emmenant Oscar dont la robe venait de disparaître dans une brise nocturne légère. André s’improvisant pour la seconde fois de sa vie cocher, ramena Oscar dans une brume confuse éparpillée cachant la lune, chez les Jarjayes.
Oui Oscar, c’était bien elle, il ne devait pas perdre de temps et la rattraper, rattraper le temps perdu, la prendre dans ses bras juste sans un mot cette fois, pas de mots superflus mais un souffle divin. Il grimpa promptement dans la berline qui lui était destinée et somma son cocher de s’arrêter devant la demeure des Jarjayes. Deux carrosses dans la nuit roulaient en direction de l’amour, l’un éperdu dans ses larmes, l’autre impatient dans sa fougue. Aussitôt arrivé, Fersen descendit du carrosse, et devant la grille reconnut au loin André qui donnait les ordres aux palefreniers de rentrer les chevaux et la voiture dans les écuries. André n’avait pas voulu questionner Oscar pensive et mélancolique qui de toute façon s’était aussitôt esquivée dans sa chambre. Ses pensées floues ne cessaient de revivre le regard de stupeur de Fersen. Oh mais qu’avait-il pensé ? Il l’avait du la trouver ridicule de s’être laissée aller à ce point dans ses bras ! Il devait bien se moquer d’elle et de son pauvre amour à présent, de sa faiblesse de s’être livrée ainsi !
Les cheveux défaits, le regard abattu, elle laissa sa honte pleurer silencieusement sur son lit obscur. Elle laissa son âme sur les rivages d’un lac né de larmes intarissables.

Fersen franchissant les grilles d’entrée, s'engagea discrètement dans le parc de la demeure des Jarjayes prenant garde de n’être vu de personne, caché par un buisson. Il resta plusieurs minutes hésitantes fixant désespérément la chambre de la jeune fille dont les fenêtres avaient été laissées ouvertes par mégarde.

Que devait-il faire ? S’en aller et la laisser seule et confuse ou la rassurer d’un seul regard ? Bien sûr, à cette heure avancée de la nuit, il ne pouvait se présenter sans motif important chez les Jarjayes. Mais son amour désespéré et fiévreux n’était t’il pas une raison suffisante pour tout braver, se présenter au devant elle en lui tendant ses bras et son cœur. Cette ultime raison le fit sortir de sa léthargie passagère en décidant coûte que coûte de la voir, revoir son sourire.

Fersen s’improvisa donc en Roméo Versaillais n’ayant qu’une seule envie, rejoindre en un baiser, sa Juliette bien-aimée qui se devait se morfondre dans le supplice de l’incertitude, de la pénombre. Il se sentait coupable d’avoir réagi de cette façon hébétée et stupide, aussi peu chevaleresque provoquant ainsi la fuite douloureuse de son Oscar blessée, humiliée. Sans réfléchir et non sans mal, à l’aide de lierres incrustés sur la bâtisse, il se mit dans son ardeur agitée à escalader le mur jusqu’à la chambre d’Oscar à quatre mètres du sol puis s’introduisit dans la chambre noire d’Oscar. Cela ne ressemblait pas au suédois de nature si raisonnable et circonspecte d’agir ainsi en visiteur aliéné et inattendu de la nuit démente mais parfois l’amour dans ses mystères vous offre des ailes pour voler fatalement jusqu’à lui. Fersen qui pendant des années avait pris une multitude de précautions pour ne pas afficher son amour pour la reine, en arrivait dans un état second à cette heure propice aux folies, à agir comme un jeune adolescent à l’aube de son premier grand amour.

Oscar au bruit que fit Fersen, se retourna, stupéfaite, effarée de le voir atterrir dans sa chambre, surtout de cette façon là, cela ne lui ressemblait pas de faire des choses aussi insensées que celle-ci ! Lui si calme et flegmatique, au tempérament placide et précautionneux, que venait-il faire à cette heure de la nuit, dans sa chambre en plus, se présentant à elle les habits en désordre, le visage hagard et exalté ? ????? Elle eut un doute en l’espace d’une seconde. Etait-ce bien lui, celui qu’elle n’attendait pas, qu’elle n’attendait plus anéantie, recluse dans son désespoir ? Etait-ce bien lui qui venait jusqu’à elle cette nuit, en s’introduisant clandestinement en sa demeure comme un voleur en quête d’un trésor inestimable ???
Dans la même ferveur insensée, Il s’avança vers Oscar effondrée, égarée et apeurée, ne sachant plus quoi penser et il eut un geste fou. Il effleura amoureusement et éperdument d’une caresse passionnée son visage comme pour en effacer les traces de chagrin récent. Il mit dans son plus beau sourire toute sa fidélité amoureuse pour la rassurer et lui faire comprendre que désormais, elle pouvait disposer de son cœur et de son âme. Puis, ils se regardèrent follement et en un seul de ces regards qui vous emmènent dans un pays extraordinaire chavirant les âmes éprises, ils se comprirent dans ce paysage azuré se reflétant dans leurs yeux. Ils se comprirent dans un regard puis dans un long baiser échangé dans ce paysage azuré….
Dans la chambre des retrouvailles, deux ombres s’étreignirent imprimant sur leurs lèvres ces trois mots d’amour qui ne pourront que survivre à l’empreinte de leurs étreintes. Ils poursuivirent toute la nuit cette valse sur la couche vierge de longues années d’errance en souffrance, unissant leurs bouches et leurs corps en accords dans cette dernière danse….

***

12) Les adieux de la rose

« Sous le voile léger de la beauté mortelle
Trouver l’âme qu’on cherche et qui pour vous éclôt
Le temps de l’entrevoir, de s’écrier, c’est Elle !
Et la perdre aussitôt »

Le lendemain matin, jour de baptême du printemps, Marie Antoinette se promenait rêveuse près de son refuge bucolique, le Hameau, petit village onirique près du grand lac de Trianon et construit par Mique entre 1783 et 1785. Caprice frivole de la reine, les travaux entrepris pour la construction du hameau regroupant huit fermes, devaient répondre aux besoins de redécouverte de la nature par la création d’un ruisseau récitant des poèmes anacréontiques, de rochers recouverts de mousse artificielle, d’aménagements divers de sites pastoraux. Comédienne dans l’âme, la reine avait fait venir des figurants pour décorer sa sphère pastorale, des paysans authentiques travaillant dans son paradis champêtre, des vraies vachères et des bergers gardant leur troupeau, des lavandières et des animaux n’évoluant que dans un cadre rural, vaches, moutons, brebis, cochons et lapins. Dans ce décor de maisonnettes et d’étables voulant calquer la Nature, la reine sous son ombrelle heureuse, se baladait dans ces sentiers fleuris.

Mars préparant depuis plusieurs jours l’arrivée de la saison de la renaissance, voyait ses arbres se vêtir d’une robe de feuilles vertes, le soleil tester ses rayons auprès des bourgeons en fêtes, la nature se parer de couleurs pastelles et la musique des oiseaux réapprendre leur solfège. Pendant que les amours affûtaient leurs flèches pour toucher en plein cœur, le jour conquérant et plus fort chassait la nuit lugubre sans relâche. Le ciel était en train de composer une symphonie de fleurs en bouquets pour offrir au monde des vivants, ses plus beaux présents célestes, des jonquilles, des parfums à la vanille, des perce-neige poussant à travers la couverture blanche de la terre, des boutons d’or à l’aise seulement dehors, des abeilles préparant leur miel.

Sur les instances de Fersen, la reine se préparait à revenir au Château, auprès de son mari, là où était sa véritable place de souveraine. Elle abandonnait à regret, sa résidence de Trianon qui l’avait éloignée de l’ennuyeuse étiquette de la cour et de ses devoirs. Difficile sacrifice que de renoncer à son refuge en miniature où elle avait passé tant d’heures à rêver, à s’oublier.

Mais la reine en revenant à Versailles savait qu’elle ne rencontrerait pas que des amis, que l’on ne crierait plus « vive la reine ! » sur son passage. Haïe par de nombreux courtisans ne lui pardonnant pas sa légèreté arrogante et de son peuple l’accablant de tous ses maux, de sa misère, elle ne comptait plus que sur quelques rares appuis dont Oscar et Fersen, les fidèles de la première heure. Attisant silences sournois, rancunes tenaces et perfides de hauts nobles soucieux de bonnes mœurs, écartés volontairement par elle, rumeurs et calomnies assourdissantes sur ses folies dépensières, au fil des années l’impopularité de la souveraine, avait crû dans son royaume.

Inculte en matière politique, elle intervenait auprès de son faible époux que pour faire et défaire les ministres, privilégier à un poste honorifique, un de ses protégés. Fière et insouciante, Marie-Antoinette préférait ignorer les arômes empoisonnés venant des alcôves, des boudoirs isolés où ses ennemis s’acharnaient à détruire son image à travers des pamphlets satiriques, malveillants et assassins.
Oscar était à son poste depuis l’aurore, prête à escorter la reine et ses enfants afin que ceux-ci arrivèrent sans encombres au château. Elle avait réuni tout le régiment de la garde royale pour maintenir une sécurité irréprochable autour de sa majesté la reine. Le commandant Girodelle nota un changement radical, surprenant sur le visage de son colonel. Non, il ne s’était pas trompé, c’était bien un sourire heureux qu’il lisait sur un visage transfiguré. Mais transfiguré par quoi ? Il n’en avait aucune idée mais, ce dont il se rendit compte, c’est qu’Oscar ce matin-là n’était pas la même, un peu ailleurs dans des pensées indéchiffrables. Rarement il l’avait vu sourire et surtout Oscar n’était homme à laisser paraître aussi facilement ses émotions, surtout devant son régiment. Oscar, cet homme aux boucles d’or et au regard imperturbable avait permis l’asile à un beau sourire sur son visage sévère.

Oscar effectivement était ailleurs, sa tête remplie des inoubliables moments souvenirs de la veille. Elle était devenue une femme, elle qui n’était plus que l’ombre d’elle-même depuis tant d’années d’errance, avait aimé cette nuit enfin. Elle s’était donnée corps et âme à Lui Fersen, dans un flot de larmes émues, en ouvrant enfin son cœur longtemps caché dans les profondeurs d’un sacrifice en douleur. Cela lui paraissait presque irréel, enfin la vie lui semblait belle. Elle s’était endormie dans ses bras protecteurs prolongeant ainsi la félicité d’être aimée quelques heures. D’un seul regard, ils s’étaient compris et ce regard de deux êtres qui interminablement s’étaient cherchés sans se trouver, les liait à jamais dans un mariage boréal de la fougue tendre et de la douceur bouillonnante.

D’abord rougissante et hésitante, elle s’était peu à peu livrée non sans craintes, ignorante des caresses, honteuse de sa nudité de femme si longtemps dissimulée puis Fersen tout aussi troublé non par manque d’expérience mais par l’émotion tremblante que ressentait Oscar et la sienne aussi, l’avait rassurée doucement dans un murmure effleurant son oreille. Il l’avait laissé venir à lui, s’habituer à la chaleur de leurs deux corps qui à cet instant unique ne souhaitaient que dans une fusion orgasmique ne faire qu’un. Dans une effusion charnelle, renouvelée, une jouissance intense des sens, leur amitié dont il ne restait que des lambeaux s’était éclipsée à jamais face à un adversaire de taille, un amour fou et démesuré.

Enfin, cette nuit avait fait d’elle une femme accomplie, une rose enfin épanouie au prélude d’un printemps en bourgeons fragiles dans leur cocon douillet mais ne demandant qu’à vivre à la lumière, en pleine éclosion de fleurs savoureuses et aux multiples parfums enivrants, grisants. Une femme, une vraie femme enfin heureuse à reposer sur le torse nu réconfortant de l’aimé, de l’ange gardien de ses rêves d’évasion, de voyage. Puis, ils s’étaient parlés, retrouvant enfin des mots d’éternité à s’échanger dans des serments de sentiments réciproques et immuables. Dans l’obscurité complice des délices de la chair, deux baisers amoureux avaient convolé dans les gondoles de la félicité, deux baisers langoureux s’étaient envolés en idoles de leurs reflets, loin de la réalité. Deux corps sangsues elle et lui sur la couche nuptiale des retrouvailles s’étaient promis un bonheur de tendresse dans des caresses sensuelles. Désormais elle ne pourrait vivre sans lui et lui sans elle. C’est avec regret et peine, qu’elle s’arracha de ses bras pour accomplir une dernière fois son devoir, protéger la reine.

Elle savait qu’elle ne pourrait plus cacher son amour, faire semblant d’être un homme insensible, garant de l’ordre. Dans ses bras ardents, elle avait choisi instinctivement de renoncer à son poste de colonel et d’affronter son père pour enfin devant lui se dévoiler, lui montrer la vraie Oscar, sa fille. Si son père l’aimait, il essaierait de comprendre même si cela lui paraissait impossible de lui faire entendre raison. Quelques jours auparavant, elle avait prit la décision irrévocable d’obéir jusqu’au bout à la volonté ferme de son père et puis l’amour volant comme par miracle cette nuit à sa fenêtre, l’amour seul lui avait ouvert les yeux. Non, même par amour pour son père, elle n’avait pas à se sacrifier. Pendant plus de trente ans, machinalement, elle avait accompli le destin qui lui avait été imposé. Bien sûr, elle était bien plus libre que les autres femmes de condition, vouées à des mariages arrangés, sans amour et censées donner le bon exemple devant le Monde. Elle, Oscar, avait mené une vie d’homme certes discipliné mais lui permettant certaines libertés interdites aux femmes comme boire de la bière dans une taverne, se battre, prendre d’importantes décisions. Mais elle avait dû renoncer à l’essentiel, à sa nature de femme faite pour aimer et être aimée.

Fersen lui avait déjà fait part de son intention de l’enlever à cette vie militaire, de peur de la perdre définitivement, comme s’il avait la prescience d’une menace mortelle. Non cette fleur délicate et sauvage, n’était pas faite pour se salir les mains, des mains si fines et risquer sa vie à chaque instant. Même si elle était le plus courageux et le plus fort des hommes parmi les hommes, elle devait redevenir mademoiselle Oscar de Jarjayes et qui sait dans ses espérances, Madame Oscar de Fersen. Bien sûr, il n’avait pas encore de projets d’avenir très précis en tête, c’était prématuré d’organiser un futur à deux, mais il savait ce qu’il devait faire, il savait qu’il ne pourrait plus vivre sans elle à ses côtés. Maintenant qu’ils s’étaient donnés l’un à l’autre, ils ne pourraient plus se quitter. Il avait réalisé à quel point Oscar et lui étaient si semblables, tous deux militaires longtemps confrontés à des souffrances similaires. Ils avaient le même tempérament flegmatique en apparence et bouillant à l’intérieur, la même façon de penser, de voir la vie, les mêmes valeurs. Ensemble, ils ne pourraient qu’être heureux, avancer main dans la main. C’était une évidence, Oscar était son âme sœur, son amour, son unique amour.
Il parlerait au général qu’il avait déjà entrevu plusieurs fois lors de ses séjours chez les Jarjayes. La douce et tendre madame de Jarjayes comprendrait, elle si effacée, que pensait-elle au fond ? Et puis avec ou sans leur consentement, il l’enlèverait. N’était-elle pas libre de toute façon ?

Au réveil d’une nuit idyllique, après maintes promesses de se retrouver dans quelques heures à Versailles pour escorter ensemble la reine, puis après, ensemble pour une autre vie, Oscar avait revêtu son uniforme pendant que Fersen repartit de là où il était apparu emportant dans son cœur, l’image d’une Oscar souriante les paupières reposées sur un doux rêve et belle à contempler, les longs cheveux d’or habillant un corps souple et harmonieux.

André ignorait la venue exceptionnelle de Fersen dans la chambre d’Oscar. La dernière fois qu’il avait vue sa chère Oscar, elle paraissait triste, le regard désarmé, fuyant. Elle lui avait très peu parlé la veille, prétextant un mal de tête. Il s’était douté qu’un incident survenu au bal était la cause de cette détresse muette mais palpable. Et puis, aux écuries, le lendemain, il avait trouvé une Oscar calme et étrangement souriante, sereine. Evitant de la questionner pour ne pas indisposer son amie devant être uniquement concentrée sur les dispositifs de sécurité assurant la protection de la reine, il se posa néanmoins de nombreuses questions sur cette humeur changeante, lunatique. Heureusement, pour lui, il était loin d’imaginer cette nuit d’amour intense entre Oscar et Fersen car même résigné à taire son amour, la souffrance n’aurait pu s’empêcher de venir cogner à la porte de son cœur agonisant dans les affres de la jalousie cachée et de la torture.

Ils se retrouvèrent ainsi tous trois à Trianon quelques heures plus tard, André près d’une Oscar au regard de béatitude adressé à un Fersen très réceptif. Fersen avait tenu lui aussi à accompagner la reine et lui témoigner un dévouement assidu et sincère, un dévouement à la couronne absolutiste de France en ces temps changeants et suspicieux de tout.

La berline où était confortablement installée Marie-Antoinette, commença à rouler tranquillement entourée de Fersen, d’André, d’Oscar et ses troupes. Marie-Antoinette se retourna une dernière fois pour voir disparaître son cher havre de paix où s’étaient écoulées d’heureuses années. Ils arrivèrent dix minutes plus tard devant le canal du château quand soudainement, un homme à cheval surgissant de nulle part, se dirigea précipitamment en direction du cortège, brandissant un revolver tout en hurlant férocement, le regard hagard, les yeux injectés de sang, « mort à l’autrichienne, mort à l’autrichienne !!! »

Oscar, immédiatement, réagit en ordonnant à Girodelle et ses officiers de canaliser l’assaillant. Mais avant que les officiers ne parvinrent à arrêter l’agresseur, celui-ci rapidement pointa son pistolet prêt à charger en direction de la reine effarée, paniquée devant cet homme qui voulait sa mort. Il réussit à tirer trois coups à bout portant et s’enfuit. C’est avec effarement, dans un cri vain d’impuissance que Fersen et André virent Oscar tentant le tout pour le tout, désespérément se précipiter au devant de la reine faisant ainsi barrage de son corps, les bras écartés, le regard grand ouvert. Consternés, paralysés par l’effroi, ils la virent tomber à terre la main droite sur la poitrine, sur son cœur.

Fersen dans un cri de rage et de démence, poursuivit le monstre armé suivi d’une partie des troupes de la garde royale et réussit dans son désir brûlant de vengeance à le blesser mortellement pendant qu’André livide, blême et la reine les yeux remplis de larmes, s’agenouillèrent autour d’Oscar qui respirait encore faiblement, économisant son petit reste de vie dans un souffle haletant. Les officiers sous le choc baissaient la tête, les yeux rivés vers le sol, anéantis par cette terrible tragédie. Non, c’était impossible, pas leur colonel, cet homme si fort et vaillant qui leur semblait invulnérable, immortel, « Non, non, non, pas lui » Pensèrent certains, les mains crispées sur leur tête affligée, les coudes en avant, s’arrachant les cheveux ne pouvant y croire.
Les balles avaient perforé inéluctablement ses poumons ne lui laissant aucun espoir de survie. Girodelle était parti chercher un médecin même si en examinant furtivement les blessures de son colonel, il avait tout de suite compris que l’espoir à tire d’aile s’était enfui. D’un signe de tête, il fit comprendre à la reine et à André que c’était fini….

« Majesté, vous êtes en vie, je je je ne me serai jamais pardonnée s’il vous é était arrivé quoi que ce soit…. Si si si ce monstre vous avait blessée. » balbutia Oscar.

 « Tais-toi Oscar, ne parle pas. On est allé chercher un médecin, ce n’est rien. Tu vas voir, tu vas t’en sortir Oscar. Tiens le coût, je t’en prie. » lui répondit André à peine audible.

Marie-Antoinette pleurant lui prit la main et la baigna de ses larmes  

 «  Oh très cher Oscar, mon cher Oscar, mon fidèle ami, quelle abnégation, quel dévouement mon ami !!! Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi. Vous allez vivre Oscar, il faut vivre, je vous l’ordonne moi votre reine !!! »

« Oh oh votre majesté, je n’ai fait que mon devoir !!!! » Puis regardant André, Oscar lui adressa ces paroles si douces, enveloppées déjà d'un voile obscur et profond.

« André, pardonne-moi !! Je me sens si faible, si épuisée, je ne vois presque plus clair, est-ce déjà la nuit ?? »

Puis se reprenant : «  Mais il faut que je parle. André, André écoute-moi s’il te plait sans m’interrompre. Je veux que que tu dises à mon père que je je l’aime Andrrrrré. Père, Père !!! J’ai fait mon devoir. Je je peux partir avec Fersen maintenant, je suis libre. André, mon ami, merci merci pour tout Andrrrrrrrré. Il te te faudra continuer ta vie sans moi. Il fait si noir, j’ai froid !!! Je ne vois plus le soleil. Fersen, Fersen où êtes vous ??? »

André dans une fureur désespérée, le regard amer et dévasté, anéanti, les larmes volant sur la poitrine désolée d’Oscar: « Pourquoi lui Oscar ? Qu’à t’il fait pour mériter ton amour ?? N’ai-je pas toujours été auprès de toi, ton seul ami. Oscar, non pas lui !!! Souviens-toi de notre pacte ??? Nous resterons toujours ensemble toi et moi, unis à la vie à la mort toujours, n’est-ce pas Oscar, n’est-ce pas ? »

« Pardonne-moi André, André pardonne-moi !!!! Fer sen… ».

Ce si tendre nom déjà coupé en deux, séparé à jamais par les ténébres...

Fersen qui était revenu, pâle, chancelant, défait, le regard embué d’un brouillard sombre s’était empressé auprès d’Oscar, André fébrile et effondré lui laissant sa place tout en ne la perdant pas de vue, voulant la voir, la contempler jusqu’à son dernier souffle.

Fersen, anéanti lui prit délicatement les mains puis les baisa dans un élan passionné murmurant des mots désespérés mais qui veulent y croire malgré tout, malgré l'évidence des derniers instants.

« Oscar, je suis là, ne vous ai-je pas dit que je serai toujours là pour vous, à vos côtés et que jamais je ne vous quitterai. Vous êtes ma vie, ma moitié, mon âme, alors vous n’avez pas le droit de partir, pas comme ça. Vous êtes si jeune, si pure, si belle, si brave. Mais il arrive ce docteur ?» Dit-il d’une voix éraillée entre deux convulsions de cœur

« Fersen, Fersen non arrêtez !!! Je suis heureuse vous savez !! Oh Fersen, j’arrive à vous voir, oui je vous vois mon ami, mon amour. Je je suis heureuse car j’emporte avec moi pour toujours le souvenir d’un menuet si merveilleux, j’emporte votre amour, notre amour d’une nuit éternelle. Je dois partir mais j’emmène vos regards. Je veux votre bonheur, je veux que vous soyez heureux, vous vivrez pour moi n’est ce pas ???

« Je vous le promets mon Oscar chérie, ma belle inconnue du bal. Je suis à vous et je vous en réitère le serment. Comment vais-je vivre sans vous ? Ne me laissez-pas » Dit-il dans un dernier sanglot.

« Adieu…Adieu….Fersen, Fersen, Fersen, Oh Fersen, mon ami….Je vous aime….. »

Oscar ferma les yeux puis dans un sourire serein expira. Son cœur venait de s’arrêter sur ces trois mots. Non le printemps n’existait pas puisque la rose son symbole, la reine de toutes les fleurs venait de s’envoler à jamais. L’hiver désormais s’installerait dans les cœurs toute l’année, une seule saison survivrait aux autres, privant l’éclosion des fleurs, assombrissant le ciel de moroses présages.

La mort n’était pas cet abîme profond et obscur où reclus à jamais on appelle inutilement en vain, non la mort était belle et accueillante puisqu’elle se présentait sous le visage de l’être aimé, le visage de Fersen.

A suivre...



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