4) Trois amours impossibles
A l’âge d’un an, André Grandier perdit ses parents emportés par une terrible épidémie de typhus à laquelle par miracle il échappa, fin de l’année 1755. Sa grand-mère, intendante des Jarjayes et d’un caractère trempé, prit l’orphelin sous sa protection au château de ses maîtres. Le petit garçon s’attacha à la petite fille aux boucles solaires habillée en garçon.
Des privilèges identiques à ceux d’Oscar lui furent accordés. Ainsi, il mangea à la table des Jarjayes et prit les mêmes leçons qu’Oscar. Assidu et bon élève aux cours de maintien, de français, de latin, d’histoire, sa soif d’apprendre n’avait pas de limite.
D’un caractère vif, intelligent et intuitif, il comprenait les velléités humaines échappant à l’esprit des plus éclairés. Au-delà des savoirs théoriques, des connaissances pratiques, il avait appris à lire dans les regards souriants et les sourires éclairés. Dans les cœurs surtout... Il devinait chaque faiblesse, percevait par une écoute attentive, la détresse surtout si celle-ci n’était pas palpable et fouillait les moindres recoins sombres des âmes égarées.
Roturier de naissance, il mena une vie de noble aux côtés de son éternel camarade de jeux, Oscar. Sa présence était autorisée dans les réceptions mondaines des Jarjayes. Pourtant il savait d’où il venait, quelle avait été l’existence de ses parents laboureurs, habitués à une vie misérable et cela, il ne l’oubliait pas. Il ne l’oublierait jamais. Les Jarjayes ne le traitaient pas non plus comme l’égal d’Oscar, voyant en lui, le compagnon idéal dans les jeux solitaires de leur fille éloignée volontairement de ses sœurs.
Oscar et lui ne se quittaient jamais, inséparables rires résonnant dans les communs des Jarjayes, ils pensaient défier par une insouciante jeunesse l’horloge du temps.
« Tu ne me rattraperas pas André ! » Disait l'écho dans un rire bipenne.
« Attends-moi Oscar, ne pars pas sans moi ! » répondait un autre écho
D’un naturel gai et serviable, André choyait Oscar d’un amour fraternel. Malgré sa frêle silhouette, celle-ci manifestait déjà un fort tempérament, habile dans le maniement de l’épée, agile comme un lynx attendant le moment propice pour bondir féroce sur sa proie. Souvent lors d’un exercice militaire, Oscar déterminée, les yeux jetant la foudre, l’emportait aisément sur son adversaire obligé de capituler face aux ronces corrosives de la rose enflammée.
André connaissait Oscar par cœur, l’Oscar de son cœur dont il connaissait chaque humeur, toutes les ombres abyssales prêtes à surgir à tout moment. Il avait partagé avec elle, les maladies infantiles bénignes, les premières chutes à cheval, les petites contrariétés de la vie. Il avait aussi partagé le meilleur comme les fous rires, les bêtises complices, les cabanes dans le parc, les jeux de Robinson, les noëls auprès d’un feu de cheminée à boire du chocolat chaud.
Tous deux étaient liés par un serment d’enfant, celui de ne jamais se séparer et de se venir en aide au premier danger. Ils étaient prêts à donner leur vie l’un pour l’autre.
« Oscar, tu dois me promettre de ne jamais me quitter, d’être toujours mon amie, ma confidente et mon âme sœur. Promets-le-moi Oscar ! »
« Idiot ! Tu sais bien que toi et moi nous resterons toujours ensemble, que nous sommes frères à la vie et à la mort ! » Dit-elle dans un rire.
Puis ils grandirent, Oscar surtout changea devenant plus indépendante et solitaire. Et distante, oui distante... Elle ne se confiait plus à lui, à personne d’ailleurs. Elle avait exaucé le vœu de son Pygmalion de père en devenant capitaine puis colonel de la garde royale. Elle ne quittait plus Marie-Antoinette plus ravissante que jamais, veillant jour et nuit sur la sécurité de cette candide souveraine. Elle assistait malgré une répugnance contenue, aux cérémonials hypocrites d’une cour maniérée, aux bals fastueux, aux promenades galantes dans le parc du château de Versailles. Elle suivait à cheval, la reine dans ses nombreuses sorties nocturnes parisiennes, cette capitale séduisante riche en divertissements.
Cette reine étourdie, était désireuse d’octroyer une vie monotone dans cette immense bâtisse de marbre à côtoyer toujours les mêmes figures lugubres et artificielles, contre quelques heures ardentes, trépidantes de liberté si précieuses. Elle n’hésitait pas à embarquer dans ses folies carnavals, ces bals masqués de l’Opéra, ces soirées éclatantes à la comédie française où au théâtre, le beau colonel respectueux du devoir, et surtout pressé de la servir, Elle.
Lors de ces escapades, elles offraient à des hôtes éblouis, un magnifique tableau de beauté antique pour l’une, statue aux contours délicats et une beauté angélique pour l’autre, si belle dans ses parures scintillantes.
« Regardez, la reine est plus belle que jamais, encore une tenue qui a du coûter chère à son mari ! » chuchotait un courtisan
« Voyez ces diamants, elle rayonne de fraîcheur et de grâce ! » lui répondait une duchesse
« Oh Oscar de Jarjayes, il est si beau et bien fait dans son uniforme, regardez ma chère, j’en ai des frissons ! Que donnerais-je pour une seule danse avec lui ! »
« Et moi donc, je rêve de lui vous savez. Ah si mon mari m’entendait ! »
L’exaltation de ces courtisanes était à son comble quand Oscar passait près d’eux sans leur accorder un seul regard. Plus le colonel était distant, plus ces nobles rêvaient d’engager la conversation avec lui. Une rivalité de bec à ongles sans fin s’engageait entre ces pipelettes en dentelles pour savoir laquelle en première aurait droit à une marque de faveur de ce beau colonel. En vain.
Si en apparence, le cœur d’Oscar se protégeait d’un infranchissable rempart obscur, André depuis toujours en avait deviné, les fêlures, les cassures, les brûlures de chaque instant et plus encore depuis que Monsieur de Fersen était rentré dans sa vie, leur vie à deux. Au départ, ce n’était juste qu’un petit brasier pâle, léger, de vie incertaine mais qui avait au fil des ans avait grandi, de telle manière qu’il était impossible à éteindre. Prisonnière dans le labyrinthe de son cœur, Oscar dans son chagrin d’amour secret, sans s’en apercevoir négligeait André, lui accordant peu d’intérêt. André demeurait son ami, son ombre fidèle mais ses pensées étaient toutes dévouées à Fersen. Où était-il, que faisait-il ? Pensait-il toujours à la reine ? L’avait-il oublié, elle Oscar son ami, simplement son ami ?
André, discret comme une ombre blessée, ne lui fit jamais de reproches, résigné. Perdue dans son rêve d’amour impossible, Oscar fuyait toute compagnie et André n’y échappa pas, André qui avait toujours été là auprès d’elle dans les circonstances les plus noires. Il l’avait aidé à mettre fin aux agissements du masque noir, dérobant à la tombée de la nuit, les bijoux et trésors des aristocrates. Dans une course poursuite, il avait même failli perdre la vue, le masque noir l’ayant blessé gravement à l’œil gauche depuis en convalescence.
Lors d’un duel entre Oscar et le duc de Germain très haut placé à la cour et ami du duc d’Orléans membre de la famille royale, il l’avait entouré de tout son soutien si loyal et lorsque celle-ci bannie temporairement de la garde s’était échappée quelques jours sur les terres de son père prés Arras, il l’avait accompagné, leur complicité d’antan presque retrouvée. Grand et robuste, bien fait, André Grandier était un homme séduisant voilant Oscar d’un regard émeraude attentif. Ses cheveux d’un noir de jais contrastant avec une pâleur de cierge blanc d’un visage soucieux, renforçait cette beauté devenue grave. André pourtant jadis était d’un naturel si joyeux…
Pourtant lui aussi souffrait de la même agonie, de la même détresse à étouffer des hurlements d’amour non partagé. Il ne l’aimait plus comme une sœur, comme une éternelle confidente de chaque heure, chaque seconde. Il l’aimait d’un amour condamné. Elle était si belle, si pure comme une image sans fin défilant dans sa tête, telle une étoile filante gravitant autour de son cœur. Il voulait la contempler éternellement, capturer de ses deux mains, ce magnifique visage pour le presser contre son cœur, la garder tout contre lui, la chérir en l’enveloppant de toute sa fièvre. Il voulait l’emmener dans un voyage sans nuages, sans orages, sans ravages, juste eux deux éperdus à s’aimer, à réinventer l’amour et son ivresse.
Elle était noble, il était roturier, il était un homme et elle aussi, il l’aimait et elle en aimait un autre ; comment lutter, comment vivre après cela ? Il continuait à la seconder dans son devoir de colonel pensant ainsi la protéger, être juste là si elle avait besoin d’une épaule. Si devenir son amant était impensable sauf dans ses rêves les plus fous, il resterait à jamais son ami. Il l’avait juré, ce pacte il ne le trahirait pas. Pendant le séjour de Fersen en la demeure des Jarjayes, il avait deviné le terrible penchant d’Oscar pour son invité. Il avait lu en elle les souffrances interminables qu’elle endurait. Son regard avait revêtu un habit de tristesse qu’il s’efforçait tant bien que mal de dissimuler. A quoi bon puisqu’elle ne le voyait plus. André en voulait à Fersen, responsable malgré lui de tous ces chagrins d’amour, ces maladies du cœur amoureux laissant à chaque fois de douloureuses séquelles. Fersen lui avait pris son Oscar et il ne pouvait s’empêcher de le détester, le maudire tout bas, tout en lui concédant une politesse feinte. A cause de lui, Oscar souffrait et cela le rendait fou. Il ne pouvait rien faire pour lui redonner son sourire sachant d’avance que trop fière pour avouer sa faiblesse de femme, elle nierait de toutes ses forces ses sentiments douloureux. Il se sentait impuissant face à sa détresse silencieuse, lui prisonnier également dans son secret d’amour pour elle.
Alarmé de voir Oscar si malheureuse emmurée dans un silence pesant et dans sa condition imposée d’homme viril, il avait pourtant essayé une tentative d’approche mais plongée dans un mutisme accablant, elle le repoussait.
« Oscar, veux-tu venir t’entraîner avec moi dans le parc, afin d’améliorer ton jeu de jambes. »
« Laisse-moi André, je veux être seule, ne me dérange plus ! » lui disait-elle agacée
« Oscar, parle-moi, tu sais bien que tu peux tout me dire ! D’où te vient cette détresse quand tes yeux croisent ceux de Monsieur de Fersen ? » insistait-il
« Je ne vois pas de quoi tu parles André, je t’en prie, encore une fois laisse-moi tranquille, je ne veux plus te voir. »
Il l’aimait mais pour elle il cacherait son amour viscéral, son amour fou, dans un coffre fort scellé, prêt à s’ouvrir si un jour elle l’appelait, son bonheur à lui étant son bonheur à elle. Ces trois couples d’amour sans cesse, s’effleuraient dans une détresse commune, dans un désespoir que seul le temps si longtemps impuissant pouvait amoindrir pour ne pas dire guérir.
5) Elle
Fersen revint en 1787 après neuf ans d’absence pendant lesquelles deux femmes l’avaient attendu et espéré vainement son retour. Il s’était engagé aux cotés des insurgés dans la lutte pour l’indépendance américaine suivant ainsi le jeune marquis français de La Fayette dans des nouvelles manœuvres d’artillerie et de cavalerie. La France ayant reconnu l’indépendance des colonies britanniques en décembre 1777, soutenait les insurgés en leur envoyant secrètement des munitions, des armes et des navires.
Il avait voulu oublier son amour impossible pour Elle, sa reine. Surtout, il avait voulu donner un sens à sa vie. Peut-être s’il mourait en héros pour une cause juste sur les champs de bataille, elle se souviendrait de lui comme celui qui par amour et par respect pour Elle, avait décidé de sacrifier sa vie.
Mais la vie tenait encore trop à lui et refusa donc obstinément de s’éteindre de ce corps viril, de cette âme endeuillée par l’absence de l’autre, de l’aimée. La vie voulut le garder égoïstement dans la prescience de retrouvailles tragiquement romantiques. La vie défilant comme des paysages alternés de chagrins, de joies, de rires, de larmes, s’accrocha désespérément à lui, s’agrippant de toutes ses forces à un cœur meurtri.
Il vit nombreux de ses amis pendant cette guerre, offrir leur vie à une mort n’ayant que ses bras à tendre pour les accueillir. Mais la mort, elle, lui refusa ses bras, le soulagement d’un repos éternel, le repoussant de la même force que la vie le retenait.
Ces interminables années passées parmi les cadavres de cette révolution sanglante, renforcèrent chez lui ce côté de héros dramatique. Il parlait peu, si on pouvait le faire répondre à une ou deux questions, on ne pouvait en obtenir davantage.
Il pensait à elle sans cesse se demandant ce qu’elle devenait. Etait-elle toujours aussi belle, aussi espiègle que lorsqu’il l’avait quitté quelques années auparavant ? Que faisait-elle ?
Il avait entendu quelques rumeurs désobligeantes sur Elle, reine détestée par son peuple et par sa cour, isolée, capricieuse et peu soucieuse des conditions de vie des Français. Mais il préférait ne pas porter attention à ces discours malveillants, il voulait entendre une autre vérité, son bonheur à elle, donc à lui.
Tout bas, il rêvait d’elle, il se l’imaginait, resplendissante, lumineuse tel un soleil à Versailles illuminant d’un sourire, les cœurs abîmés, enterrés en lambeaux dans les tombeaux de la mélancolie, ranimés soudainement par cette chaleur radieuse et apaisante. Non il n’avait pas oublié ce magnifique visage, cette grâce étincelante, le plus beau joyau du monde à ses yeux, cette façon de danser peut-être pas en cadence dans son souvenir, mais si harmonieuse que seule la musique était responsable de ne pas suivre parfaitement les mouvements, les pas de cette perle brillante et valsant.
« Marie-Antoinette !!! Cette vie sans vous est comme un diamant éteint. Je dois me traîner chaque jour, chaque heure, chaque seconde sans vous, sans votre présence aimante. Vous que j’aime et que j’aimerais toujours ! »
Parfois, il pensait à Oscar, à son étrange destin, il parlait d’elle sur les champs de bataille, louant son courage et sa ténacité à suivre une vie d’homme ordonnée par son père, à sacrifier sa condition de femme, pour obéir fidèlement à celui qui lui avait donné la vie et auquel elle voulait plaire. Il pensait donc à sa belle et captivante amie…Parfois.
Après le traité de Paris le 03 septembre 1783 célébrant la victoire des territoires américains et l’échec du Royaume-Uni, il regagna la Suède auprès de son père tombé gravement malade, s’interdisant malgré son cœur malheureux de revoir la reine. Gustave III, monarque efféminé, d’un caractère violent et lunatique, régnait sur ce pays du froid, entouré de palais et de monuments artistiques, entretenant de très bonnes relations avec la France dont il copiait les usages de cour comme le lever ou le coucher du souverain.
Mais Fersen, n’avait qu’une idée, fuir ce pays austère au climat rigoureux, se sentant étouffé par un monarque corrompu, vivant trop chichement, négligeant ainsi la pauvreté de ses sujets, encourageant les vices les plus honteux, s’attirant le courroux des classes moyennes et menant une politique de double jeu envers ses alliés. Même si Fersen ne le jugeait pas aussi sévèrement, il souhaitait fuir cet environnement inhospitalier, s’éloigner de sa famille, au grand désarroi de cette dernière. En Réalité, il n’avait qu’un objectif, se rapprocher d’elle sans la revoir pour autant. C’est ainsi qu’un matin d’octobre 1787, il arriva sur la terre des Jarjayes.
Marie-Antoinette pendant toutes ses années n’avait pas changé. Elle s’enfermait de plus en plus dans un monde de loisirs et de frivolités chers payés lui valant la haine et commérages de ses sujets, scandalisés par ses dépenses astronomiques et cette vie dissolue non conforme au rôle de reine. Elle accommodait ses divertissements selon les saisons, des balades en traîneaux l’hiver et des spectacles de feux d’artifice, l’été.
De plus, lasse de ce protocole de cour pompeuse et hypocrite, fuyant ainsi les longues séances de doléances de ses sujets, distante d’une époque chargée diplomatiquement par des alliances et mésalliances belliqueuses constantes, la reine, se retira au petit Trianon, chef-d’œuvre néo-classique achevé par l’architecte Gabriel en 1768, cadeau de mariage de son mari. Ainsi, dans cette petite bâtisse de marbre comportant un soubassement, un étage noble et un attique surmonté d’une balustrade dissimulant un toit à l’italienne, elle mena cette vie intime et close, faite de jouissances purement féminines dont elle avait toujours rêvée autour de ses trois enfants, sa seule réelle source de bonheur. La reine rêvait d’embellissements pour son refuge champêtre de Trianon où glaces mouvantes reflétaient tout le luxe intime, floral et multicolore dans lequel en nymphe gracieuse, elle se baignait, de jardins à l’anglaise et pour cela, n’hésitait pas à se servir dans les caisses du trésor, Louis XVI la laissant agir, pensant qu’ainsi elle était heureuse. Les années passant, Marie-Antoinette était toujours aussi fraîche que le jour de son mariage, une sorte de femme-enfant sybarite, désireuse de s’amuser, de jouir de tous les petits plaisirs de la vie qu’une reine ne peut normalement pas se permettre.
A côté du petit Trianon décoré à l’antique sous les ordres de la reine, un théâtre fut construit afin que ses amis et elle puissent jouer des comédies, grand divertissement lui prenant des journées entières. Cette femme, la plus élégante de son royaume, si coquette et menant une vie dissipée parmi des courtisans blasés, aimait jouer, se déguiser, s’enivrer de représentations lui permettant de se glisser dans un autre rôle que le sien, de ne plus être reine. Ah si seulement elle ne l’était pas ! Simplement juste une femme qui se serait enfuie loin de cette existence monotone avec Fersen, juste dans une vie simple et heureuse, une vie à s’aimer, à se perdre dans les bras l’un de l’autre, une vie à s’oublier ! Mais au lieu de cela, tout n’était que désolations, souffrances, espérances dans tout ce faste éblouissant, sans lui, vivant dans son univers idyllique, amnésique, peu lucide des conditions de misère de paysans agonisant de faim tout près de ce paradis, dans leur sombre chaumière où tombait en giboulée, une pluie glaciale.
Une autre âme éprouvait cette même désolation, ce manque de chaque minute, de cet être absent qui par un instant de présence rappelait toute l’éternité d’un sentiment violent d’amour. Nous retrouvons Oscar assise dans sa chambre à fixer l’horizon. Elle le revit après toutes ses années, elle courut vers lui, cette magnifique journée ensoleillée d’octobre 1787.
« Fersen, c’est vous ?? C’est bien vous !! Oh mon ami, comme je suis heureuse de vous revoir après toutes ces années ! Vous n’avez pas changé ! » Disait une voix euphorique
« Ma foi, vous non plus Oscar, vous êtes toujours la même personne téméraire et honnête que j’ai connue. Vous êtes un modèle pour nous tous Oscar ! »
André assista à ces retrouvailles tant espérées par Oscar, silencieux, partagé entre deux sentiments : le soulagement de voir enfin un sourire sur ce visage impénétrable et le désespoir de la voir exprimer un cri d’amour pour un autre juste en prononçant un prénom. Mais il se devait de cacher cette douleur, cette souffrance, il se le devait pour elle puisqu’il la voyait si heureuse. Fersen, lui ne devina pas les sentiments de son amie Oscar à son égard, ses pensées étant toutes accaparées par la reine. Il ne vit pas la transformation d’un visage au regard immobile et terne à une rose sublime s’épanouissant, renaissant à l’aube d’un hiver rude et silencieux. Il ne vit pas le sourire de son amie devenu angélique à son apparition inattendue mais tant rêvée. Pourtant il n’était pas aveugle, juste épris d’une autre, du moins le croyait-il encore ! Oscar rayonnait, sa blonde chevelure au vent, les étoiles hivernales dans ses yeux brillaient comme jamais elles ne l’avaient fait.
Autour d’un feu de cheminée, ils parlèrent longtemps, bien longtemps rattrapant presque neuf années d’absence. Ils avaient tant de choses à se raconter ! Et puis vint le sujet douloureux, il ne put s’empêcher de demander à Oscar des nouvelles de la reine.
« Dites-moi Oscar, est ce vrai ce que l’on raconte ? La reine est-elle si méprisée au point qu’une colère sous jacente gronde et menace à jamais de ternir l’image royale, de frapper très fort en plein cœur du règne de leurs majestés? »
« Les années ne l’ont pas changée, elle vit heureuse, insouciante comme du temps de feu sa majesté Louis XV, plus belle que jamais, retirée à Trianon pour fuir cette cour qu’elle déteste par-dessus tout. Mais en réalité, elle se sent si seule ! Si abandonnée, incomprise, en proie à ces courtisans qui la jugent, la guettent. » répondit-elle accablée
En elle-même en plaintes liquescentes : « Oui, elle se sent si seule monsieur de Fersen, elle pense à vous, elle vous aime à chaque instant, ne pouvant retirer votre beau visage de son esprit, elle vous appelle, elle souffre… »
Sans doute, pensa-t’-elle ses paroles plus pour elle-même, revivant toutes ces années à rêver dans le silence tout en menant ses activités militaires, à répéter les mêmes gestes, les mêmes paroles, les mêmes commandements comme un automate ballotté entre le devoir d’obéissance et le vœu d’être celle qu’elle aurait dû être. Pendant que son bras dictait ses ordres, ses pensées solitaires, ailleurs, étaient en Amérique, en Suède partout sauf là où elles devaient être. Elle désapprouvait tout bas les frasques dépensières de la reine mais se gardait bien de lui donner son avis comprenant la solitude de cette dernière et surtout partageant le même tourment amoureux pour le même homme. L’une avait été choisie malgré elle pour devenir reine et l’autre choisie malgré elle aussi, pour devenir un garçon impitoyable, le plus viril de tous. Si l’une trahissait ce destin imposé pour une patrie à laquelle elle ne devait rien, l’autre le suivait, conformément aux résolutions paternelles prises au premier cri du nouveau-né. Même si elle rêvait de l’amour, elle n’avait pas le droit de décevoir celui qui croyait en elle. Pourtant deux mois après le retour de Fersen, ce soir là de décembre 1787, le 27 précisément, elle en décida autrement….
6) A une passante…
« Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi je buvais, crispé comme un extravagant
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue »
Les bals dans ce Versailles dépeuplé de nobles sous le règne de Louis le XVIème, étaient l’un des seuls divertissements attirant en aimant, une pléthore de courtisans assouvis de tous les plaisirs à la mode, désireux de briller à la cour, réconciliés avec le château et son étiquette, le temps d’une valse d’infinie. La plupart des bals se déroulaient dans une salle expressément aménagée à gauche de la cour royale et donnant sur une galerie pour accueillir de nombreux aristocrates non encore présentés à la famille royale.
Ces courtisans noctambules, assoiffés de prestiges honorifiques et de louanges, rivalisaient en apparats somptueux pour complaire à leurs majestés, revêtant pour les hommes de beaux habits à la couleur de nuit pour que le reflet des étoiles vienne scintiller et rehausser l’éclat fade de ces visages pâles et pour les femmes, des robes copiant la mode du moment, instaurée par la reine du rococo, Marie-Antoinette. Une fois les girandoles endormies, les carrosses disparaissaient à l’aube dans l’oubli de ces fastes étincelants.
Le jeudi 27 décembre 1787, un bal se déroula à Versailles spécialement dans la galerie des glaces au prestige séculaire et conçue par Jules Hardouin-Mansart entre 1678 et 1684, la salle des bals faisant l’objet de travaux.
Reliant les appartements du roi à ceux de la reine, cette royale galerie de lumière, aux mille éclats dorés et argentés, éclairée sur les jardins grâce à 17 fenêtres cintrées se regardant en face d’elles dans 357 miroirs biseautés de 17 arcades feintes, remplissait la tâche très humble d’accueillir les grandes fêtes royales comme les mariages princiers ou les audiences extraordinaires. Les décors peints, réalisés par Charles Le Brun évoquent, par des allégories et des trompes l’œil, tous les plus grands traits glorieux du règne du roi soleil, les épisodes guerriers victorieux et surtout la suprématie totale d’un souverain se suffisant à lui-même.
Une vingtaine de lustres à monture de bronze argenté et orné de cristaux de Bohème, donnait en ces temps de bal, l’impression d’être dans un univers où régnaient des constellations éclairées, des étoiles vivantes et des planètes ensoleillées, parées de feux jaillissant de partout et de nulle part. Dans cette galerie lumineuse, ce soir hivernal de décembre, dansaient des petites noctuelles scintillantes sous le regard attentif d’astres brillants attendant une venue exceptionnelle sous les strass veloutés, apocalyptique tout en contemplant leur reflet céleste dans les miroirs dorés.
Axel de Fersen n’avait pas encore osé se présenter à Trianon même s’il souhaitait ardemment l’apercevoir ou du moins l’entrevoir, pour ne pas dire la voir complètement, juste reprendre en son cœur cette douce et tendre image délaissée à regret neuf ans auparavant, l’image de sa reine bien-aimée, idolâtrée. Il décida pour faire son entrée à Versailles, d’assister à ce bal de fin d’année jour de naissance du quatrième enfant de Mozart, célébrant l’hiver sous un manteau de neige.
Marie-Antoinette, en grand deuil, vêtue de satin noir et violet sombre depuis la décision des cieux de rappeler à eux sa dernière-née, la princesse Marie-Sophie Hélène, ignorait le retour de l’être cher, tant espéré dans ses rêves.
Elle n’assisterait pas à ce bal, n’accueillerait pas tous ces visiteurs Sardanapale, venus spécialement pour la rencontrer, gagner ses faveurs, l’admirer et s’amuser dans l’ivresse. Non elle ne serait pas la reine de la soirée…Le roi lui, peu enclin aux nuits festives, préférant de loin son atelier de serrurerie et ses grandes parties de chasse, du moins, faisait acte de présence, le visage impassible et endormi, pensant déjà au gibier qu’il ramènerait le lendemain, concentré sur ses futures prouesses cynégétiques. Axel de Fersen attendait, sans remarquer qu’il faisait l’objet sous les éventails bavards, de quolibets médisants, de sarcasmes sardoniques dans les alcôves les plus sombres. Il ne se sentait pas très à l’aise, parmi ces charognards insatiables de plaisirs et de bien-être qui n’avaient jamais vécu les souffrances morales et physiques endurées au retour d’une guerre. Une guerre sanglante offrant le terrible spectacle de corps sans vie abandonnés là sur la terre dure et froide. Fersen si sûr de lui au temps de son insouciante jeunesse, se retrouvait dans ce lieu de bals, d’enchantement où tout lui semblait étranger et dépourvu d’intérêt. Ces années de guerre et de souffrances intolérables l’avaient mûri, trop tôt peut-être, le visage doctoral et sombre.
« L’amant de la reine est revenu, voyez donc très cher, il la cherche, il la guette ! Il a l’air inquiet ! Sait-il qu’elle ne viendra pas ce soir ? » Dit un courtisan sur un ton visiblement amusé
« Non, je ne pense pas, sinon il ne serait pas venu. Que vient-il faire en France si ce n’est que pour la revoir ? » lui rétorqua l'un de ses amis
« J’ai appris qu’il était revenu voici deux mois à Paris, sans doute en laissant passer un peu temps, a-t-il voulu faire oublier le motif de son retour ? » renchérit le premier courtisan
Tandis que les violons des musiques de Gluck et de Mozart jouaient inlassablement menuets muets, et sarabandes en demandes, Fersen emporté dans les souvenirs défilant de ces portées de notes dansantes, songeait perdu dans une laconique mélancolie.
Quand soudain, une apparition timide et remarquable franchit le seuil de ce bal décembriste. A sa majestueuse entrée, les sons des violons et des violes du menuet en mi majeur de Luigi Boccherini s’arrêtèrent de jouer, les invités de danser. Non ce n’était pas une illusion, ni un rêve ! Comment nommer cette sublime créature céleste venant on ne sait d’où et pénétrant l’allée de lumière d’un pas leste et gracieux ! La galerie des glaces elle-même ne comportait pas assez de parures et de miroirs pour refléter cette antique beauté à la chevelure des rayons du soleil. Toutes les robes des courtisanes parurent bien ternes, leurs visages insipides à côté de cet écrin de satin blanc et bleu-ciel brillant. Les lèvres peintes en rose vermeil, le teint blanc nacré illuminé d’une douceur angélique, s’harmonisaient au romantisme de yeux aux longs cils de jais inclinés vers le sol. Son cou fin et délicat, ses mains patriciennes, et ses oreilles si menues, dépourvus de bijoux, n’avaient pas besoin de ce superflu flamboyant pour attester une beauté sapide incomparable. Les étoiles en paillettes et en pépites de pierre de lune, d’opales nobles et de saphir, étaient tombées, parsemées harmonieusement sur sa longue robe. Digne d’être l’égal en éclat des déesses pour ne pas dire surpasser la divinité immortellement belle, cette chaste et svelte sylphide, avança modestement entourée des regards admiratifs des hommes et des femmes éblouis.
« Mais qui est-Elle ? Qui est cette beauté ? » Entendit-on plusieurs fois dans des murmures dissimulés derrière les éventails en ivoire, en rejetées de fleurs prêtes à tomber à ses pieds.
Tout d’un coup, Elle leva ses yeux aigue-marine vers Fersen qui lui n’avait pas détaché les siens un seul instant de cette beauté si irréelle et si réelle pourtant et à la vue de toute la cour fascinée, magnétisée, offrit un regard contenant toute la magnifique rosée du matin. Fersen la trouva si belle, qu’il en perdit l’usage de la parole, le cœur serré. Mais de quel paradis vient cette beauté, cette étoile ? Pensait-il à cet instant. Il avait pourtant déjà vécu cet ébahissement inattendu qui prend en otage le cœur sans consentement et s’empare de l’âme sans prévenir. Et voilà que ce soir-là, son cœur et son âme à nouveau, peut-être plus fort que la première fois ; mais cela il l’ignorait, devenaient prisonnier de cet éblouissement d’amour, attirés comme un aimant vers cette apparition captivante et si séduisante.
Il s’approcha d’Elle balbutiant, oubliant lui-même pourquoi il était ici et l’invita en premier à danser sous l’œil jaloux des autres nobles.
Elle aussi était nerveuse, en proie à de violentes palpitations à la vue de son prince charmant qui avait égaré ses yeux sur elle, la contemplant comme si elle était la première loin devant les autres, des merveilles du monde, de l’univers. Elle tenta tant bien que mal de dissimuler les tremblements de ses mains, s’inquiétant de la couleur probablement pourpre de son teint ainsi que de la musique incessante de son cœur tambour.
Comme par magie, la musique voulant faire honneur à ce couple divin, mit toute son âme pour interpréter son plus beau menuet. Et ils dansèrent ainsi dans la nuit, leurs regards enlacés, hypnotisés l’un par l’autre, émerveillés, se laissant aller dans cette valse ensorcelante des astres. Les courtisans après cette entrée à couper le souffle de la belle aux cheveux d’or, n’eurent plus le cœur à danser mais à regarder, admirer transis, cette grâce dansante, ce mariage nocturne du soleil et de la lune, cette éclipse enchanteresse qu’ils ne verraient qu’une fois dans leur vie. Même leurs habits s’épousaient à merveille, lui revêtant un costume à la couleur sombre de la nuit, un bleu saphir assorti aux yeux de sa cavalière et elle revêtue d’une splendide robe opaline. Dans tous les miroirs de la galerie, les plus belles étoiles de la soirée, dansaient, valsaient, tournoyaient, se multipliant ainsi à l’infini pour le plus grand bonheur des courtisans devenus des simples témoins de cette danse interstellaire, de cette Psyché enlacée dans les bras de l’amour.
Et eux deux que pensèrent-ils à ce moment ?
Ils ne pensèrent que l’un à l’autre, elle, perdue chavirée dans son regard, heureuse, le sourire de ses lèvres vermeilles rayonnant et lui amnésique, ne sachant même plus qu’il était, juste captivé par sa partenaire.
Sans se soucier de cette saison hostile et si froide, protégés par un manteau de fièvre et de chaleur amoureuse, ils dansèrent en mesure sous l’emprise mutuelle de leurs charmes, oui ils continuèrent longtemps, dans l’azur de leurs yeux, dans les jardins où même les statues de marbre semblaient ne regarder qu’eux, dans les bosquets où l’eau malgré le gel comme par enchantement avait jailli pour leur rendre hommage, réveillant cascades et naïades. Sous le Bosquet de la colonnade rappelant Jupiter enlevant Proserpine, lui Fersen, l’enleva le temps d’une danse, d’une chaconne d’Alcione de Marin Marais, d’un menuet de Mozart qui paraissaient durer pour toujours, le temps d’une valse éternelle. Sans se parler, leurs regards communiquaient, un nouvel amour qui ne pouvait que naître au cœur de l’inflorescence romantique, irradiait sur leurs visages enchantés l’un de l’autre, formant à eux deux une fresque picturale grandiose de par l’éclat de leur beauté, parmi ce paysage mythologique. Leurs larmes gouttelettes émues, en pluie, coulaient puis défaillaient dans les fontaines du parc constellé.
Pour célébrer un peu en avance le nouvel an, un feu d’artifice avait été programmé, et sous des multiples couleurs de feux venant des cieux, de leurs yeux, ils dansèrent en grâce, en harmonie, suivis par une cour ébahie et transparente. Ils étaient seuls, immortels et si heureux dans ce parc où les dieux se reposaient, revivaient indéfiniment leur histoire et n’étaient plus pour une fois, maîtres de ces lieux.
*« Un éclair… puis la nuit !---- Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? »
Mais souvent, l’éternité a une fin, l’éternité n’est qu’illusions et aux douze coups de minuit, l’apparition blonde, merveilleuse et éblouissante s’évanouit dans la nuit noire. Un cygne magnifique aux ailes déployées prit son envol laissant un soupirant conquis, expirant sous cette beauté bipenne. Leurs cœurs avaient valsé cette nuit-là, entrelacés, n’en formant plus qu’un, géant imprimé dans la voûte céleste parmi les astres, parmi les Dieux.
Oscar disparut dans les ombres gigantesques de l’impressionnante et royale bâtisse versaillaise, dans la pénombre des yeux de braise d’Axel de Fersen.
*« Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard, jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais
O toi que j’eusse aimée, Ô toi qui le savais ! »
A suivre...
2005-2006
*extraits du poème la passante de Baudelaire