1) Une rose prisonnière dans ses ronces
Au début d’un crépuscule d’hiver étoilé de l’année 1787, Oscar de Jarjayes sixième fille du général de Jarjayes et colonel de la garde royale au service de sa majesté la reine de France Marie-Antoinette, laissa son regard se noyer dans l’horizon d’un soleil couchant.
Ses yeux saphir brillaient, fixant un souvenir lointain, un rêve d’amour impossible qu’elle se devait à tout prix d’oublier. Il était revenu, certes pas pour la revoir Elle la femme ou Lui l’ami. Mais il était revenu et éperdue de bonheur, elle avait couru vers lui, les yeux remplis d’étoiles brillantes, contenant encore toute la pluie secrète d’années de sécheresse.
A sa naissance au soir festif d’un hiver, le 25 décembre 1755, son père le Comte de Jarjayes, royaliste fidèle, prit la décision irrévocable d’élever ce petit ange blond, ce visage séraphique comme un garçon. L’ange aux boucles d’or, profondément endormi dans les langes où le sceau des Jarjayes trônait fièrement, s’appellerait Oscar et deviendrait un militaire vaillant trancha son père à la froideur ophidienne, qui désormais mettait tous ses espoirs dans ce beau bébé au sourire paisible.
- " Vous entendez Louise ? Ce bébé que vous serrez dans vos bras est notre fils, mon fils que nous allons baptiser Oscar François de Jarjayes."
Régnier de Jarjayes s’occupa personnellement de l’éducation d’Oscar, l’éloignant ainsi de ses sœurs destinées à faire de beaux mariages et de sa mère, la tendre Louise de Jarjayes si douce. Il fit appel à un précepteur afin que son fils reçût une parfaite éducation de gentilhomme. L’art de manier l’épée et les armes, monter à cheval ainsi que divers exercices militaires lui furent imposés chaque jour à toute heure, sans relâche.
Régnier de Jarjayes se montrait très fier d’ailleurs des progrès d’Oscar mais sans jamais lui adresser d’encouragements ou de louanges. Oscar privée d’amour paternel, obéissait aveuglément pour complaire aux volontés despotiques d’un père si sévère.
Ce dernier fut loin d’imaginer que le cœur de celle-ci trahirait un jour cette volonté ferme d’élever un être contraire à la nature qui lui est conférée. Ce cœur de femme était destiné à souffrir les affres de l’amour tourmenté et inaccessible, à s’évanouir dans les méandres romantiques d’un amour illusoire condamné par avance.
En 1756, la cuisinière et intendante des Jarjayes recueillit son petit-fils devenu orphelin, André Grandier. Le général accepta sa présence pensant que ce dernier pourrait exercer une influence favorable sur Oscar. Celle-ci aurait un compagnon de jeux avec lequel elle pourrait s’entraîner à l’épée, galoper à travers les plaines. A ses côtés, elle deviendrait un homme, un vrai.
« André, si tu es un homme viens te battre tout de suite dans le parc, je t’attends ! » répétait inlassablement la jeune femme
Les saisons au rythme d’un vent rapide et léger, défilèrent patiemment chacune leur tour pendant de nombreuses années sans lassitude. Oscar et André partageaient tout ensemble, les foudres paternelles, les querelles d’enfants, les doutes d’adolescents et une complicité les unissait main dans la main, grandissant au fil des ans passants. D’un seul regard, ils se comprenaient sans avoir besoin de se confier. Ce qu’ils aimaient par-dessus tout, c’était courir ensemble dans l’immense parc de la propriété des Jarjayes située à quelques lieux du château de Versailles, où leurs rires si purs en écho lointain, retentissaient dans les allées de rosiers. Un serment d’amitié indestructible après avoir ferraillé pendant des heures, leur donnait un sentiment d’immortalité. A travers ce pacte de tendresse fraternelle, ils se sentaient grands et puissants, réunis à eux deux dans une force incommensurable. Un duo soudé qui leur permettrait d’affronter ensemble toutes les tempêtes temporelles et humaines surtout. C’est ce qu’ils croyaient à l’époque…
Oscar vêtue comme un homme irradiait de beauté, les longs et splendides cheveux d’or volant dans le visage de son compagnon, tous deux chevauchant dans la propriété et dans l’insouciance de leur belle jeunesse. La blonde chevelure de la jeune fille, ses airs si fiers d’amazone versaillaise lui conféraient une grâce enchanteresse surpassant celle de ses sœurs revêtues pourtant des plus beaux atours, de somptueuses robes brodées. Une taille gracieuse et élancée, se dessinait petit à petit malgré ses habits masculins cachant les formes que la nature ne pouvait lui reprendre bien malgré elle. Telle une valkyrie guerrière, d’un seul regard, elle captivait toute l’attention. Nobles et roturiers pour une fois réunis dans une admiration commune, hommes et femmes, enfants, tous s’arrêtaient conquis par la beauté céleste, de cette statue antique, mouvante pourtant. Elle avait hérité du caractère ferme et glacial de son père, toisant parfois André quand ce dernier la contrariait, en proie soudainement à de nuageuses humeurs contenues dans un regard fixe et gelé. Des répliques cinglantes rendaient André silencieux et triste, lui d’un tempérament si jovial !
Une noble et un roturier élevés ensemble dans les mêmes conditions suivant un destin scellé d’avance par une volonté arrêtée et indiscutable, devinrent les meilleurs amis du monde, des frères si non liés par le sang, l’étaient du moins jusqu’à la mort par une complicité infaillible.
Et puis un jour près de ses quatorze hivers, Oscar s’étant distinguée lors d’un duel arrangé avec un jeune et prometteur lieutenant, le Comte de Girodelle, fut choisie pour commander le régiment de la garde royale, devant assurer la protection de la jeune dauphine Marie-Antoinette de presque deux mois son aînée, arrachée à son palais autrichien Shonbrünn où sa mère, l’impératrice Marie-Thérèse régnait d’une poigne de fer.
A chaque passage au palais des glaces au château de Versailles, Oscar à l’allure si droite et majestueuse revêtue du bel uniforme blanc de la garde royale, conquit des cœurs et toutes les faveurs nobiliaires s’échouèrent à ses pieds à travers des élans de dévotion passionnée. Les dames de la cour se pâmaient à l’entrée doctorale du capitaine de la garde royale, insensible à toutes ces marques d’attention. La dauphine elle-même lui prodiguait toute sa bienveillance. Oscar devint une source de réconfort pour cette jeune princesse séduite par la beauté d’un tel protecteur. Marie-Antoinette se sentait démunie et déjà désœuvrée dans ce pays étranger, dans cette vie à l’avance résolue et conclue par un mariage d’alliance.
Le château de Versailles, simple petit pavillon de chasse du roi Louis XIII avait fait l’objet d’agrandissements spectaculaires et grandioses sous le règne de Louis XIV à la fin du XVIIème siècle, lui qui se voulait l’emblème de l’astre le plus brillant du ciel, le soleil. Le château de Versailles, reflet d’une volonté de puissance et de gloire du monarque Louis le Grand et symbole de l’absolutisme, en imposait par la splendeur des pièces conçues par des artistes talentueux comme Charles Lebrun et Charles de Lafosse. Les souverains et leur cour évoluaient dans des décors d’or de fresques antiques à la gloire des Dieux, des lustres de cristal, de tentures s’accommodant aux saisons et de meubles raffinés créés par des ébénistes parisiens. Chaque passage souverain était marqué par des embellissements, des nouveaux décors d’orfèvrerie suivant la mode et faisant appel à de grands artistes. Les jardins, œuvre en grande partie de l’architecte jardinier Le Nôtre, abritant statues allégoriques, antiques et bosquets miroirs où l’eau, l’ombre et la lumière jouent indéfiniment à cache-cache, accueillaient des hôtes préoccupés de ballades d’enchantement, d’oublis et de féerie. Le tapis vert permettait aux courtisans de se perdre indéfiniment dans une évasion perpétuelle d’eau et de sculptures représentant l’apothéose de divinités antiques tel Apollon sur son Char tiré par quatre chevaux, entouré de tritons et de monstres marins.
Le souverain soleil avait bâti un empire versaillais colossal empreint de magie, de beauté onirique mais si isolé, si loin des réalités funestes de la condition d’un peuple français vivant dans la disette, dans l’indigence la plus totale.
Quatre ans s’étaient à peine écoulés, qu’Oscar fut nommée colonel de la garde Royale en 1774, abandonnant son uniforme blanc pour un autre rouge passion à la couleur d’un amour qui allait bientôt la plonger dans une mélancolie rêveuse.
Le général fier de cette nouvelle distinction vit ses ambitions paternelles les plus chères se réaliser et si ses paroles élogieuses se turent à l’égard de sa chair, son enfant à lui, ses yeux seuls remplis de flammes crépitèrent de joie. Il ne put s’empêcher devant ses amis nobles, de louer le mérite de son fils, l’honneur de la famille. Son orgueil de père se manifestait surtout lorsque Oscar commandait sa garde arrivant à se faire obéir de sa troupe, par un seul regard froid et imperturbable. Il avait un fils glorieux et il voulait le hurler à la face du monde au-delà des océans, à l’univers entier. Oui Oscar son fils !
« Mon fils s’est encore surpassé aujourd’hui, il a réussi à mater ce petit vicomte d’Ornéac qui refusait obstinément de passer en revue. Le sang des Jarjayes coule dans ses veines » disait-il à son noble ami, le Duc de Bouillé
André, le fidèle, toujours aux côtés de la belle aux cheveux solaires, la secondait tout en la couvrant d’un regard protecteur, chevauchant toujours près d’elle.
En 1774, Louis XV, impopulaire à la fin de son règne, épuisé par les guerres et les dépenses folles de ses favorites, rendit l’âme après quelques jours d’une terrible agonie. Ainsi son petit-fils Louis marié à l’archiduchesse Marie-antoinette d’Autriche, devint roi sous le nom de Louis XVI.
« Mon Dieu, donnez-nous de la force et du courage, nous sommes si jeunes pour régner ! » retiendra la postérité
Jeune et belle, la reine Marie-Antoinette faisait l’objet d’admiration de tous ses sujets ébahis par tant de grâce, par ce sourire si enfantin. Mais un sourire hélas déjà lasse d’ennui et de solitude. Mariée à un homme au physique ingrat, disgracieux, timide et gauche ne lui accordant que très peu d’intérêt, la souveraine se sentait bien seule et abandonnée dans toute cette magnificence royale, de cette machine infernale de faste et de duperies prête à la broyer au moindre écart de conduite.
Son seul appui à Versailles fut donc ce colonel blond au visage délicat et raffiné, ne trahissant aucune émotion, ce colonel qui obéissait à son père. Oui. Un père soucieux de conserver le nom dynastique des Jarjayes par la décision de faire de la plus belle rose qui soit, un symbole de virilité, lui déléguant ainsi des fonctions masculines et formant son esprit et son corps à devenir un homme fort. Le général dans son orgueil misogyne avait planté un rempart de ronces autour d’une rose splendide, prisonnière de son destin.
2) Un amour impossible
Le 30 janvier 1774 quelques mois avant la mort de Louis XV, sur les instances pressantes de la dauphine, Oscar dut l’accompagner à un bal masqué se déroulant à Paris au temple des plaisirs, l’Opéra. La dauphine voyait dans ce divertissement, l’occasion d’échapper au protocole ennuyeux de la cour de Versailles et de s’étourdir dans un tourbillon d’agréments nocturnes. Afin d’oublier une solitude qui la suivait telle une ombre siamoise, la dauphine cherchait à apprivoiser le temps en dépensant des sommes pharaoniques dans des toilettes plus belles les unes que les autres. Tout ce luxe de soie, de satin, de lin et de percale ne servait qu’à masquer, à déguiser une mélancolie oisive et résignée.
L’Opéra était un lieu de rendez-vous de courtisans costumés venant troquer leur identité contre un peu de liberté, l’espace d’une nuit trouble en rires feints et en chuchotements. Derrière un masque de velours, ces nobles anonymes morts-vivants s’adonnaient jusqu’à l’aube, à l’ivresse de danses galantes. Toute la nuit, des pavanes et des menuets à trois temps, danse originaire du Poitou, emportaient majestueusement des couples en dentelles abandonnés au rythme lent des violes, des tambourins et des hautbois. En ce temps là, les compositions ingénues du musicien belge André Ernest Modeste Grétry, protégé de l’ambassadeur de Suède Von Creutz et encouragé par Voltaire, faisaient fureur.
Les âmes masquées déambulaient chacune leur tour dans ce repaire luxueux de notes festives, de ravissements colorés, de badinages superficiels, de convoitises de l’autre et rivalisant burlesques en logomachies. Derrière leur domino, ces aristocrates vêtus de couleurs chatoyantes, échangeaient conversations se voulant raffinées et joutes oratoires.
Dans cette échappatoire de mascarades miroitantes où l’ombre et la lumière sans cesse se côtoyaient, Marie-Antoinette, la dauphine dissimulée derrière un loup blanc en satin, riait en compagnie de galants nobles quand elle croisa le regard profond d’un homme qui la regardait depuis quelques instants.
Celui-ci s’approcha d’elle pour engager la conversation, éblouit par la beauté de cette jeune Vénus inconnue portant une robe en satin de soie à la couleur chicorée avec des parements bordés de fourrure et de dentelles, aux cheveux en boucles ambrées et à l’allure altière. Les étoiles de ses yeux azur parvinrent à traverser son masque feutré pour toucher le cœur du jeune homme déjà conquis par cette grâce toute naturelle, cette bouche exquise et nonchalante.
Avec un léger accent très fin, il l’invita à danser afin d’en savoir plus sur cette éblouissante cavalière. Pendant une chaconne espagnole, le prétendant au cœur de la jeune femme, ne pouvait détacher son regard de cette belle déesse toute rougissante. Il faut bien dire aussi que le cavalier était très charmant, même beau, au regard désarmant, de haute stature. Son visage ouvert quoique empreint de mélancolie, était transformé, transcendé à la vue de sa ravissante partenaire de bal. Après la danse, elle se retira dans l’encoignure d’un balcon constellé où il la suivit, tous deux émerveillés, le souffle haletant. Mais Oscar de Jarjayes adossée toute la soirée à un mur et qui n’avait pas un instant quitté des yeux la jeune dauphine, s’interposa au moment même où le jeune homme parvint à enlever le masque de la jeune femme voulant profiter davantage de l’éclat de ses yeux. Ebloui, il le fut et pensait-il à ce moment, à jamais...
Oscar fit avancer le carrosse de la dauphine qui disparut dans le regard enflammé du comte de Fersen.
Né à Stockholm le 04 septembre 1755, Hans Axel de Fersen était issu d’une famille noble, originaire de Poméranie depuis le XIIIème puis qui s’était installée quatre siècles plus tard en Suède. Très proche de la famille royale de Suède, les Fersen occupaient un rang très élevé au sein de la monarchie suédoise. Ainsi le père d’Axel avait été élu au parlement, le Riksdag comme sénateur et grand maréchal. Respecté et admiré de tous en Suède, même du parti roturier et pro russe Les Bonnets, adversaires farouches du parti des Chapeaux constitués de membres de la haute noblesse, Fersen faisait l’unanimité chez ses compatriotes. Cadet de son frère Charles, Axel de Fersen s’imposait charismatique, réel leader de sa caste familiale.
Le 03 juin 1770, il partit pour un long voyage en Europe, afin d’étudier en Allemagne l’art militaire et en Italie l’art.
Le 16 novembre 1773, Axel de Fersen arriva à Paris pour parfaire son éducation militaire, s’installant à l’ambassade de Suède. D’un naturel enjoué et sociable et aimant la danse, il se rendit aux bals qu’il quittait toujours le dernier. Etudiant assidu, il prit des cours à la Sorbonne pour apprendre les sciences naturelles tout en continuant son éducation militaire.
Et voilà qu’une nuit d’hiver, il avait rencontré la dauphine de France Marie-Antoinette qu’il n’était pas prêt lui aussi d’oublier.
Il la revit à Versailles quelques jours plus tard et leurs regards envoûtés ne pouvaient se détacher l’un de l’autre.
Marie-Antoinette livrée à elle-même dans ce grand château, si solitaire dans cette foule de prédateurs arrogants, enfin avait vu un astre lunaire brillant qui avait réussi à captiver son pauvre cœur prisonnier de l’impitoyable étiquette monarchique.
Mais cet amour âgé de quelques heures seulement, cet amour couffin, déjà était voué aux tourments et aux larmes d’un incontournable destin. Bientôt elle serait reine et lui n’était rien. Une écume de larmes contenues déjà recueillies dans deux regards désespérément amoureux, vivrait désormais intense, se rappelant sans cesse au souvenir de ces cœurs épris.
3) Deux amours impossibles
Axel de Fersen devint l’ami d’Oscar, cette dernière lui reconnaissant des qualités de cœur à plusieurs occasions. Le masque glacial du jeune homme troublait inconsciemment la jeune capitaine de la garde, attirée par ce visage mystérieux. Axel de Fersen possédait un don rare, celui de fasciner les femmes juste par un seul de ses regards pénétrants. Dés la première rencontre, ces femmes n’avaient plus qu’une obsession, faire fondre ce masque de neige glacée pour enfin voir un sourire accueillant et qui sait un cœur grand ouvert où l’on puisse venir s’y perdre en toute quiétude. Si Oscar aimait la compagnie de ce chevalier du froid au regard de braise, ce dernier ignorant la véritable nature d’Oscar, approuvait la bravoure digne et le sang-froid de ce frêle et gracieux capitaine aux cheveux d’or imposant le respect. De plus Oscar se dévouait corps et âme à la sécurité de sa majesté la reine, cette reine si belle, cette fée venue d’ailleurs.
Il repartit en Suède, ne pouvant plus contenir son amour pour elle. La dauphine suite à la mort de louis XV le 10 mai 1774, devint après le sacre royal, reine de France épouse du roi Louis le XVIème. Pour ne pas compromettre la jeune reine, sa reine bien-aimée, il partit longtemps, à ce moment là dans sa tête pour toujours. Il retrouva sa ville natale entourée d’eau, tel un immense et royal bateau flottant entre le lac Mälaren et la mer Baltique. Ville commerciale importante, la banquise Stockholmoise accueillait de nombreuses citadelles et châteaux comme le Palais royal.
Oscar n’était plus une adolescente mais une jeune fille vivant comme un homme, presque libre; mais ne l'étant pas, échappant ainsi aux conditions réservées aux femmes nobles, le mariage ou le voile. Elle poursuivait avec zèle sa carrière militaire en servant dignement la reine en même temps que les intérêts de son père.
En 1778, après quatre années d’absence, Fersen revint en France, chez les Jarjayes. Son père souhaitait ardemment que son cadet aux allures de prince charmant, se marie avec la fille anglaise d’un riche banquier originaire de Suède, Catherine Leyel. Mais il avait repoussé ce projet, n’ayant qu’une seule idée en tête, la revoir elle, sa souveraine aux mille éclats dans ses robes brodées d’or, dont la beauté et le charme indéniable étaient vanté dans les toutes les grandes capitales européennes. Quand Oscar le revit, elle ne put réprimer un regard admiratif devant sa haute taille si noble, cette physionomie polaire et ces yeux captivants.
« Soyez le bienvenu dans la demeure des Jarjayes, Fersen. Restez-y autant que vous le souhaitez ! »
« Je vous remercie mon ami, je n’abuserai pas de votre bonté. »
Ainsi, Oscar, André et Fersen, passèrent des moments entiers à chevaucher dans la demeure des Jarjayes, à croiser le fer et à rire. Ils devinrent tous trois des amis inséparables très liés mais une ombre souterraine menaçait de ternir cette harmonie amicale et fraternelle. Parfois André regardait Fersen d’un air sombre sans que celui-ci s’en doutât, sans que l’on pût comprendre les nuages orageux qui éclataient silencieusement dans ses yeux vert émeraude.
Puis un jour, Fersen ne put s’empêcher de demander à Oscar ce qu’elle était devenue, Elle sa reine, si elle avait changé, ce qu’elle faisait.
« Je savais que vous étiez revenu pour elle, que votre cœur ne pouvait rester trop longtemps éloigné de sa majesté. »
Fersen retrouva au château de Versailles Marie-Antoinette émue à la vue de son doux chevalier, celui dont elle avait tant espéré le retour. Comme une rose qui perd ses fragiles pétales, elle avait égaré son insouciance, son rire espiègle dans un abîme de plaisirs onéreux. Si sa démarche souple et légère charmait toujours autant, elle s’était attirée de fortes animosités foudroyantes aussi bien chez les nobles que chez les roturiers. Elle ne connaissait pas la réalité de son peuple, ignorant donc le dénuement de milliers de familles affamées par les disettes et accablés par l’augmentation des impôts qui les privaient ainsi de toutes ressources. A chaque repas, dans les campagnes, les familles n’avaient qu’une seule pomme de terre à se partager.
Affamés, désespérés, leur colère menaçante se tourna vers cette étrangère, cette autrichienne qui puisait dans les caisses de l’Etat pour s’acheter des folies, des diamants, des parures chaque jour. Cette femme si charmante qui voulait vivre intensément sa vie dans un tourbillon de bonheurs fastueux se réveillait parfois dans un gouffre d’ennuis et de tristesse lasse.
En 1774, la duchesse de Chartres lui présenta la modiste Rose Bertin, qui pendant une longue partie du règne de la souveraine, allait lui confectionner sur mesure, des habits dignes de l’étoile déesse la plus belle de l’espace. Cette machine à couture ambulante Rose Bertin, reine en chef des ciseaux, du fil et des aiguilles, pendant de nombreuses années, avait trouvé l’inspiration dans la beauté majestueuse de la reine pour lui réaliser des modèles fantaisistes ornés de fleurs, de pampilles, des robes en mousseline, croisées, blanches.
La reine après sept ans de mariage mit enfin au monde un enfant, une fille prénommée Marie-Thérèse. L’héritier tant attendu n’était pas encore arrivé mais cette première maternité mit fin à de longues années de rumeurs et d’angariades sur la prétendue stérilité de la reine rayonnante désormais près de ce petit être royal paisiblement endormi dans ses langes.
Ainsi, les yeux amoureux des deux amants imaginaires se retrouvèrent à Versailles dans des promenades capturant le temps et où leurs cœurs main dans la main traversaient les allées de bosquets. Pour elle, Fersen, enlevait son masque de glace, lui prodiguant toute son attention, sa dévotion passionnée.
« Ma reine, il m’est pénible de vous quitter et d’arracher mon cœur au votre si aimant même pour quelques heures. Mais votre devoir de reine vous appelle. Je ne suis que votre humble serviteur prêt à mettre mon cœur à vos pieds et cela jusqu’à ma mort. »
« Oh mon ami, je n’ai pas le courage de vous quitter et de retourner dans cette cour qui m’épie et que je hais ! Vous êtes mon ami, mon réconfort, mes joies, mes peines, le seul qui a su réchauffer mon cœur ! »
Ainsi ces scènes indéfiniment se reproduisirent jusqu’au moment où l’honneur compromis de la reine en proie aux quolibets de courtisans malveillants guettant un faux pas, décida le galant gentleman suédois souffrant de cet amour impossible, à s’engager dans la guerre d’indépendance américaine laissant deux cœurs meurtris derrière lui. La reine et …Oscar.
Oscar. Elle réalisa peu à peu qu’elle l’aimait d’un amour impossible à oublier, elle l’aimait éperdument, malgré elle. Sa nature de femme longtemps engloutie dans une détermination paternelle immuable, combattait assidûment cette fierté masculine que son père avait cherché à développer pendant de longues années. Elle l’avait aimé peut-être au tout premier regard et lui s’engageant dans une guerre où elle le perdrait peut-être pour toujours, s’en allait loin de cette rose prête à éclore enfin pour lui. Ils avaient tant partagé ensemble. Il lui avait sauvé la vie une fois, celle-ci prise au piège de l’intrigante comtesse de Polignac. Cette dernière qui avait gagné les faveurs d’une candide souveraine et perdue dans la magnificence versaillaise, était prête à tout pour éliminer toute entrave à ses manigances censées l’enrichir en profitant des prodigalités naïves de son amie royale.
Fersen, ayant appris entre temps la véritable nature d’Oscar, la plaignait et lui vouait une certaine admiration. Il l’avait élue comme confidente, éternelle seconde de ses tourments d’amour impossible, inenvisageable au grand jour pour sa souveraine. Seuls les regards avaient le droit de se parler, de s’exprimer et leurs larmes se confondaient dans ces baisers célestes déposés dans le vent fuyant.
Le jour où il quitta la France portant son bel uniforme suédois blanc et bleu, l’allure solennelle sur son cheval blanc, Oscar fixait chez elle, l’horizon, sa détresse muette contenue difficilement dans un silence anéanti. Une larme coulant doucement sur ce visage séraphin, une larme isolée, orpheline, trahissait son désarroi d’amour face au départ de celui qu’elle aimait sans espoir. Oscar resta dévouée à sa souveraine dont elle n’osait blâmer les folles générosités à l’égard de ses amis courtisans. Entremetteuse des messages d’amour et confidente de ces deux tourtereaux, elle souffrit recluse à l’ombre, obéissant par devoir et par amitié, sacrifiant ainsi son cœur troublé dans la pénombre. Témoin des amours fugitifs de la reine et de Fersen, elle entendait les mots tendres et les bruits de baisers échangés dans l’obscurité de son cœur désarmé et de pupilles étoilées pluvieuses d’amour vain.
« Ma reine, ne pleurez pas, si vous saviez à quel point, mon cœur saigne quand il entend le vôtre souffrir de tous ces tourments »
« Mon ami, je ne suis heureuse que serrée dans vos bras chéris, à oublier qui je suis, à m’oublier complètement dans cette félicité que je voudrais éternelle ! »
Cachée derrière la déesse de l'été, confidente muette de marbre blanc, Oscar aurait tout donné pour être à la place de sa souveraine. Elle aussi avait un cœur tourmenté. N’avait-elle pas le droit d’aimer, elle aussi ? Pourquoi, cette chaleur si agréable, dans laquelle on se laisse aller, lui était refusée ?
Dans ces moments là, elle maudissait son père de l’avoir élevée comme un homme. Cette sensibilité longtemps exacerbée surgissait violente et si les statues en pierre derrière lesquelles elle avait pris refuge n’étaient pas prêtes un jour de se briser, la pierre de son cœur à elle sous l’érosion de son amour, éclatait à la vue de ces deux êtres enlacés dans leurs larmes.
Loyale envers Marie-Antoinette qui avait entièrement confiance en elle, Oscar mit un bâillon à son cœur pour l’empêcher de trahir par des battements incessants, son supplice, son agonie d’infini. Insomniaque pour interdire à ses quelques nuits de repos de rêver de lui, à eux deux enlacés dans leurs tourments, elle trouva refuge dans la musique, en jouant sans cesse dans l’ivresse, les préludes virtuoses de Bach. Ces deux femmes amies se vouant un respect mutuel, ces deux roses blondes versaillaises unies l’une pour protéger de sa vie l’autre et l’autre admirative et enjouée de l’une, aimaient follement le même homme. L’une dissimulait cet amour dans des humeurs noires et des sourires laconiques et l’autre l’écrivait sur un visage ému. Et lui, il s’en allait loin laissant les années pleurer son absence.
A suivre...