Ecrit par deux Sophie en 2006
Chapitre 1. L'enfant des ténèbres
Une ombre glissa, furtive, et se confondit avec les ténèbres. Rien que l'on ne puisse prendre pour un simple mouvement d'arbres, dont les feuillages encore épais tressaillaient continuellement au gré du vent. Refermant les rideaux, le Ministre réprima un bâillement et s'assit dans le fauteuil richement ouvragé devant la fenêtre. Mais que Diable pouvait-il bien lui vouloir à une heure pareille !
Il avait reçu une lettre, bien surprenante en vérité... Quelques mots griffonnés à la hâte, par le roi lui-même. Il reconnaissait l'écriture fine et penchée dont le souverain paraphait ses missives, le priant de bien vouloir se rendre seul, ce soir même du 30 septembre 1787, dans une des bibliothèques du Petit Trianon sans en informer personne. Il avait quelque chose de très important à lui confier et désirait s'entretenir avec lui dans le plus grand secret.
D'abord méfiant face au contenu plus qu'insolite de la lettre, Monsieur de Calonne s'était rapidement ravisé et s'était senti honteux d'avoir eu pareil soupçon sur son souverain, cet homme si pieux et si faible devenu roi à la mort de son grand-père en 1774, qui avait déjà peine à prendre une seule décision politique sans revenir sur son avis. Il fut donc au rendez-vous comme prévu, trouvant un agréable feu de cheminée dans la pièce, un petit buffet couvert de douceurs et deux fauteuils moelleux faisant face à la fenêtre. « Ah, comme il est difficile parfois d'être au service du roi... » songeait-il rêveusement en s'installant dans un des fauteuils, les mains chargées de petits gâteaux à la crème.
La haute silhouette d'un homme réapparut dans le parc dès que les rideaux blancs eurent été tirés sur la fenêtre. Il était revêtu d'une longue cape noire de la tête aux pieds, un ample capuchon cachait entièrement son visage. Reprenant sa course silencieuse, il se dirigea vers l'entrée principale, franchit la grande porte restée ouverte et monta le large escalier de marbre de ce même pas feutré que personne n'entendait, et qu'il avait appris à exercer à la perfection au fil des années. La porte de la bibliothèque s'ouvrit avec un léger crissement et la silhouette se rapprocha sans bruit du fauteuil. Le Ministre s'était assoupi, cela n'en serait que plus facile...
L'homme rejeta sa capuche en arrière, révélant un visage fin et beau cerclé de boucles brunes. Comme à son habitude, il porta la main à son cou, effleurant le médaillon qui ne le quittait jamais, et leva un instant les yeux au ciel en une prière muette. Calonne se réveilla en sursaut, alerté par le bruit mat des vêtements, et vit en face de lui dans la fenêtre, le reflet noir de l'Ange de la Mort, la tête inclinée en arrière. « Qu'est-ce que... »
L'entendant, l'ange se reprit et sortit en un éclair une lame étonnamment fine de sa cape, lame qu'il enfonça d'un mouvement sûr et précis dans la poitrine du Ministre. Il était mort avant que la surprise n'ait eu le temps d'écarquiller ses yeux... Son corps s'affaissa doucement, et il resta ainsi mi-allongé, mi-assis dans le fauteuil, les yeux grands ouverts, la main encore serrée sur la lettre du roi. D'un geste négligent, l'assassin retira la dague et l'essuya soigneusement. Il prit ensuite la feuille froissée, la jeta sans hésiter dans les braises incandescentes et regarda les flammes en prendre lentement possession, pour la consumer d'un coup l'instant suivant. Il resta encore longtemps, pensif, devant le feu qui se reflétait dans ses yeux vert clair. Puis s'approchant à nouveau de Calonne, il jeta sur son cœur une fleur blanche, comme sur tous les autres, ouvrit la fenêtre et sauta souplement sur le sol. La nuit l'engloutit aussi vite qu'elle l'avait fait apparaître.
Le feu mourait lentement dans l'âtre, et son dernier soupir plongea la pièce dans les ténèbres. Seule une petite tâche blanche au milieu d'un lac de rouge, éclairait encore la bibliothèque d'un faible rai de lumière : sur la poitrine du Ministre des Finances, gisait un chrysanthème.
26 août 1754
Lors d’une nuit d’été silencieuse sans étoiles pour éblouir les rêves, l’intendante des Jarjayes entendit au loin un cri déchirant, celui d’un bébé séparé à jamais de sa mère dans un triste brouillard. Sur le perron, ses yeux attendris virent un frêle ange brun emmailloté dans des langes brodées de fleurs, et dans l’abandon d’une saison devenue soudainement glaciale, censée réchauffer les cœurs. Au cou de l’enfant, une lueur brillante donnait à cette nuit céleste, un goût de secret inavouable mais palpable dans les battements du cœur délaissé.
Son maître, le général de Jarjayes, franchit les grilles noir ébène de sa demeure versaillaise tenant un couffin de sanglots haletants. Se dirigeant vers elle, il lui confia immédiatement l’enfant presque endormi dans son chagrin. Aussitôt eut-elle pris ce petit être chétif dans ses bras accueillants, qu’un élan d’affection fit cesser la détresse de la pénombre glacée. L’intendante avait compris d’un seul regard qu’elle aurait la charge désormais de ce fragile ange de l’obscurité furtive dont les yeux si clairs illuminaient le ciel ombragé. Au service des Jarjayes depuis de longues années, occupant les emplois d’intendante et de nourrice, Adélaïde avait veillé comme une mère sur les cinq filles du comte général.
Seize mois plus tard le 25 décembre 1755, un autre ange aux cheveux blonds naquit au château, une petite Oscar dont le prénom indiquait clairement une destinée peu ordinaire pour une fille ; celle d’un militaire habillé de lauriers, comme en avait décidé son père en élevant de ses bras vigoureux la petite créature vers les cieux. Ainsi les deux enfants furent élevés ensemble dans l’ombre des grilles géantes du château, les retenant dans des jeux interminables de garçons unis par une infaillible amitié. Adélaïde, surnommée Grand-mère par ces deux chérubins, les couvait d’un regard protecteur et tendre contrastant avec la sévérité extrême du général impassible et avare de tendresse.
Cet enfant du mystère ramené par le marchand des ombres une nuit secrète d’août, reçut le prénom d’André, en même temps qu’une éducation soignée de gentilhomme initié très vite au maniement de l’épée et aux leçons d’équitation. Seulement, un sombre nuage venait effacer le sourire d’André à l’approche de la nuit qui insensiblement le séparait d’Oscar, la nuit qui le dépouillait de tout…Grand-mère contemplait étonnée à chaque crépuscule soucieux, deux silhouettes disparaissant derrière les grilles du château, celles du général et d’André, dans un ailleurs inconnu et inquiétant, expirant dans la nébulosité clandestine.
Une main déterminée mais préoccupée couchait des mots obscurs sur un papier raffiné dévoilant la date du 18 octobre 1787. La plume tressaillit au bruit que firent trois coups donnés énergiquement à la porte, puis les mots s’échappèrent dans un secrétaire en acajou fermé volontairement à clé et suivis par un regard intrigué. André pénétra dans le bureau du général et s’assit dans le fauteuil chargé de passementeries que lui indiqua son bienfaiteur.
« André, vous avez réussi votre mission et je m’en réjouis. Grâce à votre brillante intervention, notre roi est débarrassé de quelques ennemis menaçants pour la stabilité de la royauté absolue. Les ministres successifs des finances, De Brienne et De Calonne étaient devenus trop dangereux, en voulant faire passer ces réformes fiscales absurdes, le roi devait s’en défaire... Accabler les nobles d’impôts n’est pas une solution pour sauver le pays de ce marasme économique, sans compter que les seigneurs déjà mécontents vont finir par se soulever contre le roi. Nous devons préserver à tout prix la stabilité du trône, vous entendez André, il le faut !! » Puis en appuyant sur des mots fermes calqués dans un regard pénétrant,
« C’est pourquoi André, votre nouvelle mission consiste à éliminer Axel de Fersen qui à peine revenu des Amériques exerce déjà une influence incontestable et désastreuse sur la reine, elle-même ayant trop d’ascendance sur le roi. Il lui donne des conseils qui concourent à la perte du pouvoir royal. Je vais vous expliquer en quelques mots votre prochaine expédition…»
On entendit juste la porte du bureau refermée doucement par une main résolument obéissante et soumise laissant le général satisfait, un sourire étrange au coin des lèvres, regardant derrière sa fenêtre les feuilles tourbillonner au vent frais avant d’échouer mortes sur la terre gelée.
Chapitre 2. Ame en lames
20 décembre 1765
Un pas lourd et agité se dirigea vers un enfant de onze ans à la chevelure foncée comme la terre et jouant tranquillement dans le parc neigeux avec un autre enfant blond d’une beauté remarquable et dont les rayons du regard azuré perçaient ceux de son compagnon de jeux. Le général de Jarjayes interrompit leurs rires enjoués et ordonna à André de le suivre dans son bureau. Si les étoiles de son regard s’éteignirent, il suivit accompagné d’une imperceptible tristesse le général sans répliquer. Ce dernier aussitôt arrivé ouvrit son secrétaire et en tira un petit paquet qu’il remit à André. L’emballage enlevé, André découvrit un médaillon en or dans lequel avaient été taillés quelques motifs floraux en pierres précieuses. Relevant la tête en direction du général au regard impassible, il attendit que celui-ci lui expliquât cette donation.
« André, il est temps de vous révéler les origines de votre naissance ... Votre père vient de mourir ! Son fils devient donc l’héritier du trône ! Et quand le roi vous a confié à moi, vous portiez ce médaillon…»
« Mon père qui vient de mourir, son fils, l’héritier du trône ! »
Ce flot de paroles froides résonnait dans la tête douloureuse d’André. Cette royale révélation était lancée crûment, sans émotion aucune, à la face d’un enfant de onze ans dépourvu jusqu’alors d’identité, orphelin d’amour filial et brutalement terrassé par cette nouvelle surprenante en accueillant une autre.
« Vous êtes né des amours interdites du Dauphin fils de Louis XV et d’une servante du château de Versailles, morte en couches. Vous êtes un bâtard de sang royal. Le roi Louis XV à l’époque m’a donc demandé de m’occuper personnellement de vous, afin que vous le serviez dignement en échange d’une éducation noble. De génération en génération, ma famille a toujours servi les rois de France avec zèle et dévouement, c’est pourquoi je respecterai la volonté sacrée de mon roi. » Dit-il d’un air doctoral.
« La santé du Dauphin était alarmante depuis des années, à tel point que nous nous attendions sous peu à l’irrémédiable. Votre demi-frère Louis-Auguste montera sur le trône à la mort de son grand-père. Vous André, vous m’avez toujours obéi jusque là, vous me devez reconnaissance de vous avoir recueilli après la mort de votre mère, une pauvre femme. Le sang qui coule dans vos veines est de souche royale, c’est pourquoi vous vous dévouerez à la cause monarchique corps et âme, à la vie, à la mort, je m’y emploierai jour et nuit ! » Reprit le général plus déterminé que jamais.
Une éducation sans amour…Une vie sans amour…Et sans doute une mort sans amour…que pouvait attendre André ? Cette éducation énigmatique sans amour avait donc été l’objet d’un troc nocturne de privilèges, scellant à l’avance un destin d’ombres sanglantes…
En ce soir de fin octobre 1787, André allongé sur son lit, fixait inlassablement le plafond de la chambre plongée dans le noir depuis des heures, alternant en pensées des oui et des non flottant autour de son âme tourmentée. Le matin même, le général lui avait remis une lettre du roi Louis XVI lui confirmant l’ordre de tuer Fersen le lendemain de la fête des morts, le 3 novembre 1787. Depuis le retour du suédois à Versailles, André avait bien remarqué qu’Oscar avait changé, laissant des sourires rêveurs s’éterniser sur son visage séraphique. Elle était heureuse et se plaisait en la compagnie du gentilhomme si affable, à la démarche souple et élégante. L'évidence et la fougue de ces doux sentiments se présentaient douloureusement aux yeux d'André, qui se réfugiait plus que jamais dans le silence et sa solitude. Lui qui jamais ne l'avait considérée comme son frère, malgré leur éducation commune, aimait la fille du général comme seul un fou pouvait aimer...Lui le meurtrier de l'ombre qu'elle pourchassait sans le savoir, le serviteur du roi dont elle ignorait le dévouement infaillible...Que faire contre un choix impossible, obéir ou désobéir ? Tuer Fersen, c’était la perdre pour toujours mais défier le général, c’était aussi la perdre pour toujours…
1767-1787
Il est certaines personnes ainsi, que plus on regarde plus on trouve belles, et Oscar était de celles-là. Elle semblait sortir tout droit d'une gravure antique, sa longue chevelure de walkyrie agitée par le vent, haute et altière comme les amazones qui défiaient par leur courage et leur habileté les plus grands guerriers grecs.
Mais ces derniers temps, la farouche amazone était d'humeur plus songeuse qu'à l'ordinaire, ses mains si délicates traçant pleins et déliés de longues heures durant, avant de les jeter dans la chaleur brûlante d'un feu qui les faisait disparaître dans un crépitement douloureux. Son regard se perdait au-dehors, sur la nature désolée et mourante d'un automne précoce. Le vent émettait des cris plaintifs qui résonnaient dans leurs deux cœurs. Car quelle torture était-ce pour André de se rendre compte que son Oscar, cette seule personne au monde pour qui il aurait vendu son âme au Diable, aimait ce comte suédois aux allures de héros de roman ! Cette même Oscar qui tant d'années auparavant avait promis à André, avec un éclat dangereux dans les yeux, de devenir un homme impitoyable, puis qui avait scellé à jamais son destin en se présentant devant son père, éblouissante dans son uniforme de la Garde Royale. Jusqu'à maintenant elle s'était tenue à ce serment d'enfance et l'on ne comptait plus ses actes héroïques dignes du plus vaillant des soldats. Elle revenait de Versailles absente et taciturne, ne prêtant guère attention aux entrevues de plus en plus longues et régulières d'André avec son père...Il avait réussi à lui dissimuler parfaitement ses longs voyages nocturnes lors desquels inlassablement, le général lui enseignait l'art du combat et de la dissimulation, lui apprenant à ne jamais laisser de traces ni d'éprouver d'émotion en regard de ses futures victimes. Lorsqu'il avait été prêt, il s'était vu confier sa première mission, qu'il avait réussie avec brio, sans que les battements de son cœur ne le trahissent et sans que sa main ne tremblât une seule fois. Pour le bien du roi, son frère et son souverain, il se serait sacrifié sans hésiter. N'était-ce pas ce que le général, ce fidèle serviteur de leurs Majestés, lui avait ordonné ?
Il avait laissé un chrysanthème sur le corps, signant à sa façon son assassinat. Cette même fleur qui était gravée sur le médaillon de son père, et dans son cœur.
Chapitre 3. Noires intentions et blanche apparition
« Il valait peut-être mieux que ce soit lui après tout...Il ne le ferait pas souffrir, et lui garantirait une mort sûre, rapide et indolore. Qui sait ce que ferait un autre ? »
C'est ce à quoi il songeait en ce soir glacé du 3 novembre 1787 en se rendant au Petit Trianon. Fersen était dans le petit salon et attendait anxieux la reine Marie-Antoinette, qui lui avait adressé une fébrile missive lui donnant rendez-vous dans ce lieu chargé de leurs souvenirs, à la tombée de la nuit. La lettre avait bien sûr été écrite par les bons soins d'un faussaire, mais voir la signature de sa bien-aimée suffit à duper un amoureux victime des folies de l'amour... « Oscar, Oscar, pardonne-moi...Je n'arrivais pas à me l'avouer, mais la jalousie aussi a guidé mes pas jusqu'ici. Est-ce qu'un jour tu poseras sur moi ce même regard que tu lui donnes sans compter ? »
Le jeune comte se tenait debout, regardant au loin, son esprit vagabondant vers celle qui allait arriver d'une minute à l'autre...Derrière lui, André porta la main à son médaillon. Pour la première fois il hésitait...Lentement, il leva une main balbutiante et moite, armée du poignard que le général lui avait offert. Il suffisait d'un geste, celui qu'il avait déjà exécuté tant de fois...Un demi-cercle rapide, la lame plongeait dans le cœur, et la victime tombait sans un bruit, morte avant d'avoir touché le sol. Une opération simple et efficace en somme…Seulement, un bras de fer retenait sa main aujourd'hui, et il ne pouvait se résoudre à vaincre ce bras. Pourtant il le fallait, pour le bien du royaume !
« Pardonnez-moi, mon ami, je ne peux faire autrement...»
Fersen plongé dans ses pensées remarqua au bout de quelques instants seulement qu'une ombre menaçante se reflétait dans la fenêtre. La peur le fit se retourner si soudainement que le pendentif qu'il portait valsa hors de sa chemise, offrant à l'ange pétrifié la vision d'une fleur blanche sur une mince chaîne en argent... « Mais !.. »
6 octobre 1763
Le soleil paresseux d’automne tardait à orienter ses rayons austères vers un Versailles noyé dans un maelström de feuilles, en cette matinée sobre d’un octobre de l’année 1763. Les arbres peu à peu se dépouillaient de leur habit de feuillages dorés, balayant la terre affligée et creusant une fosse de branches défuntes. Les dernières fleurs d’un été agonisant, tendaient tant bien que mal de survivre au silence brusque du souffle chaleureux de la vie. Le général de Jarjayes derrière ce miroir de pétales en rafale et de feuilles en deuil, observait les jeux allègres des enfants Oscar et André, paraissant par leur spontanéité joyeuse défier la morosité d’une saison exsangue. Quand soudain il vit apparaître comme par enchantement, une silhouette derrière les remparts treillages du château de Jarjayes, prêtant la même attention que lui à l’insouciance rieuse. Tout de suite, il reconnut cette femme richement vêtue de blanc et semblant dissimuler un regard impénétrable derrière un mouchoir de fleurs ensanglantées. Ses yeux très clairs épiaient surtout les mouvements du petit garçon à peine âgé de neuf ans. « Pourquoi était-elle revenue, que voulait-elle ? » se demandait-il, anxieux à la vue inopinée de cette apparition blanche. Le bas de sa robe opaline en dentelle ondoyait au vent, sifflant une complainte grisante dans la froideur paralysante de l'automne. Malgré le froid régnant en maître incontesté sur cette nature dévastée, des flammes dansaient dans les yeux de cette femme si pâle vêtue à la couleur de la neige, et paraissaient engloutir l’enfant dans ses cendres ténébreuses. Oscar et André dans une course exaltée au milieu d’un chaos de feuilles délabrées par la promesse d’une tempête, avaient tous deux remarqué cette présence inattendue. Un toussotement guttural provenant de l’inconnue aux confins du parc, accompagnait en plaintes saccadées, les rires des enfants. Le général était perdu dans ses pensées et lorsqu'il releva la tête en direction de la grille fermée sur l’enfance indolente, seul le murmure givré d’une brise légère donnait l’impression d’une atmosphère pesante.
Chapitre 4. La fleur du secret
Trianon dans l’attente d’une aurore encore assoupie, laissait entrevoir dans la pénombre, toute la beauté d’un lieu créé par amour, où Cupidon dans son belvédère marbré et dans une éternité extatique, offre aux mortels des cœurs fléchés. Si dans un chant émouvant, l’automne recouvert de feuilles bipennes dansant au vent clamait sa détresse, deux hommes submergés par deux émotions à la fois si différentes et si semblables, se regardaient surpris. Un rayon de lune éclairait le visage émacié du comte de Fersen prématurément vieilli par quelques années de guerre. Mais le charme gracieux qui avait fait battre des cœurs, et surtout celui de sa souveraine, se reflétait encore indéfiniment dans son regard de braise. « Non, pas lui ! » André, son ami avec lequel il avait chevauché le vent ardent quelle que soit la saison, de longues heures durant et liés tous deux par une complicité d’épées, une lame qui à présent voulait lui transpercer le cœur. « Mais pourquoi ? »
« Puissiez-vous me pardonner un jour Fersen, je n’avais pas le choix. Je n’ai pas eu la force d’accomplir ma mission, j’y renonce » dit la voix d’André, presque défaillante même si soulagée.
Celui-ci tout en parlant, ramassa le pendentif gisant sur le sol, laissant d’un geste désespéré retomber le poignard aussi hésitant dans sa lourde chute que dans sa hargne à tuer le suédois. Après un examen minutieux du pendentif, André ébahi le rendit à Fersen en lui demandant fiévreusement d’où il provenait. Le comte encore sous le choc suite à cette émotion pénible, lui répondit nerveusement.
« Sa Majesté la reine me l’a offert récemment pour me remercier de mes services envers notre roi. Louis XVI a fait une belle acquisition de bijoux en août dernier pour les offrir à la reine.»
« Mais alors ! » s’exprimèrent deux yeux écarquillés éclairés par une chandelle mourante cette nuit du 3 novembre 1787.
Est ce un acte d’amour d’offrir un bijou à celui que l’on aime ? Jadis, la reine Anne d’Autriche, par amour, avait offert des ferrets de diamant au duc de Buckingham, en souvenir d’elle. Jadis cette reine avait souffert d’un amour impossible. Les reines sont-elles condamnées à vivre dépossédées de ce qui fait la vie, vivre, aimer…
Si Cupidon de son arc offre des philtres d’amour aux convives émerveillés par la douce mélancolie fugitive de ces lieux, il explore aussi parfois subrepticement les souterrains de l’âme gardée par la nébulosité mystérieuse. Trianon n’est pas seulement un lieu intime où les amants s’échangent leurs cœurs dans les jardins éternels, c’est aussi une maison de pandore renfermant à clé des secrets dont certains s’échappent parfois…
6 septembre 1787
« Veuillez entrer Monsieur, Sa Majesté vous attend. »
Bien qu'il soit déjà venu plusieurs fois ici, André était toujours aussi intimidé par la grandeur et la magnificence étincelante des lieux. Versailles en un vaste songe coruscant dans cette aube vermeille, était éclairé par un soupir scintillant ; l’astre royal occupant en maître ces lieux chatoyants. Dans un bâillement entrelacé de lune et de soleil, Versailles irradiait de mille feux grâce aux noces écliptiques des bosquets solaires avec les fontaines sélénites. Distrait, il admira par l’une des fenêtres miroir du Palais des glaces, l’imposante allée verte du parc, menant des hôtes éternellement séduits vers un reflet pâle en bouquets de nuages ovales s’embrassant sous l’eau du canal. Il laissa son regard se perdre sur des petits anges figés par le temps déployant leurs ailes délicates et leur zèle pour toucher les âmes endormies. Revenu à la réalité de sa visite, il traversa une enfilade de couloirs déserts, suivant le pas assuré du premier valet de chambre du roi. Arrivant au bout de longues minutes devant une porte blanche étrangement simple et commune, le valet frappa sans mot dire deux petits coups.
« Entrez ! », dit une voix douce et posée. La pièce était vide de meubles, excepté quatre fauteuils qui juraient par leur opulence avec la blancheur nue de la pièce. Louis XVI était assis dans l'un d'entre eux, regardant entrer avec un bienveillant sourire le nouveau venu. Dans les deux autres se tenaient ses frères, le comte de Provence et le comte d'Artois, dévisageant André avec un dégoût non dissimulé et un sourire insupportable sur leurs visages poudrés et fardés à l'excès.
« Bonjour André, asseyez-vous, je vous en prie, ne restez pas debout ainsi ! »
« Merci, Votre Majesté... » dit André, appuyant intentionnellement sur « Majesté » et se délectant du frémissement de rage de ses deux plus jeunes frères. Autant il idolâtrait le roi, si tranquille, si honnête et juste, autant il détestait ces deux hommes cruels et méprisants qui n'avaient pas manqué de lui faire savoir à quel point il n'était pas le bienvenu dans leur famille. Après quelques politesses d'usage et des banalités échangées sur tons éminemment obséquieux, Provence et Artois se retirèrent sur la demande du roi, sans même saluer.
« Ne faites pas attention, laissez donc ces deux coqs se pavaner ! » dit le roi en souriant. « Vous savez André, comme il manque à la cour des hommes aussi discrets et calmes que vous ! Si ça ne tenait qu'à moi...»
« Sire, vous savez bien que c'est impossible, imaginez quel scandale ce serait ! »
« Je le sais bien André, je le sais bien. Enfin, ces derniers temps les scandales ne sont pas ce qui manque, me direz-vous. » Le ton se voulait enjoué et plein d'humour, mais il ne pouvait s'empêcher d'être teinté d'amertume, songea tristement le jeune homme. « Mon épouse a été tellement marquée dernièrement, entre ces... pamphlets honteux dont elle a eu vent, les manigances de cette intrigante de La Motte dont elle a été victime, et que sais-je encore... J'ai fait une folie, André » dit le roi en rougissant.
« Une folie, Votre Majesté ? Vous ? »
« Oui André, moi, pour la réconforter je serais capable de bien des choses ! Mon aïeul avait fait à une époque l'acquisition de magnifiques bijoux ornés de fleurs qu'il avait offert à... Enfin, à sa favorite. J'ai racheté il y a trois semaines en secret tous ces bijoux et j'en ai fait cadeau à la reine. Et pourtant, j'ai encore dû prélever sur le Trésor une somme conséquente, et vous savez comme moi que ce n'est pas le moment de faire de telles dépenses ! »
« Sire, ce que vous avez fait là est bien touchant, et je suis convaincu que Sa Majesté la reine en a eu beaucoup de joie. »
« Oui, elle a presque sauté à mon cou... » sourit gêné Louis XVI. « C'est étrange André, j'ai l'impression qu'à vous seul dans ma vie je peux me confier, vous seul ne trahirez pas les secrets de mon cœur... Si vous n'étiez pas mon frère, je vous aurais considéré comme tel ! »
André s'inclina, ému. « Jamais, Sire, jamais je ne pourrais vous trahir. Vous avez eu la preuve de mon dévouement à maintes occasions, et je continuerai toujours de servir mon roi. »
« Je vous suis d'autant plus reconnaissant pour ces missions que je vous confie, je sais combien cela doit vous être pénible. Jamais je ne pourrais racheter ce que mon grand-père vous a infligé monsieur, je serai éternellement votre obligé. Enfin, à propos de missions, je voulais m'entretenir avec vous d'un bien lourd secret... Je ne sais comment le dire... Je suis jaloux, André. Ce n'est pas convenable, j'essaie d'étouffer ce sentiment honteux mais je n'y puis rien ! Ces regards qu'ils s'adressent ne trompent personne, toute la Cour est au courant que ce comte suédois, Axel de Fersen, et mon épouse sont amants. Je ne puis en vouloir à la reine que je n'ai jamais su aimer, mais Fersen ! Ah, comme je le hais, si vous saviez...»
Ainsi c'était elle... Comment André aurait-il pu se douter qu'en cette nuit où il avait bien failli tuer un ami il découvrirait les secrets inavoués qui jonchaient sa naissance...
« Ma véritable mère, Fersen. Le général m'a menti, je ne suis pas le fils d'une pauvre servante, mais je suis né d'une personne plus haut, bien plus haut placée. Regardez mon médaillon, c'est tout ce que je possède de mes parents, vous comprendrez pourquoi j'ai été quelque peu surpris en voyant la chaîne que vous portez au cou. »
Bouleversé, ne comprenant rien aux propos d'André, Fersen observa le bijou et recula, abasourdi.
« Mais, André, on dirait le même motif que celui de mon pendentif ! Comment est-ce possible ? La favorite du roi, Madame du Barry, a été présentée au roi lorsque vous aviez déjà 14 ans ! »
L'esprit d'André, détourné de toute idée de meurtre à présent, réfléchissait à une allure folle. Il ne pouvait s'agir de la dernière favorite en titre... Mais d'une femme qui aurait régné à la cour alors que le Dauphin et Marie Josèphe de Saxe n'avaient pas encore d'enfants.
« Les bijoux que le roi Louis XVI a rachetés à sa femme ne provenaient pas de Madame Du Barry. Je crois deviner, mais la tête me tourne d'apprendre cette vérité qui m'a été dissimulée pour d'obscures raisons Fersen, tout me paraît si trouble...Pourquoi le général de Jarjayes m'a-t-il menti sur l'identité de celle qui m'a donné naissance ? J'ai besoin de savoir...M'accompagneriez-vous au château pour m'aider ? »
Fersen eut un sourire d'excuse. « Je ne sais pas André, j'avoue avoir été assez secoué ce soir... »
« Je comprends que vous refusiez monsieur, il est vrai que j'ai failli vous tuer, mais si vous saviez... Si vous saviez ce qu'est ma vie et les tourments de doute qui m'assaillent en cet instant ! Venez avec moi, je vous raconterai mon histoire en chemin. »
Il avait l'air si perdu et désemparé que le gentilhomme acquiesça, vaincu.
« Soit, je viendrai... Au nom de notre amitié, André. »
Chapitre 5. Echec au roi
1 octobre 1787
Une flaque pourprée d’un sombre secret, submergeant l’une des alcôves de la bibliothèque du petit Trianon, n’échappa pas à l’œil véloce d’Oscar qui cherchait le moindre indice pour confondre l’assassin de ces meurtres nocturnes. Le criminel noctambule avait pris le soin d’effacer toutes les traces compromettantes des homicides perpétrés dans des ténèbres douloureuses. Seules quelques larmes sanglantes estampillant les tapisseries florales d’incompréhension, témoignaient d’un désir de justice. Un masque de sang s’était répandu sur le mobilier étrusque qui faisait florès dans les petits salons des grandes demeures seigneuriales. Un spicilège barbouillé de chiffres en bataille gisait à coté d’une fleur devenue écarlate, plongée dans un lac rutilant prenant sa source au cœur de la nuit. Un énième chrysanthème blanc, signature du meurtrier en cavale, lui aussi comme les autres fleurs défuntes, n’avait pas eu le temps de s’épanouir, noyé déjà dans un silence lugubre. Dans le regard de la victime ouvert sur le néant, Oscar devinait le glapissement rauque défaillant sous la lame tranchante, tous ces cris en thèmes inutiles pour prévenir le geste fatal du semeur de fleurs assassines. Depuis de longs mois, Oscar enquêtait sur ces crimes tous commis au petit Trianon la nuit, sans hélas trouver de pistes sérieuses pour désigner le coupable sanguinaire. Mirabeau, De Brienne, puis ce jour-là Calonne, quelle serait la prochaine victime de l’ombre funeste ? Une pléthore de soldats de sa garnison était postée devant les portes du petit pavillon intime et frivole de la reine Marie-Antoinette. Mais en vain, le mystérieux hôte de l’obscurité frappait toujours très fort, défiant les gardiens de la Vie et disparaissant dans un souterrain labyrinthe des jardins. Le vent complice des délits de la nuit, couvrait toujours le beau visage du colonel de Jarjayes de sa blonde chevelure, valsant sur la mélodie de l’énigme insoluble. A chaque nouvelle investigation policière, le Petit Trianon laissait une Oscar aux portes du découragement, traquant inexorablement une fuite florifère.
Mais le lendemain du meurtre de Calonne tué au soir du 30 septembre 1787, un détail, un petit motif entrevu sur le lieu du meurtre semblait narguer son esprit momentanément amnésique…
1787
Une fois seulement, lors d’une de ces courses poursuites, Oscar avait réussi à rattraper le spadassin et à le désarçonner de son cheval noir. La nuit ne lui avait pas permis de confondre les traits de cet homme masqué. Le défiant de son épée, un combat d’escrime aussi laconique que les deux protagonistes, s’ensuivit. Oscar d’entrée de jeu avait voulu sortir sa botte secrète que lui avait enseigné son père, le général, secret de famille, qui par le passé l’ avait tant de fois aidé à vaincre ses ennemis. Quelle ne fut pas sa surprise de voir sa botte secrète, honteusement réduite en plusieurs morceaux de lune brillant au sol, à défaut de trancher des cœurs corrompus ! Ce monstre était un mystère pour elle. Quel était son but ? Et ces fleurs déposées en guise de signature, souillées par le sang des victimes, ce chrysanthème déjà mort avant d’avoir vécu, voué à pleurer sur les tombes, à pleurer les morts ! Pourquoi ? Elle ne l’avait approché qu’une fois de près et avait ressenti un trouble, comme si ce criminel ne lui était pas inconnu. Et ce combat si momentané où son épée rendit « lame » ! Elle avait eu cette inexplicable impression que cet homme voulait la fuir, évitant de l’effleurer, même du regard. Il voulait en finir le plus vite possible…
Deux chevaux lancés dans la nuit au galop. André, corps et esprit assombris, réfléchissait à la folie qu'il allait commettre et à la nouvelle étrange qu'il venait d'apprendre. Fersen à ses côtés, malgré cette tentative échouée de plein gré et le choc qu'il avait reçu, le soutenait d'un regard clair et sincère. André parla...Se libérant de cette tension qu'il avait gardée en lui ces nombreuses années, il raconta son éducation, son secret et les meurtres qu'il avait perpétrés sous l’œil horrifié du gentilhomme.
« Je trahis mon frère...Je n'ai pas tué Fersen et maintenant, je révèle un secret d'Etat, ma vie... Je trahis mon frère et la France...Mais ce fardeau était bien trop lourd à porter pour les épaules d'un seul homme ! » pensait-il, assailli de remords et de doutes. Et s'il s'était trompé, si ce n'était qu'un malentendu ? Ils arrivèrent à Jarjayes alors que les ténèbres commençaient doucement à se dissiper. Sans bruit, André entra dans le bureau du général, ce lieu sacré dans lequel il pénétrait toujours avec un respect mêlé de crainte. Ils cherchèrent longtemps des preuves de la mystérieuse naissance d'André, sans succès, et allaient abandonner lorsque Fersen remarqua dans l'un des tiroirs de la bibliothèque, un coffret ancien de bois peint, fermé à clé.
« Comment allons-nous ouvrir André ? J'ai bien peur que le secret que vous cherchez ne soit enfoui ici, ce coffre est trop bien fermé pour ne receler que de banals papiers militaires...»
« Ne vous inquiétez pas Fersen. Le général m'a appris bien des choses...Et le forçage de serrures en fait partie. On dirait que la chance se tourne de notre côté par sa faute...» dit André, une expression pleine d'ironie amère sur les lèvres.
La serrure sauta en effet en moins de deux minutes, et les deux hommes s'emparèrent de feuillets ; certains récents sentant encore l'encre et d'autres au contraire jaunis par le temps, pliés soigneusement tout au fond. S'en emparant avidement, André démarra sa lecture, suivi par Fersen, et dès les premiers mots leurs regards se froncèrent. Au fur et à mesure qu'ils lisaient, leurs visages se glaçaient de stupeur et d'effroi. Celui d'André se muait en un désespoir muet et une détresse que plus rien ne guérirait. Les heures passaient à l'examen de ces morceaux du passé, et une aube timide commençait à poindre à l'horizon de ce jour glacé et agité du 4 novembre 1787.
« Regardez... » André pointa sur la dernière lettre qu'il venait de lire. Terrassé définitivement, il s'effondra au sol sanglotant, entraînant dans sa chute les papiers qui descendirent en cercles, comme les feuilles mortes au-dehors.
« Cela suffit ainsi ! », dit Fersen déterminé. « Je pars prévenir le roi de toute urgence. »
Le soleil projetait ses rayons froids sur une terre sans vie quand il sortit. Oscar rentrait d'une nouvelle nuit sans sommeil au Trianon, pensive sur son cheval au pas, et la surprise l'arrêta. « Fersen, mais que faites-vous ici si tôt le matin ? »
« Vous devriez aller dans le bureau de votre père Oscar. André s'y trouve, je pense qu'il a besoin de vous. Adieu mon amie...J'espère qu'un jour malgré ce que vous y trouverez, nous nous reverrons. » Oscar retrouva sa vivacité en un instant et sauta de son cheval à la hâte. Elle gravit les escaliers de la demeure quatre à quatre et entra dans la pièce faiblement éclairée...
« 18 octobre 1787, Votre Excellence, J'ai bien reçu votre ordre du 12, j'ai peur que l'Epine du Lys ne soit troublé par cette mission, Fersen est un ami de mon fils Oscar. Mais il accomplira ce qu'il doit faire, je m'en porte garant. Mes respects Sire, Général de Jarjayes »
« 12 octobre 1787, Général, Le prochain ordre de mission sera Fersen. Il a bien trop d'influence auprès de la reine, et jamais il ne laissera quiconque s'approcher trop près du trône de Louis XVI. Le roi ne sera pas mécontent de sa mort, il est fou de jalousie. Je lui ai fait envoyer une lettre donnant rendez-vous au lieu habituel la nuit du 3 au 4 novembre. Provence »
« 15 septembre 1787, Jarjayes, Vous ordonnerez à l'Epine du Lys de tuer Calonne le 30 de ce mois. Il devient bien trop gênant à vouloir imposer à tout prix cette réforme sur les impôts qui va sans aucun doute nuire à notre plan. Le roi ne désire pas entendre parler d'assassinat... Tant pis, donnez l'ordre quand même, nous nous passerons de son avis. De toute façon, l’heure d’accéder au trône est proche. Bientôt, je pourrais prendre la place du roi mon frère déjà si impopulaire, en le faisant abdiquer. Il ne pourra pas faire autrement quand je le menacerai de révéler à toute une cour scandalisée et au peuple déjà fort mécontent, qu’André, son demi-frère bâtard tue en son nom, d’abord Mirabeau si aimé, puis De Brienne et Calonne ministres successifs des Finances. Personne ne me soupçonnera, mon influence sur mon frère le roi exercée depuis de si longues années va me récompenser enfin !! Provence »
« 20 mars 1785, Je suis très satisfait du premier succès de l'Epine du Lys. Mon frère est paniqué du meurtre de Mirabeau qui va à coup sûr attiser la colère du peuple. Continuez ainsi Jarjayes, vous avez fait un excellent travail. Provence » [...]
« 7 février 1775, Votre Excellence, L'éducation de l'Epine du Lys se poursuit avec grande application. Il a totalement confiance en moi et est persuadé que je sers uniquement les intérêts du roi. Il accomplira bientôt avec ferveur tous les ordres que je lui confierai par votre intermédiaire [...]. Votre éternel dévoué, Jarjayes »
« 28 juin 1770, mon ami, qu'il en soit donc ainsi. Mon frère n'est certainement pas fait pour le trône comme la sage Madame de ... l'avait prédit, j'accepte donc votre proposition. A partir de maintenant nous appellerons le bâtard « Epine du Lys » dans nos lettres. Il nous sera en effet bien utile pour écarter les individus qui pourraient gêner mon ascension au trône. Il faut qu'il soit convaincu qu'il sert le roi par votre intermédiaire, vérifiez toujours de sa fidélité envers vous. J'ai confiance en vous Jarjayes, ne la trahissez pas. Provence »
« 21 juin 1770, Jarjayes, Je suis perplexe devant la lettre que j'ai reçue. Venez à Versailles immédiatement, sollicitez une audience chez le jeune frère du Dauphin, je vous l'accorderai de suite. Nous avons à parler. Provence »
« 18 juin 1770, Monsieur, Je me permets d'utiliser votre temps précieux pour vous communiquer un message de la plus haute importance : Louis XVI, le comte d'Artois et vous-même avez un frère aîné, son nom est André. Un rejeton de Madame de ... et de votre père. Pardonnez ma franchise et mes propos osés, mais l'affaire est urgente et ne peut attendre bien longtemps. J'ai besoin de m'entretenir avec vous pour vous expliquer toute l'affaire en détail. En attente de votre réponse Monsieur, je vous présente mes plus profonds respects, mon dévouement vous est tout acquis. Jarjayes »
Le comte de Provence précautionneux, n’avait pas voulu garder les lettres que Jarjayes lui avait écrites. Ces preuves trop compromettantes que pouvait trouver une main curieuse chez le frère du roi, il ne s’était pas résolu à les brûler. Il avait donc décidé de les restituer à leur propriétaire, confiant dans le caractère secret du général, et sachant qu’elles seraient scellées à jamais dans l’âme tombe du maître de Jarjayes. Pourquoi ne pas détruire ces preuves accablantes ? Entre son frère le roi et lui, un fossé les avait toujours séparé. Un homme bon et faible et un homme rusé et odieux pouvaient-ils s’entendre ? Il est rare dans les histoires de voir des hommes pourvus de traits si contradictoires, s’entendre, surtout s’il s’agit de deux frères. Tel Caïn, Le comte de Provence haïssait son frère, cet Abel royal ! Et s’il venait à être découvert, si le masque devait s’envoler… A terre ? Autant ne pas tomber seul dans la justice vengeresse du lys qui débarrassé de ses épines pourrait à nouveau s’épanouir plus résistant. Alors oui mieux valait-il garder ces lettres jusqu’à ce que Louis XVI à jamais disparaisse…
Mais c’était sans compter un cœur déchiré en lambeaux prêt à reconstituer le puzzle de la vérité…
Chapitre 6. La dame de pique
Ce ne fut pas le regard stoïque de son père qu’Oscar revenue à Jarjayes vit derrière la fenêtre de son bureau, mais une silhouette familière dans une humble posture. En ouvrant la porte, étonnée, elle découvrit André prosterné au sol et alangui par une découverte apocalyptique. « Oscar ! » dit-il en l’apercevant et d'une voix à peine audible. « Pourras-tu un jour me pardonner ce que je vais te révéler et qui sans nul doute, va te plonger dans un immense désarroi ? Ecoute-moi, je t’en prie, sans m’interrompre. Le meurtrier que tu recherches depuis des mois, c’est moi, surnommé l’Epine du Lys par mes tortionnaires ! » Sous l’effet de cette révélation inattendue, Oscar pourtant si vaillante, chancela. « Ton père, » poursuivit André accablé par cette secousse automnale, « ne m’avait accepté dans sa famille qu’à la seule condition que je lui obéisse sans résistance, me persuadant que les missions sanglantes que j’accomplirais ne feraient que renforcer la gloire du roi, mon demi-frère Louis le seizième qui lui aussi a été manipulé, trompé comme moi, victime d’un redoutable stratagème monté par ton père, Provence en qui il avait confiance et cette … » André ne put achever. « Lis ces lettres que je viens à l’instant de découvrir Oscar, tu comprendras pourquoi je n’avais pas d’autre choix que celui d’obéir aveuglément, pensant servir la volonté de feu Louis XV et non celle de ton père et de ces vampires de pouvoir ! » Oscar anéantie lut toute la correspondance entre son père et Provence, mais à peine eut-elle fini que sans lui laisser le temps de réagir, André lui tendit deux lettres parmi d’autres en éventail sur le secrétaire sycophante, révélatrices d’un terrible complot prémédité dans les moindres détails pendant de longues années. « Lis Oscar à voix haute, moi je n’en ai plus la force ! » Oscar s'exécuta sans réfléchir, sous le choc, son esprit embrumé ne réalisant pas encore la pleine portée de ce qu'elle venait de découvrir...
« 7 octobre 1763, Général de Jarjayes, ma présence sur vos terres hier a du vous étonner. Je suis venue pour observer notre œuvre derrière les grilles de votre château. J’ai perçu comme une ombre inquiète sur votre visage. Ne craignez rien mon ami, il est parfait, il a le cœur d’un assassin ! Ce n’est encore qu’un enfant mais sa main résolue viendra transpercer le cœur de ses victimes. D’ici quelque temps, vous pourrez lui révéler qui est son père, pour mieux le tenir sous notre coupe. Il est temps de commencer à vous rapprocher du jeune Comte de Provence. Lui aussi n’est encore certes qu’un enfant, mais il sera un roi parfait et impitoyable, le digne représentant du roi Soleil Louis XIV ! Jeanne-Antoinette, Marquise de Pompadour »
« Te souviens-tu Oscar ? Te souviens-tu de cette femme habillée de blanc que nous avions entr'aperçue un jour, alors qu'on jouait dans le parc ? Nous nous étions demandés qui elle pouvait bien être... » « Oui André, je crois... » dit Oscar d'une voix sourde, son cœur s'affolant sous les doutes qui l'assaillaient. Elle continua sa lecture...
« 4 avril 1763, Général de Jarjayes, je suis satisfaite que cette première entrevue à Trianon hier, se soit déroulée comme je l’avais prévu. Cette maison que m’offre le roi Louis XV, est encore en chantier mais quand il sera fini, j’y règnerai en maîtresse Messaline des lieux où nous pourrons nous rencontrer sans risque. Vous êtes un homme digne de confiance Jarjayes, et je ne doute pas du succès de notre collaboration. Mais revenons sur notre entrevue de la veille, nous devons vite nous organiser avant la mort imminente de Monseigneur le Dauphin à la santé si fragile, d’autant plus que le roi se fait vieux. Cet enfant, André, que sa majesté vous a confié dans le but de servir son fils le dauphin ainsi que son petit fils aîné Louis-Auguste, va d’abord servir nos intérêts. Louis XV comme il me l’avait révélé, ne l’avait-il pas destiné sous votre égide, à devenir l’assassin à la solde du roi ? Nous ne ferons qu’orienter différemment ses missions…Comme vous le savez, les idées innovantes de liberté et d’égalité de ces philosophes trouvent un bon accueil dans les salons parisiens et provinciaux, comme celles de Montesquieu condamnant dans ses lettres persanes la monarchie absolue. Elles sont une entrave rédhibitoire à un pouvoir royal fort, voyez ce qui s’est passé en Angleterre ! Le faible roi Charles Ier a été décapité, ayant échoué à imposer un pouvoir absolutiste dans un pays dirigé par son parlement. Ces hommes de plus en plus nombreux qui s’embourgeoisent en achetant des offices, s’enrichissent dans le négoce, les métiers de la magistrature et constituent ainsi une menace en se mêlant des affaires politiques et diplomatiques du royaume. Il est préférable de garder les nobles sous contrôle, une nouvelle fronde nobiliaire comme en 1648 peut ébranler inéluctablement le trône de France, et le roi déjà affaibli par de perpétuelles guerres ne s’en relèverait pas. Si nous ne réagissons pas, la monarchie absolue de droit divin est vouée à mourir peu à peu ! Louis-Auguste appelé sans nul doute à régner, n’a pas l’étoffe d’un futur roi fort et despotique à l’inverse de son frère le petit comte de Provence ! Je vais vous expliquer en quelques mots ce que vous aurez à faire avec André… » Jeanne-Antoinette, Marquise de Pompadour »
3 avril 1763
Elle lui fit un de ces signes gracieux de la main dont elle avait le secret, lui proposant de s'asseoir sur l'un des fauteuils. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer la beauté de cette femme étrange, dont le visage oscillait au gré de ses humeurs entre la plus exquise des courtoisies et la noirceur la plus totale. C'était leur première entrevue ici, dans ce lieu sentant encore la peinture fraîche, dissimulé aux regards indiscrets.
« Alors, cher général, que pensez-vous de ma nouvelle résidence ? N'est-elle pas ravissante ? »
« Elle est magnifique Madame, je reconnais là votre goût exquis de la beauté et de l'élégance...Nul lieu n'est plus approprié pour nos...entrevues privées. »
Elle eut un petit rire fin derrière son éventail.
« Certes, certes... C'est sans aucun doute le lieu approprié, oui... Alors, comment se porte votre rejeton ? » dit-elle, un rictus mauvais venant assombrir le visage d'ordinaire si régulier.
« Très bien, c'est un garçon fort et intelligent. Nous commencerons bientôt son éducation, et lorsqu'il sera un peu plus âgé je lui révèlerai qu'il est le fils du Dauphin et d'une fille de rien, morte en couches. Il a confiance en moi, il ne posera aucune question. Et s'il en pose, je répondrai comme convenu. »
« Gardez précieusement le médaillon que je lui ai mis au cou à sa naissance, et donnez-le lui lors de ces révélations ! Cela accentuera son sentiment d'appartenance au roi, porter cet objet lui venant de son royal père... Et cela le liera symboliquement à notre cause. Son éducation devra être implacable, vous ferez de lui un assassin impitoyable et efficace ! Le moindre sentiment, le moindre doute dans sa conscience, et cela signera la fin de notre cause ! »
« Bien Madame, vous savez que je m'emploierai à exécuter tous vos ordres ! » dit le général en s'inclinant.
« Je le sais mon ami, je vous en suis bien gré...Vous savez comme cela me tient à cœur que cet enfant soit l'instrument de notre oeuvre. Je refuse ce que lui destinait le roi, pensez-vous, être un simple espion et tueur à ses heures, qui servirait un petit monarque indigne de régner! Il m'a ordonné de dévergonder un peu son fils, puis il se sert du fruit de ces amours pour aider un petit-fils indigne de régner ! Me faire cet affront, à moi...Prenez bien soin que le comte de Provence, notre futur véritable roi, ait une influence croissante sur Louis-Auguste. Il ne doit rien soupçonner, c'est capital... »
20 mars 1764
Les fleurs blanches léthifères poussaient la nuit dans les herbes perfides de Trianon, s’épanouissant dans le cœur de celle qui les avaient semées. La lune opalescente se baignant chaque nuit dans les eaux troubles du Grand Lac, éclairait deux visages complices dans le reflet de la petite bâtisse de marbre, noyée dans un silence ténébreux. Des ricochets de regards prestidigitateurs dans ce clair-obscur immergé, faisaient apparaître puis disparaître l’édifice dévoré de lierres et à peine achevé par l’architecte Gabriel.
La marquise était à demi-allongée sur un sofa. Elle lui parut plus faible qu'à l'ordinaire et d'une pâleur inquiétante, mais des flammes dangereuses dansaient encore dans ses yeux clairs.
« Je vous attendais Jarjayes. Comment cela se passe-t-il ? » à peine eût-elle fini de parler qu'elle partit d'une quinte de toux violente, cherchant à la dissimuler sans succès. Le général vit la tâche sombre qui colora son mouchoir lorsqu'elle le porta à ses lèvres, mais il fit comme s'il n'avait rien remarqué.
« Il sera bientôt prêt, votre Excellence. Il s'exerce à manier l'épée avec mon fils, et il se montre fort doué. Quand vous m'en donnerez l'ordre, je débuterai nos leçons nocturnes. »
« A la mort du Dauphin Jarjayes, seulement à sa mort... Cela devrait arriver bientôt, le père de Louis s'affaiblit de jour en jour, et le roi vient de prévenir son cher petit- fils de l'existence d'André, en ayant le bon sens d'apporter la même version que nous sur sa prétendue mère. Cela évitera le risque qu'il rencontre son père et qu'il lui pose des questions sur sa naissance. Ah...Et j'ai bien peur que vous ne deviez achever seul ce que nous avons commencé tous deux. Les médecins ne me donnent pas plus d'un mois...»
« Comment, mais Madame, j'ai bon espoir, vous vous êtes déjà remise de plus d'un mal, vous guérirez de celui-ci également ! »
« Non Jarjayes, pas cette fois-ci, j'en ai bien peur. Mais je vous ordonne de continuer sans moi, pour qu'au moins ma volonté règne au-delà de ma mort. » Elle poursuivit dans un murmure fébrile, un éclat sauvage dans les yeux, tout en saisissant la main du général. « Je crains qu'un malheur n'arrive si Louis- Auguste accède au pouvoir. Un déluge, un grand bouleversement irréversible pourrait s'installer en France, la noblesse perdrait ses privilèges et toute la reconnaissance qui lui est due. Battez-vous pour qu'il en soit autrement, sauvez la monarchie ! S'il le faut, usez de votre influence sur le comte de Provence pour lui faire prendre les bonnes décisions, vous êtes un homme intelligent et je vous fais confiance pour cela. C'est pour cela qu'André est tellement capital ! Il sera le pourfendeur de nos adversaires, et la raison de l'abdication du futur roi...Par là-même, il sera la petite pierre qui sauvera le grandiose édifice de la royauté ! »
« Madame, je ferai selon vos désirs. Grâce à votre intelligence, nous sauverons le trône, je puis vous l'assurer ! Nous ne laisserons pas Louis-Auguste plonger le pays dans le chaos…A la cour de Versailles, on vous surnomme « la reine du Trianon », mais vous auriez eu toute l'étoffe d'une reine de France. »
Le général s'inclina profondément, et la marquise, sentant qu'une nouvelle quinte de toux allait s'emparer d'elle, lui ordonna de prendre congé d'un léger signe de la main. C'était la dernière fois qu'ils se voyaient...Le 15 avril 1764, Madame de Pompadour rendait son âme damnée au Diable.
Aveuglée par les coups sourds qui résonnaient dans sa tête, ses mains tremblaient si fort qu'Oscar laissa tomber la liasse de papiers qu'elle tenait. « Impossible... Mon père ? Comment aurait-il pu, alors qu'il est si dévoué à Leurs Majestés..? »
« Comme tu peux le constater, on dirait que le général est fidèle à d'autres causes depuis bien longtemps...» dit André d'une voix blanche, presque monotone. « Et tu sais Oscar ? Tu sais le pire ? Cette marquise de Pompadour, celle qui a organisé tout le complot, celle qui en est la source même...C'est ma mère...Regarde le médaillon que m'a offert ton père lorsque j'étais enfant, le chrysanthème est identique à celui qui orne les bijoux qui avaient été offerts à la marquise par le roi Louis XV. »
En un éclair Oscar revit en mémoire, comme dans un rêve, ce même motif qui jonchait les corps des victimes, et qu'elle avait entr'aperçu, sans faire le lien, gravé sur le bois d'un secrétaire élégant de l'ancienne chambre de Madame de Pompadour, au Petit Trianon.
« Je n’en peux plus Oscar... Ma vie était déjà déchirée, la voici en lambeaux ! Tout ce que j'ai cru servir n'était qu'une immense traîtrise... Au moins je sais ce qu'il me reste à faire à présent ! Je vais faire le seul acte utile de ma vie... Parce que je suis l'Epine du Lys, n'est-ce pas ? Mais le lys Oscar, le lys n'a pas d'épines...»
Il porta la main à son médaillon...Le petit bijou s'ouvrit dans un claquement sec, révélant un liquide incolore qu'André avala en un éclair.
« André, non ! André ! » avait-elle crié, comprenant d'instinct ce qu'il venait de faire...
Il chancela, et Oscar se précipita à terre, à temps pour le rattraper dans ses bras. Les larmes inondaient malgré elle son beau visage, et tombaient sur les cheveux du jeune homme, que la Mort n'allait pas tarder à prendre, à son tour, dans ses bras rassurants...Il eut la force de tourner son regard vers elle, une dernière fois, dans un sourire enfin apaisé et heureux.
« Je meurs dans tes bras Oscar, et il n'y a jamais eu de plus grand bonheur dans ma vie. Si tu savais, Oscar, si tu savais comme je t'ai aimée...»
Puis il ferma lentement les yeux, comme à regret de la quitter, et son souffle se tut doucement, dans ce même sourire serein...
1750-1754
La démarche gracieuse de la femme vêtue de neige, semblait séduire tous les hommes qu’elle avait rencontrés. Il suffisait que sa voix si suave s’élève dans le salon de Madame de Necker, pour que les chuchotements des alcôves cessent dans un soupir ravi. Toujours vêtue de somptueuses blanches, tout en serrant sur son cœur un bijou en or cerné d’entrelacs floraux, elle ne perdait pas un seul mot des discours de l’ennemi juré de la couronne française. Voltaire fréquentant les cénacles parisiens où se réunissaient quelques intellectuels, fustigeait entre autres dans ses écrits satyriques, comme beaucoup de ses amis philosophes, les failles de la monarchie absolutiste. En Europe, les souverains faisaient souvent appel à leurs Lumières pour gouverner rationnellement leur pays en quête de libertés économiques et politiques. Si le sourire accueillant de la marquise de Pompadour, première favorite en titre et confidente du roi de France, paraissait adhérer aux pensées de ces intellectuels prônant la diffusion du Savoir dans toutes les classes sociales, ses yeux de lynx poursuivaient avec une malveillance dissimulée tous ces visages érudits. En 1753, Louis XV aux mœurs libertines, lui présenta son fils le Dauphin, homme frêle et timoré, au teint fiévreux. De cette rencontre naquit un an plus tard, clandestinement, un enfant dont les yeux si clairs appartenaient à sa mère. En guise d’amour maternel, elle déposa sur son cœur, un des emblèmes de la Mort, un chrysanthème blanc, puis détacha immédiatement son regard peu attentionné de ce petit ange des ténèbres. Par la fenêtre d’une chambre du château de Versailles dans la nuit du 26 août 1754, un regard de lynx imprima dans ses pensées, l’image d’un homme emmenant avec lui un couffin de sanglots haletants…
Il avait desserré sa main sur celle d'Oscar en tombant, et dans le brouillard qu'était devenue sa vision elle distingua une feuille froissée, dont les inscriptions avaient été en partie effacées par des larmes. C'était son écriture, fine et déliée...
« Oscar, si tu savais quelle tristesse infinie s'empare de moi à l'idée de te quitter ! Mais comment faire autrement ? Celui que j'ai cru servir, celui pour lequel j'étais né, le roi, a été trompé autant que moi par ces vautours assoiffés de pouvoir, son frère le comte de Provence, et ton père, que je considérais comme le mien aussi. J'avais une confiance aveugle en lui, malgré sa sévérité et son manque d’affection envers moi je l'ai aimé... Et le plus horrible, ce qui me marquera à jamais du fer rouge de la honte...C'est ma propre mère qui a imaginé cet infâme complot, cette mère dont j'ai reconnu les insignes de chrysanthèmes sur le pendentif de Fersen. Elle était sans amour, dépourvue de toute tendresse, animée seulement d'un sentiment cruel et avide envers moi. Ma naissance allait lui permettre d'exécuter son noir dessein et elle m'a utilisé sans remords pour être l'objet de son complot. Toute ma vie, par sa volonté j'ai poursuivi une chimère, j'ai tué sans pitié, j'ai assassiné des personnes qui n'ont jamais mérité de mourir, au nom d'une allégeance que je n'ai pas accomplie...J'ai été manipulé pour aider un traître à monter sur le trône, je suis l'objet de son chantage, il menacera le roi de révéler mon identité et mes actions peu flatteuses à son image, si celui-ci n'abdique pas. Je ne peux me résoudre à trahir celui qui m'a élevé, celui qui a fait de moi ce que je suis devenu, ce serait un supplice de plus, une bassesse de plus dans ma vie ! Mais sans moi, tout sera fini, plus de chantage, plus d'abdication. Je vais enfin servir les intérêts du roi, que Louis XV m'avait destiné à ma naissance, je vais anéantir le funeste projet de cette odieuse femme que je ne peux me résoudre à appeler ma mère. Adieu Oscar, tu as été la seule lumière dans ma vie, la seule petite étincelle qui aura permis que je ne sois pas totalement plongé dans les ténèbres. Adieu...Ton ami, André. »
On était à l'aube du 4 novembre 1787...
Chapitre 7. Ombres au crépuscule
Elle avait erré longtemps, cherchant en vain à réaliser ce qui venait de bouleverser sa vie à tout jamais. Toute son existence était pétrie de mensonges, comme l'avait été celle d'André. Cet ami qui l'aimait et qu'elle-même un jour, aurait peut-être aimé, qui sait de quoi est fait l'avenir...Il était cet assassin froid et sans pitié qui semait sang et fleurs partout où il passait. Il était mort...Par la faute de la femme qui lui avait donné naissance, ce fantôme qui vivait par le complot qu'elle avait ourdi avec le général de Jarjayes. Son père... Cet homme qu'elle respectait jusqu'à la vénération, qu'elle aimait et qu'elle pensait fidèle par essence, avait voulu renverser le roi... Un carnaval où les protagonistes portaient des masques invisibles jusque maintenant à ses yeux. Si seulement il l'avait découvert plus tôt, si seulement il s'était confié à elle ! André, Son frère tant aimé... Entre les larmes qui aveuglaient ses yeux, elle jura de le venger, et de rendre enfin la justice aux responsables des meurtres. Le roi abasourdi par les révélations de Fersen, avait réclamé les preuves de ces propos absurdes. Oscar lui avait donné toutes les lettres sans exception, ne ressentant presque aucun remords à mener son père à une mort certaine. La peine et la colère du roi avaient été sans limites lorsqu'elle lui avait appris aussi la fin tragique de ce frère de l'ombre. Il condamna son frère à l'exil sur une île, loin des fastes de la cour et du pouvoir, et le général de Jarjayes fut enfermé dans une cellule isolée à la Bastille, attendant un jugement qui n'arriva jamais...
Par un froid matin de février, une soubrette venue réveiller son illustre maître déchu était sortie de sa chambre à coucher en pleurs, criant dans sa panique des mots indistincts. Le comte de Provence, qui vivait sans être inquiété outre mesure dans un petit château avec une cohorte de domestiques à son service, avait été retrouvé mort dans son lit, un poignard en plein cœur. Le garçon d'écurie se souvenait seulement avoir vu, tôt le matin même, un cavalier blond à la silhouette hellénique qui galopait au loin, les sabots de son cheval soulevant un nuage de poussière. Ce n'est que plus tard qu'on remarqua une petite fleur blanche sur la poitrine maculée de sang.
1787-1789
Adélaïde se souvint de ce soir d’orage du 5 novembre 1787. Les éclairs tour à tour, illuminaient les visages courroucés d’Oscar et de son père, s’échangeant regards et paroles belliqueuses dans la bibliothèque des Jarjayes. La traîtrise du général avait taillé dans le cœur d’Oscar une morsure profonde, une mort sûre de cette dévotion paternelle qu’elle avait cru éternelle. Et même en dépit de ce cocktail de colère bouillante et de désespoir glacé, dénoncer sans hésitation celui qui lui avait donné la vie avait été pour elle une souffrance mortifiante. « André mon ami, je le fais pour toi, au nom de notre amitié au delà de la vie ! » L’encre rouge sinueuse de son cœur avait coulé à flots, les mains tremblantes, en remettant les lettres délatrices au roi. Le ciel chargé de larmes atrabilaires avait lancé sa foudre fulgurante sur la demeure de l’offense. Depuis ce soir de tonnerre, jamais Adélaïde ne revit son maître, arrêté sans résistance par les soldats de la garde royale, ni Oscar dont la chevelure flamboyante disparut dans la nuit diluvienne. Reclus dans sa nouvelle demeure, la forteresse de la Bastille abritant les recoins sombres de son âme félonne, le général ne reçut que la visite quotidienne de son geôlier. Seul l’œil curieux regardant par le trou de la serrure aurait pu dire comment il passait ses journées. Seul le souffle invisible aurait pu lire l’impassibilité de cet homme ignorant le remords, longtemps assoiffé de prestige et parjure de son roi. Seul l’isolement intemporel, aurait pu surprendre parfois un regard perdu dans le vide, fixant une image d’éternité. Et seule enfin l’imagination mélancolique aurait pu laisser entrevoir cette image d’éternité, de deux enfants souriants dans un jardin de feuilles ambrées. Si la tourmente révolutionnaire déclenchée à l’aube du 14 juillet 1789 avait brisé une par une les pierres de la forteresse, elle en avait aussi rompu les chaînes de tous les prisonniers. Le général et ses compagnons de chaînes s’étaient évanouis à jamais, dans un pays en quête d’une nouvelle identité, avec des rêves de liberté.
Quelques années plus tard, on entendit parler en France, d’un soldat au visage séraphique et à la légendaire chevelure solaire qui servit glorieusement sous les ordres du général Washington aux Amériques.