7) Une longue attente
Revenons un peu en arrière…
Oscar ce soir de décembre 1787, demanda à l’intendante de lui confectionner une robe afin de se rendre au bal du Château. Aussitôt, la vieille femme qui espérait secrètement que sa jeune protégée qu’elle avait élevée, redevienne un jour celle que la nature avait fait naître, mit toute la demeure des Jarjayes en émoi. Enfin, sa chère petite Oscar consentait à se laisser dominer par une nature féminine, fine, féline qui était réellement sienne depuis sa naissance mais refoulée par la volonté impitoyable du destin. Mais que lui passait-il par la tête ? Quel était ce revirement soudain ? Pour qui ? Pourquoi ?
Les réponses importaient peu à l’intendante, son rêve allait juste se réaliser et compenser une attente qui n’attendait plus vraiment : celle de voir la plus fraîche rose de Versailles enfin s’ouvrir, s’épanouir dans la rigueur d’un hiver recouvrant de neige les toits des maisons, les terres en jachère appelant des jours meilleurs pour redonner de la vie fertile, de l’espoir à des sourires résignés.
Les autres domestiques de la demeure, entendirent dans la chambre d’Oscar, pour leur première fois de leur vie, un tel vacarme de langues déliées en brouhahas et de petits pas trotteurs enjoués, qu’ils s’étaient arrêtés de travailler pour écouter ce tapage de chiffons, de pieds et de mains en bataille, voulant être témoins de la transformation du jeune colonel androgyne en une femme délicieuse et apprêtée.
Après maintes retouches de sa tenue et de ses cheveux finalement retenus en un vaste chignon en tresse par un diadème en saphir sur la tête, laissant juste de chaque côté, retomber une longue boucle en or, la jeune femme fit son apparition en haut d’un royal et vaste escalier paré d’un tapis rouge vif couvert d’entrelacs en or. Les domestiques et André qui attendaient impatiemment l’entrée magistrale de la dernière-née des Jarjayes, s’étaient bousculés, se chamaillant pour avoir la meilleure place de spectacle, accoudés béatement aux rampes cirées de l’escalier.
Quelle ne fut pas leur surprise quand ils virent descendre la Grâce, la plus belle de toutes les créatures dont on ne soupçonne pas l’existence ! Oscar était si belle, surprenante, inattendue, que tous les spectateurs transformés en admirateurs frénétiques à ce moment là, ne purent ouvrir les lèvres pour prononcer un mot. Seuls leurs yeux grand écarquillés, témoignèrent de leur saisissement à la vue de cet ange blond auréolé d’éclat lumineux et aux contours si délicats, revêtue d’une divine robe blanche aux rutilantes étoiles satellites de sa beauté vénusienne, poursuivant harmonieusement les lignes de ce corps parfait.
André peux-tu faire atteler la calèche et me conduire à la réception ce soir ? » Dit-elle sur un ton peu assuré et hésitant.
Malgré les exclamations de surprise que sa tenue élégante produisit, elle se sentit un peu mal à l’aise dans cette robe et ces escarpins auxquels, elle devrait s’habituer. Elle n’avait pas l’habitude de vivre en femme, de réagir comme une femme du moins extérieurement, mais elle assumerait jusqu’au bout malgré son manque d’assurance.
André sous le choc de la beauté féminine d’Oscar, avait deviné les raisons de ce changement brutal d’identité. Sans broncher, tristement, prépara les chevaux destinés à mener la belle au bal.
Il la conduisit comme on conduirait une reine dans un palais aux multiples trésors, passant par les endroits les plus agréables, invitant ainsi la jeune femme à contempler de beaux paysages sombres et brillants habillés de blanc, évitant les cailloux au bord des chemins.
Mais quand Oscar descendit du carrosse dans sa robe liliale, sa robe de neige reflétant une infinie d’étoiles en cristal, pour se rendre à la danse, déjà ailleurs, elle ne put voir le regard accablé de son ami ni toute l’admiration transie dont il la poursuivit jusqu’à ce qu’elle disparût dans cette foule élégante d’éventails, de diadèmes et de rubans colorés.
Il l’attendit longtemps cette nuit-là, insomniaque et silencieux en apparence, car dans son cœur, ce furent des bruits incessants, des chuchotements, des murmures, puis des cris, des hurlements insupportables au fur et à mesure que son imagination lui infligeait l’image de son Oscar enlacée dans les bras de cet autre.
Etait-elle avec lui ? Que faisaient-ils ? Fersen, l’avait-il reconnue ? Pourquoi, lui n’était-il pas noble mais juste un simple roturier, juste son ombre à elle, prête à l’enlever dans l’obscurité de son amour ne demandant qu’à vivre au grand jour, au soleil ? Qu’avait-il de plus que lui, ce Fersen, ce suédois, ne serait-ce que la haute et noble naissance, cette injustice de la vie qui vous fait naître soit pauvre, soit riche, tout ou rien ? Si sa condition avait été différente, l’aurait-elle aimé, l’aurait-elle regardé ? Ce soir pour la première fois de sa vie, il l’avait vu comme il la rêvait depuis tant d’année, en une femme belle à mourir, une femme amoureuse, radieuse dans sa robe de bal. Qu’aurait-il donné pour que ce désir de féminité, cette grâce magnifique s’adresse à lui, se donne à lui ! A travers ses larmes nocturnes, il était heureux et malheureux à la fois de cette transformation incroyable de l’homme impitoyable en une femme splendide. Il l’avait tant espéré ce changement ! Il l’avait tant espéré…Pour lui…Ce changement de toute une vie !
Il tortura son esprit déjà bien tourmenté toute cette nuit blanche dans ses draps froids soudainement décorés par tous ces points d’interrogation tentant de se réchauffer. Il se la représentait dansant avec Fersen, le contemplant comme il aurait voulu qu’elle le regardât, lui si pauvre qu’il fût. Il avait comme point commun avec Oscar d’avoir été confiné à la place de l’éternel second pendant des années, cette place de confident, secrètement meurtri d’un amour en coulées laviques sur son cœur, caché, dissimulé au plus profond de ses entrailles. Pendant des années, il avait espéré juste un regard attendri, aimant, venant se noyer dans le sien à la couleur verdoyante d’un été perpétuellement en éveil. Mais la plus belle des roses n’avait pas le cœur pour s’enraciner en reine dans cet été vivant de fleurs prêtes à éclore, à s’incliner devant elle, qui préférait survivre dans un hiver enneigé de flocons en perles irréelles et sinueuses sur la joue endolorie d’un amour vain.
Cette perle de neige préférait perdre ses pétales d’hiver sous un soleil sibérien malgré ses rayons n’arrivant pas à réchauffer un cœur en demandes, un cœur en attente. Des pétales répandus, perdus en chemin sur l’attente d’un lendemain heureux, encerclés par un espoir souhaitant au-delà de la survie, exploser, s’affirmer, se convertir… André attendit, comptant les heures, les minutes, les secondes vespérales uniquement concentré sur ce calcul précis et inutile du temps qui passe dans le décor de méandres de tièdes larmes réduites déjà à la tombée du visage, en cendres. André minutieux dans le décompte précieux du temps, immobile, attendit dans la folie de l’ignorance, dans la folie de la désespérance… Il n’attendait presque plus rien…Juste son retour….
Oscar, elle aussi avait attendu pendant neuf ans le retour de Fersen, tremblant à chaque heure que la guerre, de ses ravages sanglants, ne le lui enlèvent à jamais. Elle voulait revoir son visage, ses yeux, ses mains, son corps, son être, l’entendre, le toucher du bout du regard. Elle aussi, pendant d’interminables nuits, l’avait attendu, cherché dans ses rêves. Avait-il pensé un peu à elle pendant toutes ces années ? Même en tant qu’amie, que confidente, avait-il eu une fois une petite pensée pour elle dans un coin de sa tête ?
Et puis quand il revint enfin ce jour ensoleillé d’octobre, un instant elle oublia toutes ces journées, ces mois, ces années d’attentes qui ne voyaient pas le fond du tunnel, cherchant désespérément le jour à tâtons. Que s’était-il passé à ce moment dans la tête de la jeune femme vivant depuis toujours comme un homme au regard froid immuable, imperturbable, impénétrable ? Disparue dans les profondeurs d’un abîme ténébreux, sa joie refit surface à la simple vue de la lumière surgissant d’un coup comme par magie. Pendant des années, dans l’aven profond de sa peine, ses veines en pleurs autour de son cœur, avaient continué leur chemin de vie dans ce corps troublé par les transformations de sa féminité longtemps occultée.
Fersen lors d’un entraînement matinal à l’épée, lui parla de ce bal à la cour ce jeudi en neige du 27 décembre de l’année 1787, de son intention de revoir la reine, où du moins juste l’entrevoir une fois pour s’assurer qu’elle allait bien. A ce moment, qu’aurait-elle donné pour que son cœur douloureux s’arrachât de son corps pour frapper à la porte du sien afin de s’y réfugier, s’y échouer comme une sirène sur le sable fin épuisée par une nage sans fin ?
Qu’avait-elle à perdre de toute façon si ce n’est que cette amitié pesante ? Elle voulut qu’il la vit au moins une fois désarmée, débarrassée de cette toile infranchissable que son père avait tissée à la naissance et qu’elle avait continuée d’agrandir tout le long de sa vie. Elle voulait qu’il voit Oscar, la femme fragile, douce et amoureuse et non plus l’homme certes beau comme Adonis mais viril, froid et charismatique. Le jour du bal étant arrivé, en attendant que l’intendante lui confectionnât sa robe, elle se reposa assise sur le lit de sa chambre, le regard d’océan noyant un horizon hivernal. A quoi allait-elle ressembler dans ce nouvel accoutrement ? Serait-elle à l’aise dans cette tenue inconnue pour elle ? Lui plairait-elle ? La remarquerait-elle où serait-elle encore obligée d’assister aux retrouvailles de Cupidon et de sa dulcinée ? Tous ces points d’interrogations envahissant l’horizon nuageux expirèrent dans un soupir quand l’intendante appela la jeune femme pour essayer sa tenue de bal.
Le vendredi 28 décembre de la même année, le devant de la robe de la nuit fit peu à peu une demie rotation pour laisser place à une robe de jour baignée dans une rosée glacée, gelée. L’aube cornaline pâle et fragile après quelques longues heures d’un repos mérité se leva dans le vent frileux et dans une attente remplie de points d’interrogation de suspension...
8) Cupidon seul lance la flèche
« Cupidon seul lance la flèche
Redoutable au cœur du guerrier
Et seule celle qui blesse saurait guérir la douleur »
Ce 28 décembre 1787, Marie-Antoinette était penchée sur le berceau vide de sa deuxième fille, caressant les langes royaux du petit ange parti pour toujours dans un éternel voyage dans les cieux. Ce beau bébé né le 09 juillet 1786, Marie Sophie Béatrice, aux grands yeux bleu turquoise et vert chrysoprase avait été pendant onze mois, une source de bonheur et d’amour pour la souveraine désormais éplorée. Après la naissance de Madame Royale en 1778, elle avait mit au monde deux fils qu’elle chérissait plus que tout, l’aîné Louis Joseph né le 22 octobre 1781 pour sa fragilité et le cadet Louis Charles né le 27 mars 1785, pour sa vivacité. Elle passait de longues heures dans le jardin de Trianon, son paradis d’évasion, en compagnie de ses fils bien-aimés. Elle oubliait son rôle de reine dans ce refuge champêtre, troqué contre celui de d’hôtesse et de mère aimante, attentionnée envers ses deux fils, jouant de longues heures avec eux, riant, courant dans le jardin.
Marie-Thérèse dite Madame Royale, l’aînée des enfants de la reine, se sentait un peu délaissée par sa mère, orpheline d’amour que sa dernière donnait à ses deux fils. Les garçons de la couronne depuis toujours étaient chéris, assurant la transmission du pouvoir royal de génération en génération et captivaient donc toute l’attention de leurs majestueux parents.
Presque abandonnée à elle-même, tristement solitaire et fragile, Marie-Thérèse en manque d’amour maternel, passait des heures dans un monde imaginaire où elle cristallisait la réalité, emportait avec elle dans ses rêves, seule la beauté d’un monde chahuté, basculé dans les tourmentes humaines. Dans ce monde où elle y mettait beaucoup de magie, beaucoup d’elle-même, sa mère la berçait, attentionnée, s’intéressant à son univers peuplé de fées et d’animaux sur des airs de musique d’enchantement. La petite fille pleurait souvent toute seule dans son lit, cachant sa peine dans l’obscurité de la nuit, son chagrin d’être reléguée au second plan dans l’affection de sa mère, non que celle-ci ne l’aimât mais faisait peu de cas de son enfant au visage livide, terne et au sourire mélancolique. Pour fuir ses larmes, Marie-Thérèse s’envolait dans son refuge onirique et souhaitait y demeurer toujours en éternelle enfant innocente même si pour son jeune âge, elle était déjà bien consciente des vicissitudes félonnes de la vie.
Parfois seule, la châtelaine de Trianon, le visage tragique, demeurait dans le Temple de L’amour où pour un temps elle avait rangé tous ses maux orageux dans la boîte de pandore. L’amour en marbre blanc occupé à tailler son arc, instrument visant les cœurs fléchés, l’accueillait dans une rêverie mélancolique appelant silencieusement l’être chéri à la rejoindre.
Puis les deuils, d’abord de sa mère en 1780, puis de sa dernière fille en ce mois vernal de juin 1787, ainsi que la santé délicate du dauphin, l’aidèrent à mûrir, assagie dans son désir de frasques luxuriantes et d’émancipation. Si elle vivait toujours recluse dans son domaine de Trianon obstinée dans la pérennité de son intimité, l’expression de son visage avait changé, rendant cette femme insouciante si jolie et coquette jadis, plus belle, plus raisonnable à la physionomie grave.
Mais il était trop tard pour cette reine en deuil, de regagner la faveur de son peuple accablé de misère, la haïssant à travers de virulents pamphlets et de grossières caricatures. A la fin d’une terrible méprise en 1786, connue sous le nom de « l’Affaire du collier », la reine pourtant innocente et étrangère à la duperie machiavélique et cupide d’une aventurière comtesse de La Motte, perdit tout crédit auprès de son peuple, son image ainsi flétrie et piétinée à jamais. Le cardinal De Rohan appartenant à la très ancienne et illustre maison des Rohan tirant son origine des anciens souverains de Bretagne, devint la grande victime du stratagème venimeux de La comtesse de La Motte et de ses complices souhaitant par-dessus tout s’enrichir. Déjà méprisé par la reine le poursuivant d’une vindicte apparente, souveraine aimée à laquelle il avait cherché à plaire, le cardinal De Rohan très populaire fut exilé dans son abbaye de la Chaise-Dieu en Auvergne par décision royale même si le parlement l’avait innocenté et acquitté le 31 mai 1786. Cette sentence irrévocable aliéna une partie du tiers et de la noblesse contre Elle.
Ces récents malheurs et le mépris affiché des Français, la rapprochèrent de son mari Louis XVI qui commençait à faire appel à elle dans les affaires politiques du Royaume. La reine, étourdie dans les plaisirs légers, rebutée par les questions sérieuses de gouvernement, pour la première fois de sa vie allait devoir prendre des décisions primordiales pour le maintien de la paix à l’intérieur de son royaume et la stabilité de la monarchie absolue dans ce siècle où les Lumières défiant l’obscurantisme, faisaient naître des idées abracadabrantes et modernes dans les esprits.
Les récoltes très mauvaises, plongèrent le pays dans un marasme économique et financier difficile à enrayer. Les finances se portaient très mal, épuisés par la participation de la France aux guerres et le trou creusé par le désir de magnificence de la reine, de sa générosité légendaire par la distribution de confortables pensions à ses amis courtisans couverts d’honneurs sans mérite.
Le 28 décembre 1787 au lendemain du bal, la reine apprit le retour de Fersen. Toute sa joie effondrée dans la souffrance, dans la disparition d’êtres chéris, réapparut comme le soleil aux premiers bâillements de réveil de l’aube.
Fersen encore tout bouleversé de la soirée du bal où une inconnue avait emprunté dans un regard enflammé, son cœur vestige des amours tourmentés, demanda une audience pour être reçu à Trianon. Marie-Antoinette les yeux brillants d’espoir, accepta de le recevoir dans son antre champêtre intime.
Mais parfois lorsque l’on a perdu un être cher qu’on pensait ne plus jamais revoir, le flambeau de l’amour des premiers jours, des premières années, ne vacille plus forcément d’un feu vif et rutilant.
Lorsqu’ils se revirent quelques jours après le bal, si l’émotion était au rendez-vous, leur amour de jeunesse s’était éteint depuis longtemps certainement dans l’écoulement de l’horloge temporelle, la danse circulaire et éternelle des saisons et dans les événements tragiques poursuivant leur existence. Leurs êtres avaient pris deux chemins différents pour mieux se rejoindre dans ce labyrinthe de maux mais ce qu’ils retrouvèrent les étonna : une amitié sincère et solide qui n’était pas prête de se rompre. Ils se croyaient encore amoureux comme aux premiers jours avant ce face-face tant espéré et ils se retrouvaient même si amers de cette découverte inattendue, amis.
Fersen qui avait conscience du mépris des sujets de Marie-Antoinette à son égard, voulut la mettre en garde, ayant déjà la prescience d’un danger imminent. Cupidon avait repris leurs flèches solidement plantées pendant de nombreuses années dans leur cœur dorénavant guéri.
Fersen agenouillé : « Majesté prenez garde à la colère de votre peuple qui menace de monter sur Versailles, fatigué par la faim et affaibli par les épidémies, la précarité d’une vie misérable. Ecoutez-les, car ce sont eux qui chaque jour produisent les véritables richesses de ce pays, en labourant la terre durement, fabriquant, concevant, les matières que vous revêtez chaque jour, les mets raffinés que vous mangez, le mobilier dont vous jouissez à chaque instant. Revenez à Versailles où est votre véritable place de reine ! Vous vous devez d’être présente en votre royaume aux côtés de votre époux. Eloignez-vous de vos amis qui profitent grandement, sans scrupules de vos largesses, du clan Polignac en particulier « ces alentours dévorants » comme les nomme l’ambassadeur autrichien, le comte de Mercy. Votre majesté, je suis de retour pour vous servir, devenir vos yeux, aider votre conscience de reine à s’épanouir pour éteindre le brasier d’un mécontentement populaire croissant. Pour votre sécurité, votre vie et au nom de cette amitié qui ne s’éteindra jamais, je vous en conjure votre majesté, écoutez-moi ! »
Au nom de leur ancien amour si fort estampillé à jamais dans le souvenir et de cette nouvelle amitié indéfectible, il voulait la protéger, faire un rempart de sa vie pour elle, la servir toujours.
Marie-Antoinette : « Mon ami, vous avez toujours été d’un grand réconfort pour moi, faisant preuve d’une loyauté qui n’a jamais failli à mon égard. Sans vous, votre bonté, votre délicatesse et votre soutien, je me sentais perdue en proie à ces vautours de courtisans n’attendant que ma chute précipitée dans le gouffre le plus sombre, sans espoir de soupirail sauveur. Avec votre présence à mes côtés, je me sentirai plus forte, plus vindicative pour affronter les rafales funèbres qui soufflent sur nos destinées. Fersen, je suivrai vos conseils, je reviendrai à Versailles. »
Fersen partit le cœur à la merci de toutes sortes de sentiments contradictoires. D’un côté, il se sentait déboussolé, dérouté, désemparé de l’envol à jamais de son amour pour cette reine qu’il avait tant aimée, chérie, adulée dans son cœur si longtemps et d’un autre côté, ses pensées de manière obsessionnelle, étaient habitées par la belle inconnue du bal. Il voulait la revoir, danser à nouveau avec elle pour une valse éternelle. Un nouvel amour chassant l’ancien, le tenaillait du plus profond de son être.
Ainsi Cupidon avait décidé du sort de cet amour impossible entre la reine et le Suédois, le philtre du temps n’ayant plus d’effet sur leurs cœurs jadis désespérés de se quitter. La Didon de Trianon avait attendu, espéré longtemps en tragédienne noyée dans le faste, le retour de son diplomate suédois d’Enée, puis lorsque ce dernier enfin était réapparu, les chaînes de leurs cœurs s’étaient brisées enfin délivrés de leur assuétude amoureuse.
9) Père et fille
Ce vendredi 28 décembre, tout comme Marie-Antoinette était penchée rêveuse sur le berceau vide de sa fille, Oscar elle était penchée sur les souvenirs de la veille, les yeux fermés sur l’oreiller. L’aube paresseuse n’était pas encore levée ce qui donnait le loisir à la jeune fille de se laisser aller à la rêverie sur son lit.
Quelques heures auparavant, elle était dans ses bras, heureuse à oublier le temps, à oublier sa condition quotidienne de colonel de la garde. Elle avait laissé dans un regard amoureux, son cœur s’exprimer, se donner dans cet élan féerique dans un cadre somptueux. Elle n’avait pas eu froid dans ses yeux à lui. C’était comme si elle y avait toujours vécu venant y puiser la force nécessaire de vie. Les mains chaudes du suédois dans les siennes si menues les avaient unis dans une quête d’amour heureux, inépuisable prenant sans cesse sa source dans leur cœur.
Elle n’avait pas rêvé, ce regard, était celui d’un homme fou d’amour, non qu’elle y connût grand chose en l’amour réciproque mais cette chaleur qui l’avait enveloppé pendant la danse, ces flammes si vivantes dans les yeux brûlants de Fersen. Si l’un se noyait dans les prunelles océanes de la plus belle femme du bal, l’autre, la belle brûlait, sous les flammes rutilantes des yeux de l’homme surnommé, « l’iceberg élégant ». Cela ne pouvait être une illusion. Même en rêve, on ne vit pas ce tel déluge des cœurs tendant à se confondre, on ne vit pas cette magie en poussières d’étoiles qui vous propulse dans un monde où seul l’amour a sa place. Cet instant d’éternité où l’on se livre à l’autre complètement dans un regard chargé de promesses heureuses, pour rien au monde, elle n’aurait voulu l’échanger. Si court que fût ce moment en réalité, il avait été à elle, il lui avait appartenu juste en un vent tiède soufflant sur sa nuque, lui susurrant des mots inaudibles, tremblants et balbutiants mais des mots chauds et sincères. Des mots qui lui appartenaient désormais dans son souvenir, qu’elle garderait là enfermés à tout jamais dans le coffre-cœur dont elle seule avait la clé.
Elle se mit à imaginer ce que serait sa vie de femme avec Fersen. Dans son rêve, elle se représentait mariée à lui sans contraintes, libre et loin de cette vie si triste, juste enveloppés tous deux dans la chaleur de leur amour, enlacés à se contempler, à s’effleurer par des regards-caresses. Elle ferait semblant d’être jalouse quand il rentrerait tard. Elle l’attendrait et ne pourrait s’empêcher en riant de lui demander avec qui, il l’avait trompée. Et lui sur le même ton rieur et complice il lui répondrait :
« Mais avec ton sosie mon amour ! Je ne peux te tromper qu’avec toi-même ! Une femme ayant ton doux visage d’ange, ton âme, ton cœur ! »
Oui, rougissant et souriant dans la béatitude, elle se surprit à imaginer ce genre de scène doucereuse et tendre d’amoureux heureux dans un quotidien nouveau, inconnu où elle mènerait une vie de femme mariée. Mais longtemps habituée à vivre dehors dans des conditions difficiles à poursuivre les ennemis de la royauté, à veiller sans relâche sur sa majesté, pourrait-elle s’accoutumer à une vie dans les dentelles, à entretenir un intérieur, à épauler son mari en toutes circonstances ? Pourrait-elle se laisser, elle si fière, dominer par un homme ?
Cependant, même si elle avait vécu le plus beau moment de sa vie, en tant que femme rayonnante dans son amour partagé, une femme épanouie et gracieuse en une nuit, elle devait redevenir Oscar François de Jarjayes non sans regrets, non sans larmes. Par devoir, elle ne pouvait abandonner son poste de Colonel de la garde; elle avait une mission, veiller corps et âme sur la reine qui avait plus que jamais besoin d’Elle, de sa protection. Et puis, ce serait trahir la volonté de ce père qui avait cru en elle, en lui son fils, sa fierté immense reluisant dans ses yeux vifs à chaque fois qu’il la regardait.
Car le général se félicitait chaque jour d’avoir un tel fils ! Il n’aurait pu rêver mieux même si Oscar était née garçon. Non, Oscar régnait seul en maître de la terre des Jarjayes, prenant toutes les décisions importantes au nom de sa famille en tant que chef. Elle en imposait par son éminent charisme, son sens de l’honneur irréprochable. Oscar, tout au long de ces années était devenue, sa seule raison de vivre, sa gloire personnelle, son trophée. C’était lui en son désir d’avoir un fils, qui l’avait fait naître veillant chaque jour sur elle. Il l’aimait son enfant, sa chair, au fond de lui, il la chérissait bien plus que ses cinq autres filles, bien plus que sa femme. Oscar était sa vie.
Oscar était aussi celui qu’il aurait voulu être, un homme glorieux, craint mais respecté, admiré pour ses étonnants exploits légendaires. Oscar était un héros à ses yeux, bien plus que cela que pour n’importe quel autre au monde !
Oscar aimait son père, respectant sa volonté même si pendant des années, elle avait souffert le martyre d’être ainsi l’objet d’un désir arrêté. Avant de découvrir son amour pour Fersen, elle s’était résolument acharnée à tenter de devenir l’homme brave et digne que son père voulut qu’elle fût.
Eloignée de ses sœurs et de sa mère pendant de nombreuses années, son père restait sa réelle seule famille. Privée donc de l’amour de sa douce mère et de la compagnie de ses sœurs, elle avait voulu plaire à son père exauçant ainsi son vœu le plus cher, ne serait-ce que pour exister à ses yeux.
Et puis, Fersen était rentré dans sa vie refusant obstinément de sortir de son cœur même absent et si loin. C’était son cœur de femme qui s’exprimait à travers une mélancolie qu’elle se forçait à cacher. Son père ne s’était aperçu de rien pour son plus grand soulagement à elle, sinon comment aurait-il réagi s’il avait su que le cœur de sa fille, de son colonel de fils battait très fort pour un autre homme et en plus celui réputé pour être l’amant de la reine ? Double trahison alors !!!!
Oscar était abandonnée à son rêve à l’aube d’un éternel recommencement, quand soudain son père fit irruption dans sa chambre, le regard irrité, en feu. Il s’avança, le pas lourd vers sa fille, la tira violemment de son lit sans que celle-ci abasourdie de cette intrusion inopinée, ne pût réagir. Puis d’une main colérique, le visage visiblement agité, il la repoussa durement contre le mur tout en la giflant. La jeune femme sous l’empreinte indélébile de la main glaciale et rêche de son père sur son visage, chancela puis tomba à terre, désespérée de tant de brutalité.
Le général en proie à une forte colère: « Je viens d’apprendre en entendant certains commérages échappés de nos domestiques, que vous avez ridiculisé le nom des Jarjayes, en vous attifant de grotesques nippes et qu’en plus non contente d’avoir fait ça, vous avez voulu vous exhiber ainsi à Versailles, au bal de la cour ! Que vous est-il passé par la tête mon fils ??
Et qu’êtes-vous allez faire, seule en plus, dans cette parade ridicule de courtisans peu scrupuleux ? »
Sans attendre la réponse d’Oscar humiliée et toujours clouée au sol par sa peine tellurique, il dirigea exaspéré, sa rage contre la robe posée délicatement sur un fauteuil, en la déchirant en mille pièces sous le regard consterné de sa fille.
« Et c’est avec ce chiffon, que vous vous êtes rendue au bal ??? Quelle humiliation pour nous !!!! Quel déshonneur, mon fils déguisé en courtisane débauchée et dissolue !!! Je ne peux pas le croire, ce n’est pas possible, je fais un cauchemar !! Pourquoi vous êtes-vous travestie en femme, coquette en plus ??? J’espère que l’on ne vous a pas reconnue, que vous ne vous êtes pas exposée aux moqueries de ces aristocrates qui ne savent faire rien d’autre que de jaser livrés à leur oisiveté ! Mais répondez-moi ? Où est passée votre fierté mon fils ? pourquoi ? Pourquoi ? »
Il déambulait ainsi fou avec sa hargne sectaire et sa horde de pourquoi à ses trousses dans la chambre de sa fille, faisant les cent pas, accablé de chagrin et d’incompréhension suite au comportement étrange selon lui de sa fille. Non son Oscar, n’avait pas pu lui faire ça à lui ! Peut-être s’était-elle déguisée pour accomplir une mission, démasquer un traître en voulant à la vie de la reine ? Où alors était-ce juste un moment de folie curieuse, un jeu peut-être ?
Non Oscar n’avait pas le droit d’agir ainsi, de renier l’éducation qu’elle avait reçue de lui. C’est lui qui l’avait faite, qui avait construit sa renommée. Elle ne pouvait pas l’abandonner, lui à qui elle devait tout, l’honneur, la position, la gloire, le rang !! Elle devait se sacrifier pour sa famille en renonçant à sa vie de femme.
Oscar exsangue était toujours couchée à terre, laissant ses larmes inonder le sol, anéantie, les yeux grand écarquillés suite à cette violence paternelle cyclonique. Elle se sentait impuissante, lasse, renonçant même à formuler une explication plausible d’excuse à son père. Il ne la comprenait pas, il ne l’avait jamais comprise ! Il n’avait pas saisi que c’était pour lui qu’elle avait renoncé à sa féminité et pendant des années à son amour pour Fersen. A quoi bon essayer, la communication était stérile, à l’avance condamnée par ce mur cruel d’intransigeance et d’entêtement ! Une forteresse d’incompréhension et de souffrance mutuelle les séparait désormais. Son père était le seul être à qui elle avait souhaité plaire en sacrifiant sa vie de femme, et voilà que juste une fois à se laisser aller au bonheur tant rêvé, il la repoussait brutalement. Abandonnée, à sa souffrance elle songeait que son père souhaitait son bonheur à lui à travers elle, sans se préoccuper de ce qu’elle pouvait penser, vouloir, endurer.
Son père devant lequel, elle avait toujours plié, ne lui avait permis aucun repos, aucune fantaisie, pensant que s’il était heureux, sa fille l’était aussi. Non il ne cherchait pas à comprendre, cela ne lui était jamais venu à l’esprit d’essayer de lire sur le visage de sa fille, toute la détresse immense dans laquelle elle se perdait de plus en plus. Allongée, fébrilement sur le sol, elle semblait ne pas vouloir quitter sa position, prostrée dans son affliction touchante, laissant l’averse diluvienne de son cœur, l’immerger dans une mer de regrets.
André qui n’avait pas dormi de la nuit, en entendant la voix tapageuse du général dans la chambre voisine, se précipita au secours d’Oscar, le regard chargé de reproches en direction du père de la jeune femme.
Mais le général écartant André de son passage partit en claquant la porte avec virulence, ne pouvant supporter de voir sa chair si faible à terre. Il demanderait des explications plus tard, car à cet instant, c’était plus qu’il ne pouvait endurer.
André partagé entre la douleur et la colère, oubliant lui-même sa propre détresse, prit Oscar dans ses bras, l’entourant de tout son soutien, tout son amour.
Oscar dans son spleen hivernal attendant la renaissance de la vie, lui ouvrit spontanément ses bras et son cœur endolori, touchée par l’attention réconfortante d’André. Comme à chaque fois où elle se sentait démunie face aux épreuves pénibles qu’inflige la vie, il était là comme une ombre loyale à ses côtés.
« Ma pauvre Oscar, ma pauvre Oscar, ma chère Oscar ! Je suis là » Répétait-il désespéré, l’entourant de ses bras protecteurs.
A ce moment Oscar livide dans sa douleur réalisa qu’André avait toujours été là depuis l’enfance pour elle. Oui elle réalisa combien à ses yeux, elle était chère, si aimée, si choyée, toujours protégée. Elle comprit non pas l’amour fou qu’il lui portait, mais le dévouement à chaque seconde de sa vie, toute l’abnégation d’un être prêt à tout pour voir sa moitié sourire, voir le bonheur prendre pour demeure son cœur. Elle comprit dans cette chaleur réconfortante, cette fraternité de tous les instants, à ce moment précis où André risquait de s’attirer le courroux du général en le défiant ainsi d’un regard haineux, qu’il l’aimait et serait prêt à tout pour elle ! Elle se rendit compte que ces dernières années, elle l’avait un peu négligé, trop absorbée dans son amour impossible pour un autre. Elle aussi, elle l’aimait comme un frère qui avait comblé le manque d’amour familial et qui n’attendait rien en retour. Il ne lui avait pas posé de question la veille quand elle était apparue dans sa robe de bal du haut de l’escalier. Non il était resté discret par égard pour l’embarras qu’elle aurait pu éprouver à devoir rendre des comptes sur sa tenue et sur sa soirée.
Oscar réfugiée dans les bras d’André : « Oh André si tu savais !! Si tu savais pourquoi j’ai fait çà !! Si tu savais ce que j’ai enduré pendant toutes ces années !!! »
André tremblant, les larmes aux yeux : « Oui Oscar, je sais. Je sais tout. J’ai toujours su. Mais ne t’inquiète pas, je suis là, c’est tout ce qui compte ! Je suis là et je ne t’abandonnerai jamais, jamais. » Soupira t-il.
La chambre les avait gardés là, immobiles dans les bras l’un de l’autre à pleurer effondrés sous les gifles impitoyables de la vie.
A suivre...